Longtemps regardé comme un secteur d’exécution plus que d’innovation, le transport se révèle aujourd’hui comme l’un des terrains les plus exigeants pour les entrepreneurs à impact. Marges contraintes, actifs lourds, clients sensibles au prix, pénurie de main-d’œuvre, pression carbone, IA, souveraineté : rarement un secteur aura concentré autant de tensions en même temps.

C’est précisément cette complexité que HEC Alumni a choisi d’explorer lors de la soirée « Entreprendre dans le transport avec impact : quels nouveaux modèles dans un secteur en mutation ? ». Organisée dans le cadre du Hub Industrie, avec le Club Transports et Mobilité, le Club Entreprendre et le soutien de l’Incubateur HEC, la conférence prolongeait une série consacrée à l’entrepreneuriat industriel. Après l’énergie, place donc au transport : un secteur où l’impact ne peut se décréter, mais doit se prouver sur le terrain.

Introduisant les échanges, Jérôme Bouquet a rappelé l’ambition de cette programmation : donner à voir ce qui émerge dans les différentes verticales industrielles, comprendre comment l’innovation peut contribuer à la réindustrialisation et faire dialoguer entrepreneurs, investisseurs, opérateurs et Alumni autour de cas concrets.

Guillaume Jacquemart, vice-président du Club Transports et Mobilité, a posé d’emblée le paradoxe du secteur : le transport n’est pas toujours associé à l’innovation, mais ses contraintes créent précisément les conditions de son renouvellement.

Autour de la table, six trajectoires ont illustré cette réalité. Alexis Offergeld, pour Movin’On, a présenté une plateforme d’intérêt général dédiée à la mobilité durable, dont le rôle consiste à faire travailler ensemble entreprises, pouvoirs publics et acteurs de terrain. Laurent Galle, dirigeant du Groupe Noblet, a apporté le regard d’un transporteur de travaux publics engagé de longue date dans la décarbonation. Yves Giroud, fondateur de Neotrucks, a montré comment l’économie circulaire peut transformer des tracteurs routiers diesel en engins électriques de cour. Ksenia Duarte, cofondatrice de eX9, a expliqué comment le véhicule autonome peut répondre aux enjeux de pénibilité, de sécurité et de continuité logistique. Charles-Henri Choël, associé chez Asterion Ventures, a exposé le point de vue d’un investisseur dans les startups industrielles à impact. Enfin, Arthur Barillas de Thé, fondateur d’OVRSEA, a décrit la mutation technologique d’un métier de commissionnaire de transport international longtemps dominé par les papiers, les procédures et la fragmentation des chaînes.

Le premier enseignement de la soirée tient en une phrase : dans le transport, l’impact doit d’abord passer le test de l’économie. Laurent Galle l’a rappelé avec franchise. Le Groupe Noblet a engagé sa transition dès 2011-2013, bien avant que la décarbonation ne devienne un mot d’ordre généralisé. Écoconduite, biogaz, biodiesel, électrique : l’entreprise a exploré plusieurs voies pour réduire ses émissions. Mais le terrain impose sa loi. Sur les chantiers, les clients veulent d’abord un service fiable et compétitif. Un camion électrique fonctionne bien, fait moins de bruit, apporte du confort et demande moins d’entretien, mais son investissement initial reste difficile à absorber. L’enjeu n’est donc pas seulement technique : il est commercial et financier.

Cette tension traverse l’ensemble de la table ronde. Pour Asterion Ventures, un projet industriel à impact doit éviter de dépendre d’un green premium trop fragile. Les clients acceptent rarement de payer beaucoup plus cher parce qu’une solution est plus verte. Le capital doit donc financer des modèles capables de créer simultanément de l’impact, de la performance et de la résilience. C’est aussi pourquoi les investisseurs patients sont nécessaires : le transport, comme l’énergie ou l’économie circulaire, exige souvent dix ans ou plus avant d’atteindre la maturité industrielle.

La question du temps long est particulièrement visible chez Neotrucks. Yves Giroud ne présente pas le rétrofit comme une fin en soi, mais comme un moyen de faire durer des actifs existants. L’entreprise récupère des tracteurs routiers diesel de cinq à six ans, les transforme physiquement et leur installe un cœur électrique pour les adapter aux flux internes des sites logistiques. Ces « flux invisibles » — déplacements de semi-remorques, opérations de cour, rotations internes — sont rarement mis en avant, mais ils sont essentiels au fonctionnement des grands sites industriels et du retail.

