La directrice générale de Bureau Veritas a évoqué les mutations du secteur des inspections et certifications à l’ère de l’intelligence artificielle. « La mondialisation n’a pas disparu, elle a été reconfigurée. » Invitée du 348ème Matin HEC le jeudi 9 juin, la directrice générale de Bureau Veritas a livré sa vision d’un monde où les chaînes logistiques se déplacent et où l’intelligence artificielle (IA) redessine les métiers. À la tête d’un des leaders mondiaux des tests, inspections et certifications, l’ingénieure de formation entend transformer le groupe français bicentenaire en acteur clé de l’économie numérique.

Pour Hinda Gharbi, les tensions géopolitiques n’ont pas mis fin à la mondialisation. Mais les flux se déplacent. Longtemps, les entreprises ont adopté une logique de coût en délocalisant vers l’Asie, en particulier la Chine. Aujourd’hui, la résilience des chaînes logistiques, la souveraineté industrielle et la proximité des marchés deviennent des facteurs décisifs. Aux premières loges de ces transformations, Bureau Veritas accompagne les grands groupes dans la reconfiguration de leurs chaînes d’approvisionnement. Basée à Paris, la dirigeante observe depuis plusieurs années un déplacement progressif des capacités de production hors de Chine. « On cherche toujours le coût, mais on cherche aussi la valeur », résume-t-elle.

Certificateur de l’IA

Bureau Veritas s’est bâti sur la certification des navires, des usines et des produits industriels. « Quand on prend le métro de Riyad, qu’on visite le Planétarium de Shanghai ou la Fondation Louis Vuitton, ou que l’on écoute un concert à la Philharmonie à Paris, il y a derrière l’expertise de Bureau Veritas », rappelle Hortense de Roux, présidente de HEC Alumni, dans son introduction.

Hinda Gharbi voit dans l’IA un nouveau terrain de jeu. « Les entreprises cherchent à vérifier la conformité réglementaire de leurs modèles, mais aussi leur cohérence avec leurs propres valeurs et leurs exigences de gouvernance ». Pour devenir un acteur de référence dans l’audit des systèmes d’IA, il faudra faire preuve d’une grande agilité car contrairement à un navire ou à une usine, les modèles évoluent en permanence. Pour relever ce défi, Bureau Veritas mise sur des partenariats technologiques. « Nous avons développé une plateforme avec Amazon Web Services (AWS) pour vérifier des modèles IA afin de s’assurer de leur conformité aux réglementations », explique-t-elle. AWS apporte sa maîtrise technologique et algorithmique ; Bureau Veritas fournit les méthodologies de contrôle et de vérification qui constituent son cœur de métier depuis près de deux siècles.

Dans un contexte marqué par l’entrée en vigueur de l’AI Act européen et l’émergence de cadres réglementaires en Chine ou à Singapour, la demande devrait croître rapidement. Pour la dirigeante, l’IA représente à la fois un nouveau marché et une extension naturelle du métier de Bureau Veritas : « construire la confiance ».

L’eldorado des data centers

Parmi les secteurs les plus dynamiques, cette dirigeante de 55 ans met en avant celui des centres de données. Ceux-ci ne peuvent se permettre ni interruption ni défaillance. Ils exigent donc des standards de qualité et de fiabilité extrêmement élevés. « Nous connaissons une croissance de 20 à 30 % par an sur ce marché », indique-t-elle. Cette dynamique a conduit le groupe à renforcer ses positions à travers plusieurs acquisitions, dont celle de la société irlandaise Lotusworks, spécialisée dans les actifs critiques. L’objectif est également de profiter du développement des semi-conducteurs, autre secteur porté par l’explosion de la demande liée à l’intelligence artificielle.

L’opération s’intègre à la stratégie « LEAP 2028 ». Ce plan de transformation lancé par la dirigeante compte réorienter le portefeuille du groupe vers les activités bénéficiant des plus fortes perspectives de croissance : renouvelables, cybersécurité, transition énergétique, infrastructures numériques ou encore ESG.

De l’entreprise physique à l’entreprise virtualisée

À quoi ressemblera Bureau Veritas en 2028 ? « Le groupe continuera d’inspecter le monde physique, mais il sera complété par un univers numérique de plus en plus sophistiqué », pronostique-t-elle. Dans certaines raffineries ou plateformes pétrolières, les équipements sont déjà modélisés sous forme de jumeaux numériques qu’on peut suivre à distance.

L’intelligence artificielle ne transforme pas seulement les produits ou les services. Elle bouleverse également les organisations. Pour Hinda Gharbi, l’enjeu principal réside dans l’évolution des compétences. Les inspecteurs, techniciens et ingénieurs devront apprendre à travailler avec de nouveaux outils, intégrer l’IA dans leurs pratiques et suivre une formation continue permanente. Quant aux managers, « ils devront gérer à la fois des collaborateurs humains et des agents IA. La difficulté sera d’organiser cette cohabitation sans susciter de rejet ou de crainte ».

L’école Schlumberger

Avant Bureau Veritas, la directrice tuniso-australienne a passé vingt-six ans chez Schlumberger, devenu aujourd’hui SLB, d’où vient également la directrice d’Engie, Catherine Macgregor – soit deux des cinq femmes dirigeantes du CAC40. Une entreprise très masculine, mais aussi « une académie de talents », souligne Hinda Gharbi. Entrée dans le groupe en 1996 comme ingénieure, elle y a multiplié les responsabilités sur plusieurs continents, du Nigeria au Texas, en passant par l’Écosse ou la Thaïlande.

Elle retient surtout « une culture de la performance où l’origine, le diplôme ou le parcours comptent moins que les résultats obtenus. On bouge beaucoup, on change de rôle souvent, on prend beaucoup de risques ». Vivre et travailler dans des cultures très différentes lui apprend l’adaptation et « la tolérance, car toutes les cultures ont leurs avantages et leurs défauts ». Une compétence devenue essentielle pour diriger une entreprise de 82 000 collaborateurs présente dans 140 pays.

Précise et réservée, la dirigeante se livre un peu quand une femme du public la questionne sur sa façon de concilier vie pro et perso. « Comme beaucoup de femmes, j’ai longtemps cherché à tout faire parfaitement : réussir professionnellement, être présente pour sa famille, résoudre tous les problèmes. Aujourd’hui j’ai compris une chose : être parfaite, c’est impossible », affirme-t-elle. Il s’agit avant tout d’identifier ce qui compte le plus. Et de trouver un équilibre autour de ces priorités. Une recette éprouvée et certifiée !

Les Matins HEC sont réalisés en partenariat avec :

Avatar photo

Published by