TF1 face aux nouveaux usages : le pari du streaming gratuit
Le 4 mai dernier, le Club HEC Média & Entertainment recevait Rodolphe Belmer (H.92), président-directeur général du groupe TF1, pour un échange consacré à la stratégie du groupe face à la transformation des usages audiovisuels. Interviewé par Waheb Lekhal (H.88), il est revenu sur les grands défis du secteur : la baisse progressive de la télévision linéaire, la montée du streaming, le lancement de TF1+, la concurrence des plateformes mondiales et la nécessité de continuer à financer des programmes premium.
À l’heure où les téléviseurs connectés s’installent dans les foyers et où les habitudes de consommation changent, TF1 se trouve face à une équation exigeante : rester un grand média populaire tout en inventant un nouveau modèle économique. Pour Rodolphe Belmer, il ne s’agit pas d’opposer la télévision d’hier au digital de demain, mais de faire vivre une même ligne de programmes sur plusieurs usages. Le public reste là, mais il ne regarde plus toujours la télévision de la même manière.
Une révolution des usages
Rodolphe Belmer décrit une transformation profonde, comparable à celle qu’ont connue les télécoms avec l’arrivée du smartphone. La télévision connectée permet désormais de regarder un programme à la demande, quand on veut et aussi longtemps qu’on le souhaite. Cette liberté change tout.
La télévision linéaire conserve pourtant une vraie place. Elle reste forte dans les moments collectifs : le journal de 20h, les grands divertissements, les rendez-vous familiaux. Mais après 21h, les usages se dispersent davantage. Chacun part vers son propre choix de programme, souvent en streaming. C’est là que l’érosion de l’audience linéaire est la plus visible.
Pour TF1, l’enjeu est donc de ne pas subir cette évolution. La chaîne doit continuer à rassembler, mais aussi accompagner les nouveaux réflexes des téléspectateurs. C’est tout le sens de TF1+, qui marque le passage d’une logique de replay à une logique de plateforme.
TF1+, plus qu’un service de rattrapage
Avec TF1+, le groupe ne veut plus seulement permettre de revoir un programme manqué. L’ambition est de faire de la plateforme une destination à part entière : un service de streaming gratuit, accessible, simple, avec un large catalogue de contenus premium.
Rodolphe Belmer insiste sur cette différence : MyTF1 était un outil de rattrapage ; TF1+ doit devenir un réflexe. Films, séries, divertissements, feuilletons quotidiens, grands programmes de prime time : la plateforme reprend l’ADN de TF1, mais avec une disponibilité plus longue et une consommation plus souple.
Les premiers résultats sont encourageants. TF1+ rassemble aujourd’hui des dizaines de millions d’utilisateurs chaque mois. Son public est aussi plus jeune que celui de la télévision linéaire : l’âge moyen serait de 43 ans sur la plateforme, contre 56 ans sur TF1. Mais Rodolphe Belmer refuse l’idée de deux publics séparés. Ce sont souvent les mêmes personnes, simplement dans des moments et des usages différents.
Les programmes qui fonctionnent à l’antenne fonctionnent aussi en digital. Koh-Lanta, les feuilletons quotidiens ou les grandes franchises de fiction trouvent leur place sur les deux formats. Le sujet n’est donc pas de remplacer TF1 par TF1+, mais de faire circuler les contenus entre les deux univers.
Un modèle économique à reconstruire
Derrière cette transformation se trouve une question centrale : comment continuer à financer des programmes ambitieux quand l’audience linéaire baisse ?
La réponse passe en partie par la publicité digitale. Sur TF1+, la publicité est plus ciblée, plus qualifiée, mieux adaptée aux attentes des annonceurs. Cette data permet de mieux valoriser les espaces publicitaires et de compenser une partie de l’érosion du linéaire.
Mais le modèle reste exigeant. Le digital fait entrer de nouveaux intermédiaires dans la chaîne de valeur : fabricants de téléviseurs, plateformes technologiques, outils publicitaires. TF1 doit donc partager une partie de ses revenus, ce qui met la rentabilité sous pression. Le groupe parvient aujourd’hui à maintenir son niveau d’investissement dans les programmes, mais l’équilibre reste fragile.
C’est aussi pour cela que Rodolphe Belmer insiste sur la nécessité de garder une offre premium. Réduire trop fortement les coûts de programmes serait, selon lui, une erreur. L’histoire de la radio sert d’avertissement : lorsqu’un média baisse ses ambitions éditoriales, il risque de perdre peu à peu son influence culturelle. TF1 veut éviter ce scénario en continuant à financer des contenus capables de rassembler largement.
Une transformation interne et culturelle
Pour mener cette mutation, TF1 a aussi dû changer de l’intérieur. Le groupe a recruté environ 250 personnes dans les métiers du digital : produit, data, tech, marketing, éditorialisation, expérience utilisateur. Il a également renforcé sa régie publicitaire digitale et structuré une direction B2C pour mieux penser la relation directe avec les utilisateurs.
Mais la transformation n’est pas seulement organisationnelle. Elle est aussi culturelle. Rodolphe Belmer l’a rappelé avec franchise : dans le digital, il faut accepter d’aller vite, de tester, de se tromper et de corriger. Le lancement de TF1+ n’a pas été parfait, mais il a permis d’avancer. Pour lui, l’important n’est pas d’éviter tous les bugs, mais de savoir les résoudre rapidement. Cette logique marque une rupture avec la culture historique de la télévision, souvent attachée au zéro défaut. Dans un environnement numérique, l’agilité devient aussi importante que la maîtrise.
L’échange a également ouvert sur plusieurs enjeux d’avenir. Face à YouTube, Rodolphe Belmer plaide pour une concurrence plus équilibrée. TF1 finance la création, l’information, le cinéma et les programmes français, tandis que certaines plateformes captent une part croissante du marché publicitaire sans supporter les mêmes obligations. Pour lui, la question est donc aussi réglementaire : si les plateformes bénéficient du marché français, elles doivent participer davantage au financement de la création française.
L’intelligence artificielle fait également partie des chantiers en cours. TF1 l’utilise déjà dans plusieurs domaines : développement informatique, contrôle technique des programmes, sous-titrage, doublage ou effets spéciaux. Les gains sont encore progressifs, mais l’impact sur la filière audiovisuelle devrait être important.
Enfin, le groupe regarde au-delà de la France, mais avec une ambition ciblée. Plutôt que de rivaliser frontalement avec Netflix ou Disney, TF1 vise la francophonie. La plateforme est déjà présente en Belgique, en Suisse, au Luxembourg, au Maghreb et commence à se déployer en Afrique francophone. L’objectif : devenir la grande plateforme gratuite premium du monde francophone.
Dans un secteur en pleine recomposition, TF1 avance donc sur une ligne de crête : préserver la puissance du média populaire, accélérer sur le streaming gratuit, maintenir le financement de la création et construire un modèle capable de durer. Une stratégie qui ne promet pas la facilité, mais qui assume une direction claire : accompagner les nouveaux usages sans renoncer à ce qui fait la force historique de TF1, sa capacité à rassembler.
Published by Rinade Chalach