Claire Tavernier (H.95) : « Dans les médias, ceux qui progressent sont ceux qui n’ont pas peur d’essayer »
Claire Tavernier a passé sa carrière à accompagner les transformations du secteur des médias. Pionnière du numérique chez Fremantle, où elle a notamment travaillé sur des formats comme American Idol et Peppa Pig, elle s’intéresse aujourd’hui à l’IA, à la gouvernance et à l’avenir du travail. À la tête de The Film and TV Charity, elle était récemment aux premières loges de la Royal Film Performance de Digger, long métrage du réalisateur mexicain Alejandro González Iñárritu, aux côtés de Tom Cruise et du prince William et de la princesse Catherine.
La scène pourrait sembler tout droit sortie d’un scénario. Dans un cinéma londonien, l’Odeon Luxe de Leicester Square, Tom Cruise, le prince William et la princesse Catherine sont réunis pour la projection de Digger. À leurs côtés, Claire Tavernier accueille les membres de la famille royale, présente les acteurs et échange avec les bénéficiaires de la Film and TV Charity, une organisation caritative britannique qui accompagne et soutient les professionnels du cinéma et de la télévision, dont elle préside le conseil d’administration. Une soirée annuelle très codifiée, dont l’enjeu dépasse largement le tapis rouge : les recettes contribuent à financer l’action de cette organisation centenaire. « La façon dont ça s’organise dans le protocole, c’est que le président du conseil et le CEO sont les deux hôtes des membres de la famille royale qui viennent », raconte-t-elle. Après l’accueil officiel, vient le « line-up » : les stars du film, puis une quinzaine de personnes ayant travaillé avec la charity ou bénéficié de ses services. « On prenait chaque personne une par une : voilà ce qu’elle fait dans la vie, voilà pourquoi elle fait partie de ça. »
Une expérience impressionnante que Claire Tavernier raconte de façon professionnelle et enjouée par sa soirée de la veille. Elle se souvient notamment de l’attention portée par le couple princier aux personnes rencontrées. « Ils étaient engagés, chaleureux, posaient des questions pertinentes et souriaient naturellement. »
Derrière les paillettes de cette grande première, Claire Tavernier connaît bien les réalités moins visibles de cette industrie. La Film and TV Charity s’est progressivement éloignée de sa mission historique, créée il y a plus d’un siècle pour venir en aide aux professionnels âgés ou blessés, pour se concentrer sur ceux qui travaillent aujourd’hui dans le secteur. Parmi les principaux sujets : la précarité financière, mais aussi la santé mentale. « Dans le monde du cinéma et de la télévision, il y a quand même des écarts de pouvoir importants, avec des stars d’un côté et des gens qui commencent de l’autre », explique-t-elle. Les pressions budgétaires et les contraintes de temps peuvent rendre les conditions de travail difficiles. Or, les professionnels étant souvent intermittents, ils ne disposent pas toujours des structures nécessaires pour signaler un problème. La charity a donc mis en place une ligne confidentielle permettant aux professionnels de savoir vers qui se tourner. Elle travaille également en amont, avec des formations destinées aux équipes pour mieux identifier le harcèlement ou comprendre comment réagir lorsqu’une personne signale une difficulté. « La plupart des gens sont bienveillants », souligne l’alumni. Mais les organisations doivent aussi se donner les moyens de prévenir les situations qui peuvent mal tourner.

Voir le numérique arriver
Cette attention portée aux mutations du travail est peut-être l’un des fils rouges de son parcours. Diplômée en 1995, Claire commence sa carrière dans le conseil, après un passage d’un an et demi à Hong Kong. Mais très vite, elle comprend que quelque chose est en train de changer dans les médias. Elle rejoint une entreprise spécialisée notamment dans l’édition professionnelle, à un moment où Internet commence à bouleverser profondément la presse et l’édition. « J’avais compris que le numérique allait transformer en profondeur l’industrie des médias », raconte-t-elle. Passionnée de technologie depuis toujours, elle se spécialise rapidement sur ces nouveaux médias.
Quelques années plus tard, elle rejoint Fremantle, où elle passera douze ans et deviendra Global Head of Digital. Nous sommes alors aux débuts de la révolution numérique. En Grande-Bretagne, The X Factor et Britain’s Got Talent connaissent un immense succès. À l’international, les formats se développent et les plateformes numériques commencent à devenir incontournables.
