Vingt ans de prospective : de l’anticipation à la transformation ?
En vingt ans, la prospective a profondément évolué. Longtemps centrée sur l’anticipation des tendances et la construction de scénarios, elle devient aujourd’hui un levier de transformation collective, au service des organisations confrontées à la complexité, à l’incertitude et aux grandes transitions. Comment la prospective est-elle passée de l’exploration des futurs possibles à la construction collective de futurs désirables ?
En 2006, lorsque nous avons créé notre think tank La Fabrique du Futur, la prospective était encore largement perçue comme une discipline d’anticipation. Il s’agissait d’identifier les tendances émergentes, de construire des scénarios et d’aider les organisations à se préparer aux évolutions à venir. Cette même année voyait naître le réseau européen des Living Labs (ENoLL), porteur d’une autre intuition : face à l’incertitude, il ne suffit pas d’imaginer le futur, il faut aussi l’expérimenter.
Avec le recul, cette concomitance apparaît presque symbolique. Depuis vingt ans, la prospective a progressivement déplacé son centre de gravité, de l’anticipation vers la transformation. Car ce n’est pas seulement la discipline qui a changé. C’est le monde lui-même.
Crise financière de 2008, pandémie, tensions géopolitiques, accélération du changement climatique, explosion de l’intelligence artificielle : l’incertitude est devenue notre environnement permanent. Les trajectoires sont moins linéaires, les ruptures plus fréquentes, les interdépendances plus nombreuses. Comme l’a montré Edgar Morin, nous sommes entrés dans l’ère de la complexité. Les phénomènes économiques, technologiques, environnementaux et sociaux ne peuvent plus être pensés séparément. Ils interagissent au sein de systèmes où chaque action produit des effets souvent imprévus.
Dans ce contexte, la prospective apparaît moins comme une science de la prévision que comme une discipline de la complexité et de la pensée systémique. Son rôle n’est plus de prédire l’avenir, mais d’aider les organisations à naviguer dans l’incertitude.
Une démarche collective
Une autre évolution majeure concerne les acteurs mobilisés. Longtemps réservée à quelques experts, la prospective s’est progressivement ouverte aux collaborateurs, citoyens, chercheurs, entrepreneurs, associations ou collectivités territoriales.
Face à des défis systémiques et globaux tels que le climat, l’énergie, la santé ou l’intelligence artificielle, personne ne détient seul les clés du futur. Les démarches collaboratives, les Living Labs et les dispositifs de co-construction ont profondément renouvelé les pratiques prospectives.
Parallèlement, la prospective s’est rapprochée des enjeux de durabilité. L’adoption en 2015 des 17 Objectifs de développement durable des Nations unies a marqué une étape importante. Pour la première fois, un cadre mondial proposait non seulement de répondre à des défis, mais aussi d’esquisser des futurs souhaitables. La question n’est plus seulement : « Que pourrait-il se passer ? » Elle devient : « Quel avenir voulons-nous construire ? »
Cette évolution s’est accompagnée d’une autre transformation : le passage des scénarios à l’expérimentation. Les organisations ne se contentent plus d’imaginer des futurs possibles ; elles cherchent à les tester. Les Living Labs, les territoires pilotes ou les démonstrateurs permettent aujourd’hui de confronter les idées à la réalité. Les technologies immersives – réalité virtuelle, réalité augmentée, univers numériques – jouent également un rôle croissant. Elles rendent tangibles des futurs encore abstraits, stimulent l’imaginaire collectif et facilitent les démarches de co-création. La prospective devient ainsi plus concrète, plus collaborative et plus expérientielle.
Un processus de transformation
Mais la mutation la plus profonde est sans doute ailleurs. Les grands défis contemporains ont révélé qu’aucune organisation ne peut transformer seule les systèmes auxquels elle appartient. Les réponses passent désormais par des alliances entre entreprises, collectivités, centres de recherche, associations et citoyens.
La prospective devient alors un outil de dialogue, d’alignement et de mobilisation. Elle contribue à construire des visions partagées et à fédérer des acteurs aux intérêts parfois divergents autour d’objectifs communs. Elle cesse progressivement d’être une simple discipline d’anticipation pour devenir une discipline de transformation.
Cette évolution est aujourd’hui reconnue à l’échelle internationale. Avec son initiative « Future Literacy », l’Unesco considère la capacité à utiliser le futur pour éclairer les décisions du présent comme une compétence essentielle du XXIe siècle. Pour les entreprises, les organisations publiques et les territoires, l’enjeu dépasse désormais largement le cadre des exercices prospectifs traditionnels.
Dans un environnement dominé par l’urgence et le court terme, la prospective constitue l’un des rares espaces permettant de réintroduire du temps long dans la décision stratégique. Elle aide à détecter les ruptures émergentes, à explorer des alternatives, à construire des visions partagées et à orienter les transformations plutôt qu’à les subir.
Nourrir la stratégie par la prospective n’est plus un luxe réservé à quelques grandes organisations. C’est devenu une condition de résilience, de pertinence et de capacité d’action.
À l’heure où les transitions écologiques, technologiques et sociétales redessinent profondément nos modèles de développement, la prospective aide les organisations à construire des visions mobilisatrices et à orienter les transformations vers des futurs que nous qualifions de 4D (discernables, durables, disruptifs et désirables).
La question n’est peut-être plus de savoir si les organisations ont besoin de prospective. La véritable question est de savoir comment elles peuvent se permettre de s’en passer.
Éric Seulliet (H.74), président de La Fabrique du Futur
Pour ses 20 ans La Fabrique du Futur organise le 7 juillet prochain à 18h un événement spécial à l’occasion de son AG annuelle. Les camarades intéressés sont les bienvenus pour y participer.
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