Après trois années passées à New York, Gwendoline Finaz de Villaine revient à Paris avec un projet hors normes : un Jeu de l’Oie monumental de 200 m², imaginé avec l’illustratrice Pauline Lévêque. Présentée sur Madison Avenue en juillet dernier, l’œuvre investira le parvis des Droits de l’Homme du Trocadéro à Paris le 19 septembre, à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine et des célébrations des 250 ans de l’amitié franco-américaine. Rencontre avec une artiste qui fait de la peinture une expérience collective.

Comprendre Gwendoline Finaz de Villaine, c’est accepter de ne pas la faire entrer dans une seule case. Artiste protéiforme, elle a étudié à Sciences Po avant de rejoindre HEC en 2000, puis de bifurquer vers sa première passion : la scène. Pendant une dizaine d’années, elle se consacre à la comédie musicale, notamment aux côtés du metteur en scène Roger Louret, et joue dans plusieurs spectacles, dont Attention mesdames et messieurs avec Michel Fugain aux Folies Bergère.

L’écriture vient ensuite prolonger cette première vie artistique, avec notamment la trilogie Les Brumes de Grandville. Puis le dessin et la peinture reprennent une place centrale. Elle investit la rue, réalise des fresques monumentales et multiplie les projets mêlant art, patrimoine et espace public, parmi lesquels une fresque consacrée à Joséphine Baker sur la place du Panthéon et deux dragons monumentaux installés à Paris.

Cette trajectoire explique sans doute son goût pour les projets qui débordent du cadre. « Les galeries sont fermées, mais le street art est ouvert ! », racontait-elle déjà à propos de son arrivée dans le street art pendant le confinement. Depuis, elle n’a cessé de chercher de nouveaux territoires pour sa peinture. Son passage de trois ans à New York lui a offert un nouveau terrain de jeu. Et c’est précisément là qu’est né son dernier projet : transformer un jeu d’enfant en œuvre d’art monumentale.

Deux ans pour faire sortir la peinture du cadre

Ces récentes années, New York a été son terrain d’expérimentation. Gwendoline y a installé son studio, exposé et multiplié les rencontres. Son séjour s’est achevé cet été avec une première présentation du Jeu de l’Oie Monumental sur Madison Avenue, lors du Bastille Day de L’Alliance New York. Le projet est né il y a environ deux ans, d’une rencontre avec l’illustratrice Pauline Lévêque, française installée elle aussi à New York. « Elle me dit : “Moi, je rêve de faire du monumental.” » Les deux artistes imaginent alors une œuvre réunissant leurs univers : la peinture pour l’une, l’illustration pour l’autre.

Très vite, l’idée d’un simple tableau monumental laisse place à celle d’un véritable terrain de jeu. « J’ai l’idée de créer une œuvre d’art plateau qui devienne progressivement une expérience collective, donc un Jeu de l’Oie », explique Gwendoline. Le choix du jeu n’a rien d’anodin. Il renvoie à une mémoire intime et collective : « Le Jeu de l’Oie, c’est ma madeleine de Proust, c’est lié à notre enfance. » Mais derrière cette dimension affective se cache aussi une réflexion sur le hasard et les recommencements. « C’est un jeu de chance pure, avec la possibilité de se réinventer. C’est un jeu de résilience. »

Deux années auront finalement été nécessaires pour faire passer cette intuition de l’idée à l’œuvre : environ un an de création artistique et de recherche, puis une seconde année consacrée aux autorisations, aux partenaires, au financement et à la production.

63 cases entre Paris et New York

Le résultat est à la mesure de l’ambition : une toile de 15 mètres sur 10 sur laquelle les visiteurs, petits et grands, sont invités à entrer pour devenir eux-mêmes les pions du jeu. Avec ses 63 cases, l’œuvre reprend la structure traditionnelle du Jeu de l’Oie tout en la transformant en un parcours artistique entre Paris et New York. L’installation de près de 200 m² est conçue pour être parcourue et partagée par le public. Gwendoline a conçu et peint le fond de l’œuvre ; Pauline Lévêque a imaginé les 63 cases illustrées. Le parcours commence par les grilles de Versailles et s’achève à la Statue de la Liberté.

« On s’est vraiment partagé la création à 50/50 », précise Gwendoline. « C’était intéressant d’avoir ce dialogue de deux univers artistiques. »

Les 63 illustrations ont ensuite été numérisées puis intégrées une à une à la toile. Mais cette œuvre n’est pas conçue comme une simple fresque à contempler. Le public l’habite, avec des dés géants pour avancer de case en case. Pour Gwendoline, cette dimension participative est essentielle : « L’idée d’avoir un jeu immersif, c’est-à-dire dans lequel le public puisse rentrer, qui ressemble à une scène de théâtre, et qui soit en même temps un jeu géant. »

Un poème imaginé par l’artiste, inspiré notamment de l’univers de Cocteau, marque le passage symbolique vers l’œuvre. « C’est un peu comme un portail. On rentre dans une œuvre d’art. On n’est pas dans une activité de playground : on a quand même une expérience qui est un peu forte. » De spectateur, le visiteur devient acteur. « Ce qui m’intéresse, c’est de transformer un tableau en expérience humaine collective. »

De Madison Avenue au Trocadéro : un projet qui veut voyager

La première étape du projet s’est déroulée à New York, sur Madison Avenue, lors du Bastille Day (14 juillet) de L’Alliance New York. Pour les deux artistes françaises, le Jeu de l’Oie devient un trait d’union entre deux villes et deux cultures, dans une année où sont célébrés les 250 ans de l’amitié franco-américaine. « Au début, on voulait le faire à Versailles », raconte Gwendoline. Le projet évolue au fil des rencontres et des opportunités, avant que New York ne s’impose.

Parmi les « bonnes fées new-yorkaises » qui ont accompagné le projet, Tatyana Franck, présidente de L’Alliance New York, joue un rôle déterminant en ouvrant aux artistes les portes du Bastille Day. « C’est la personne numéro un à New York qui nous a fait confiance », souligne Gwendoline reconnaissante. La toile, produite en France, reste bloquée dix jours à la douane américaine. Gwendoline évoque plusieurs nuits blanches à remplir des documents administratifs : « On jouait notre crédibilité. Ça a été terrible. » Finalement, la toile arrive deux jours avant l’événement et sera ensuite rapatriée en France pour être réutilisée au Trocadéro.

Cette première présentation aura aussi permis de tester l’œuvre grandeur nature. Les enfants de Gwendoline ont joué le rôle de « crash-test », en multipliant les parties avant sa présentation au public. Leur regard a permis d’apporter quelques ajustements à l’expérience. Le 19 septembre, le Jeu de l’Oie Monumental prendra possession du parvis des Droits de l’Homme, face à la Tour Eiffel, de 9 h à 18 h. Présentée dans le cadre des Journées Européennes du Patrimoine, l’installation sera accessible gratuitement.

La Cité de l’architecture et du patrimoine, partenaire du projet, doit contribuer à prolonger l’expérience : un QR code permettra d’accéder aux règles du jeu en français et en anglais et de découvrir les monuments représentés sous forme de maquettes.

À travers ce Jeu de l’Oie hors normes, Gwendoline Finaz de Villaine poursuit une démarche qui lui ressemble : déplacer la peinture, faire tomber la frontière entre l’œuvre et celui qui la regarde, et investir des lieux où l’art va à la rencontre de son public.

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