De la Chine à Paris, de Montréal à Chicago, de JPMorgan à Goldman Sachs puis à la Société Générale, Charles Cheng a passé sa vie professionnelle à traverser les frontières. Son véritable terrain d’exploration réside surtout dans les différences de cultures, de regards et de façons de faire du business. Rencontre avec un dirigeant pour qui, comprendre l’autre, est moins une qualité qu’une méthode de travail.

Ce jour de septembre pluvieux, l’InterContinental est en ébullition. Le chef d’État sud-coréen y séjourne, les équipes de sécurité sont partout, les allées et venues inhabituelles. Dans ce décor presque théâtral, Charles Cheng arrive avec une élégance discrète : costume sombre, silhouette soignée, sourire calme. Rien, chez lui, ne semble pressé.

Dans un français souple, précis, parfois ponctué de petites hésitations lorsqu’il cherche le mot exactement juste, l’homme d’affaires raconte, revient en arrière, s’interrompt pour préciser une idée. Et surtout, il voyage beaucoup dans ses souvenirs. Montréal, Toronto, Chicago, Hong Kong, Pékin, Paris, Londres, New York, Singapour… mais aussi Sydney, Melbourne, Auckland et la Nouvelle-Zélande. Les villes défilent comme autant de chapitres d’une même histoire.

Son nom chinois est Chang-Qing Cheng (成长青). « Charles » est venu plus tard. Lorsqu’il arrive en Amérique du Nord, son prénom chinois est difficile à prononcer. Charles fonctionne en anglais comme en français. Il l’adopte. Le choix pourrait sembler anecdotique. Il dit pourtant beaucoup de cet homme qui, depuis près de quarante ans, n’a cessé d’apprendre à se déplacer d’un univers à l’autre sans jamais se laisser enfermer dans un seul.

Aujourd’hui, Charles Cheng siège au conseil d’administration de la Société Générale en Chine. Il a auparavant dirigé la banque d’affaires en Chine, après une longue carrière dans la banque d’affaires anglo-saxonne. Mais lorsqu’il raconte son parcours, il ne commence ni par les titres ni par les transactions mais par les rencontres.

Paris, ou l’apprentissage de l’autre

Dans les années 1980, le jeune Chang-Qing arrive en France. Il parle encore imparfaitement la langue et découvre un pays dont il ne connaît pas les codes et un système de grandes écoles qui lui est totalement étranger. Il aurait pu rester dans une communauté chinoise mais a choisi l’ailleurs. « Je me suis dit qu’il fallait que je plonge dans la culture française. Je ne voulais pas rester avec les Asiatiques tous les jours, faire la cuisine chinoise. Sinon, ça, ce n’est pas moi. » Alors il plonge. Littéralement. Il se fait des amis français, fréquente leurs familles, découvre leurs habitudes, leurs conversations, leurs façons de penser. À la Cité universitaire, dans le XIVe arrondissement, il fait la connaissance d’une épicière dont il est d’abord un minuscule client : quelques tomates, quelques achats de rien du tout. Une relation se noue. Régulièrement, elle l’invite avec ses quatre enfants au Théâtre du Châtelet ou à l’Hôtel de Ville. Il se souvient de ces moments avec une affection presque enfantine. Ce ne sont pas, à ses yeux, des détails périphériques de son parcours mais bien ceux qui lui permettent de comprendre la France. Il rencontre aussi de jeunes Français qui l’accueillent chez eux et le présentent à leurs familles. Il observe, écoute, pose des questions. Peu à peu, il comprend ce que sont HEC, l’ESSEC, les grandes écoles, les concours. HEC devient alors beaucoup plus qu’un diplôme. Charles Cheng y fera son MBA entre 1987 à 1989.

Quatre décennies plus tard, il parle encore de cette période comme d’un socle. « La France et HEC ont donné un grand départ, une très bonne base », explique-t-il. Une base faite de logique, de structure, de compréhension du monde des affaires, mais aussi de culture : comment une société, une histoire, un système politique influencent-ils la manière de faire du business ? C’est probablement là que se dessine le fil rouge de son parcours. Pour Charles Cheng, comprendre le business ne consiste jamais seulement à comprendre un marché. Il faut comprendre les hommes qui le font fonctionner. Et pour comprendre les hommes, il faut accepter de changer soi-même de point de vue.

De Montréal à Pékin, construire une carrière sans frontières

À la sortie d’HEC, le monde professionnel ne lui ouvre pourtant pas immédiatement ses portes. Il part en Amérique du Nord et choisit Montréal comme première étape. La ville est bilingue : pour lui, c’est une transition idéale entre la France et le monde anglophone.