La promesse environnementale, cependant, ne suffit pas. Un tracteur de cour reste un outil de travail. Il doit lever, freiner, tracter, fonctionner de nuit, être maintenu rapidement et ne pas bloquer une plateforme à deux heures du matin. La collaboration avec Renault Trucks et des carrossiers spécialisés devient alors stratégique : elle apporte un réseau, une capacité de service et une crédibilité sans lesquelles l’innovation resterait un prototype.

eX9 prolonge cette logique en ajoutant l’autonomie. Dans les cours logistiques, les tracteurs déplacent parfois des centaines de semi-remorques par jour sur de courtes distances. Le travail est répétitif, exposé aux intempéries, pénible et marqué par une pénurie de conducteurs. Automatiser ces flux permet d’éloigner l’humain du risque, de stabiliser les opérations et d’accélérer l’électrification. Mais là encore, la technologie n’arrive pas dans un environnement vierge. Il faut connecter les systèmes d’information, gérer la recharge, intégrer la cybersécurité, accompagner les équipes et faire évoluer des sites où le papier-crayon reste parfois présent.

Cette réalité rappelle que l’innovation dans le transport est rarement une brique isolée. Elle suppose un écosystème. Movin’On travaille précisément à lever ces verrous collectifs : faire se parler les acteurs, identifier les bonnes pratiques, dialoguer avec les pouvoirs publics, rapprocher offre, demande et financement. La mobilité durable ne relève pas seulement du véhicule ; elle dépend aussi de l’usage, des compétences, de la réglementation et de la capacité à faire coopérer des organisations qui n’ont pas toujours les mêmes priorités.

L’autre grande rupture évoquée pendant la soirée concerne l’intelligence artificielle. Elle ne touchera peut-être pas d’abord les chauffeurs, contrairement aux projections qui accompagnaient les débats sur les véhicules autonomes il y a dix ans. Elle pourrait transformer plus rapidement les métiers administratifs du transport. Arthur Barillas de Thé, fondateur d’OVRSEA, l’a souligné : la commission de transport est un métier de documents, de douane, de coordination et de données. Dans un secteur où un transport international mobilise parfois 10 à 15 acteurs, l’IA générative et les agents pourraient automatiser une partie significative des tâches répétitives. Le sujet n’est plus théorique : il pose déjà des questions d’organisation, de formation et de proposition de valeur pour les jeunes générations.

Les pitchs de startups ont ensuite élargi le panorama. Delivery Academy veut structurer et professionnaliser le dernier kilomètre en formant livreurs et managers intermédiaires. Truckly propose de transformer les cabines de camions en infrastructure de mobilité partagée, notamment pour des jeunes voyageurs en territoires ruraux. Nelson Mobility accompagne les flottes d’entreprise dans l’électrification grâce aux données, aux jumeaux numériques et à la maîtrise de la recharge. uMotion développe des utilitaires électriques pensés comme des actifs durables, avec batteries modulaires, réparables et améliorables. Mobeelity agrège les solutions de mobilité des salariés — flotte, covoiturage, navettes, parkings, bornes, forfait mobilité durable — dans un outil unique au service des grands groupes.

Ces projets montrent que l’impact dans le transport ne prend pas une seule forme. Il peut être environnemental, social, économique ou territorial. Il peut viser la réduction des émissions, la formation d’un métier sous tension, la mobilité en zone rurale, la souveraineté d’un acteur français ou la meilleure utilisation d’un actif existant. Mais tous convergent vers la même condition : l’impact doit être opérationnellement crédible.

En conclusion, la soirée a mis en lumière un secteur où entreprendre avec impact relève moins du discours que de l’arbitrage quotidien. Il faut convaincre des acheteurs, sécuriser des opérations, financer des actifs, former des équipes, répondre aux contraintes réglementaires et démontrer un retour économique. Le transport ne se transformera pas par slogans. Il se transformera par des modèles robustes, capables de réconcilier écologie, économie et usage.

En réunissant entrepreneurs, investisseurs et opérateurs autour de ces enjeux, HEC Alumni confirme son rôle de plateforme de décryptage et de mise en relation pour les transitions industrielles. Le Club Transports et Mobilité, avec le Hub Industrie, le Hub Entreprendre et l’Incubateur HEC, montre ainsi que le réseau Alumni peut être plus qu’un espace de carrière : un lieu où se confrontent les contraintes du réel et les solutions de demain.

 

 

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