Le choix est audacieux. À l’époque, HEC Paris est encore peu connue en Amérique du Nord. Après un semestre d’échange, il cherche du travail et essuie des refus. Une entreprise finit par lui proposer de l’aider à régler ses démarches administratives. Il commence alors sa carrière dans la banque à Montréal, puis Toronto et Chicago, pendant environ six ans. Il résume cette période avec une formule qui lui ressemble : « C’est un recul pour mieux sauter. »

La suite est une accélération. Il rejoint JPMorgan à Chicago, puis poursuit sa carrière dans la banque d’affaires. Standard Chartered devient une étape majeure à partir de 2002. Le jeune dirigeant travaille sur des opérations internationales, accompagne des entreprises chinoises dans leurs acquisitions et se retrouve au cœur de l’ouverture économique du pays. En 2007, il est présenté comme CEO de l’Investment Banking China de Standard Chartered. Il décrit cette période comme un moment exceptionnel. La Chine s’ouvre. Les entreprises privées prennent de l’ampleur. Les entreprises publiques se réforment. Les flux internationaux se multiplient. Et Charles Cheng se trouve exactement à l’endroit où les mondes commencent à se rencontrer.

Parmi les transactions qui ont marqué cette période, il cite notamment son accompagnement d’une compagnie chinoise qui réalise alors le plus gros investissement chinois en Afrique, à hauteur de près de 2,7 milliards de dollars américains en 2006. Cette opération lui vaut d’être nommé en Chine par la CCTV parmi les « 10 financiers les plus influents de l’année ».

Il voyage sans cesse. France, Afrique, Canada, Hong Kong, Londres, New York, Singapour, mais aussi Sydney, Melbourne, Auckland et la Nouvelle-Zélande. « Beaucoup de voyages. Une vie très intensive », raconte-t-il sans rien avoir oublié.

La banque d’affaires, dit-il, est presque un « test physique ». Une journée peut commencer à six heures du matin par une réunion sur les marchés, se poursuivre par une succession de rendez-vous avec des investisseurs et s’achever dans un avion vers une autre place financière. Cette vie nomade a toutefois un effet plus profond que l’endurance. À force de traverser les frontières, Charles Cheng cesse progressivement de regarder le monde depuis un seul point de vue. « Je suis un voyageur, dit-il avant d’ajouter : Il y a d’autres choses dans le monde. » L’Amérique lui apprend cet autre chose. La France lui a donné un cadre intellectuel et culturel ; l’Amérique lui apprend la comparaison. Il découvre d’autres façons de faire des affaires, d’autres rapports au temps, à l’autorité, au risque. « Il faut que je sache comprendre », résume-t-il. En 1996, il retourne en Chine avec JPMorgan où il reste quatre ans, avec un portefeuille de clients corporate. Charles Cheng revient dans un pays en pleine transformation et a le sentiment d’arriver au bon moment. « J’ai eu de la chance. C’était le bon moment de retourner en Chine. » Cette notion de chance revient souvent dans son récit. Mais chez lui, la chance semble moins être l’opposé de la stratégie que son complément. Il faut savoir reconnaître le moment, puis avoir suffisamment voyagé pour comprendre ce qu’il signifie. En 2012, il devient Managing Director de Goldman Sachs Gao Hua Securities, puis dirige la banque d’investissement de Goldman Sachs en Chine. Il y reste jusqu’en 2017.

Le risque, l’échec et l’art de décider

Le parcours pourrait donner l’image d’une ascension parfaitement linéaire mais il ne l’est pas. En 2018, Charles Cheng quitte Goldman Sachs pour rejoindre BYTON, jeune constructeur chinois de véhicules électriques, comme co-président. Il y prend notamment en charge la stratégie et la levée de fonds. En quelques mois, il contribue à lever 700 millions de dollars. Puis le projet échoue. Il le dit lui-même, sans détour : « C’est une expérience d’échec. »

Ce passage est révélateur de sa manière de parler du business. Pas de dramatisation. Pas de tentative de réécrire l’histoire. L’échec fait partie du parcours.

Dans la banque d’affaires, il a appris à arbitrer les ressources, à mesurer les probabilités, à savoir quand poursuivre et quand arrêter. Il raconte notamment ces opérations où plusieurs banques se disputent le même client : on peut consacrer énormément de temps à une transaction qui, finalement, échappe à l’équipe. Le problème n’est pas seulement de perdre. C’est de perdre trop souvent et de gaspiller les ressources de l’entreprise. À ses yeux, la décision repose donc sur un jugement permanent : savoir où investir son temps, son énergie, son capital. Cette philosophie semble également guider son management.

Après deux décennies dans des environnements anglo-saxons, il a appris à modifier sa manière d’exprimer un jugement, de parler aux autres et de diriger. Lui qui se décrit comme très direct a dû apprendre à écouter les différences culturelles avant de formuler ses propres conclusions. C’est peut-être l’une des grandes leçons de son parcours : l’international ne consiste pas à devenir polyglotte et à multiplier les passeports mais consiste à comprendre que le même geste, la même phrase, la même décision ne produisent pas nécessairement le même effet selon l’endroit où l’on se trouve.

En 2020, Charles Cheng rejoint Société Générale et il est nommé président pour la Chine en mars 2021. Pour lui, c’est une forme de retour inattendu. Sa carrière a été largement construite dans des banques anglaises, canadiennes et américaines. La Société Générale est sa première véritable expérience au sein d’une banque française. Et il ne cache pas son plaisir : « J’étais très content », dit-il avec l’humilité qui le caractérise.

HEC, évidemment, fait partie de cette histoire. Sa connaissance de la France, sa culture française, sa maîtrise de la langue et son expérience internationale constituent un pont naturel entre les deux univers. Mais il ne présente jamais son parcours comme une identité franco-chinoise figée mais se pense au contraire comme quelqu’un qui a appris à appartenir à plusieurs mondes sans avoir besoin de choisir.

Faire circuler les regards

xC’est sans doute ce qui explique le mieux son engagement auprès d’HEC Paris. Depuis 2017, Charles Cheng siège à l’International Advisory Board de l’École. Invité par Peter Todd, alors Dean de l’École, il participe aux réflexions sur sa stratégie internationale, son positionnement et notamment son développement en Chine. Il décrit cette mission comme un échange : apporter son expérience, mais aussi comprendre les besoins de l’École et réfléchir à la manière dont HEC peut continuer à construire des passerelles. Le sujet lui tient visiblement à cœur. Il accompagne également des dirigeants chinois qui viennent en France pour la première fois. Et il raconte leurs questions, parfois étonnées devant les grèves, les débats publics, les habitudes françaises. Il y voit moins un choc culturel qu’une occasion d’apprentissage. Son ambition est finalement simple : mettre les gens « dans les chaussures » de l’autre. Comprendre pourquoi les Français réagissent comme ils réagissent. Comprendre pourquoi les Chinois font de même. Et, surtout, accepter que l’on puisse ne pas être d’accord sans cesser de chercher à comprendre. « Comment on va trouver un destin commun ? », demande-t-il. Puis il formule la réponse dans son vocabulaire de voyageur : « Pouvoir naviguer et gérer la différence. »

Le mot « naviguer » lui va bien. Charles Cheng a passé sa vie professionnelle à passer d’un pays à l’autre, d’une banque à l’autre, d’une culture à l’autre. Il a connu les grandes maisons de la finance internationale, les heures exaltantes de l’ouverture chinoise, la pression des marchés, les nuits dans les avions, les opérations gagnées et les entreprises qui échouent. Mais lorsqu’il revient sur son parcours, ce ne sont pas les milliards levés ou les titres occupés qui semblent le plus compter. Ce sont les gens.

Une épicière du XIVe arrondissement. Une famille française qui l’accueille le week-end. Un ami qui lui fait découvrir les grandes écoles. Un collègue américain. Des banquiers chinois. Des dirigeants européens. Des entrepreneurs allemands. Des étudiants d’HEC. Toutes ces rencontres ont construit quelque chose qui ne figure dans aucun CV : une capacité à regarder le monde depuis plusieurs endroits à la fois.

À l’heure où les relations entre la Chine, la France, l’Europe et les États-Unis deviennent plus complexes, cette capacité prend une valeur particulière. Le monde des affaires n’est plus seulement un espace de flux financiers et de marchés mais un espace de perceptions, de méfiances, de récits parfois contradictoires. Charles Cheng ne prétend pas les effacer mais préfère apprendre à circuler entre eux.

Et peut-être est-ce finalement la meilleure définition de son parcours : non pas choisir entre la Chine et la France, entre l’Asie et l’Occident, entre plusieurs cultures, mais faire de cette position entre les mondes une force professionnelle. Un art de naviguer, en somme.

 

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