Son rôle consiste notamment à imaginer comment prolonger ces grandes franchises sur les nouveaux médias. « Le numérique était forcément très naturellement » intégré à ces formats, explique-t-elle. Les équipes travaillent avec YouTube et d’autres plateformes pour inventer de nouvelles manières d’exploiter les contenus. Le changement ne consiste pas simplement à ajouter une couche numérique à la télévision. C’est toute la relation entre les marques, les contenus et leurs audiences qui se transforme.
Son expérience avec des programmes pour enfants, dont Peppa Pig, lui en donnera une illustration particulièrement concrète. « Il ne fallait pas essayer de faire quelque chose qu’ils n’avaient pas envie de faire », résume-t-elle. Les enfants étaient déjà sur YouTube : l’enjeu n’était donc pas de les en détourner, mais de créer un environnement adapté, notamment pour rassurer les parents. « Il y a des choses qu’il faut comprendre et qu’il faut ensuite accepter », explique-t-elle. Une leçon qui dépasse largement le secteur des médias : lorsqu’une technologie transforme les usages, l’enjeu n’est pas nécessairement de lutter contre ces nouveaux comportements, mais de comprendre comment les accompagner.

Du numérique à l’IA
Claire Tavernier a depuis longtemps changé de perspective. Après Fremantle, elle a travaillé sur différents projets dans les médias et le numérique, rejoint des conseils d’administration et accompagné des organisations dans leur transformation. Son parcours l’a également conduite vers le secteur associatif et vers des projets consacrés à l’impact des médias sur les comportements et les normes sociales. Elle a notamment travaillé au sein de Girl Effect, une organisation qui utilise les médias, les séries, la musique et les plateformes numériques pour faire évoluer les normes de genre auprès des jeunes filles en Afrique et en Asie. Une expérience qui l’a amenée jusqu’au Rwanda et au Nigeria.
Aujourd’hui, l’une de ses grandes préoccupations est l’intelligence artificielle. Elle a siégé dans plusieurs organisations confrontées à ces nouveaux enjeux, et travaille maintenant sur la manière dont les technologies émergentes vont transformer les métiers du cinéma et de la télévision.
Son regard sur l’IA est à la fois enthousiaste et prudent. Cette fine connaisseuse des médias anticipe des gains considérables d’efficacité dans la production audiovisuelle : moins de personnes nécessaires sur certaines étapes, des processus plus rapides, des outils capables de multiplier les possibilités techniques. « On va voir des choses qui ne sont pas forcément visibles à l’œil nu, mais qui permettent d’être plus efficace à produire ». Elle prend l’exemple du sport, où les technologies permettent déjà de multiplier les angles de caméra et de produire des ralentis ou des images extrêmement sophistiquées.
Dans le cinéma, cette évolution pourrait notamment permettre de rendre plus accessibles les films à petit budget. « En ce moment, c’est très difficile de faire un petit budget : soit on fait L’Odyssée, soit c’est dur », constate-t-elle. L’IA pourrait donc aussi contribuer à élargir la création, en réduisant certains coûts de production.
Mais elle ne croit pas pour autant à la disparition de la créativité humaine.
« Si je recherche les bons contenus, des contenus originaux, quelque chose qu’on n’aurait pas pu voir ailleurs, l’IA sera là pour les processus, mais pas pour le procédé créatif. »
« Le digital ne peut plus être l’affaire d’une seule personne »
Cette réflexion sur la technologie rejoint une autre évolution de son parcours : celle qui l’a menée des fonctions opérationnelles vers la gouvernance. Pour Claire Tavernier, les conseils d’administration doivent désormais considérer le numérique et l’IA comme des sujets qui concernent l’ensemble de l’organisation. Elle se montre critique envers l’idée selon laquelle il suffirait de nommer au sein d’un conseil un « digital trustee », chargé de maîtriser ces questions. « Quand on cherche une personne qui comprend ce sujet et qu’on se dit : “C’est bon, on est couverts”, c’est très dangereux », estime-t-elle. Car la transformation numérique n’est plus un sujet périphérique mais touche à la stratégie, aux métiers, aux risques, aux modèles économiques et à la gouvernance.
La bonne gouvernance ne consiste donc plus à déléguer la technologie à un spécialiste, mais à permettre à l’ensemble du conseil de poser les bonnes questions.
La curiosité comme moteur
Trente ans après son diplôme, Claire Tavernier revient sur ce que lui a apporté l’École et cite un enseignement qu’elle avait à l’époque trouvé peu inspirant : la sociologie des organisations. Avec le recul, cette formation généraliste lui a surtout appris à comprendre des univers très différents : lire des documents financiers, analyser un marché, mais aussi appréhender les organisations et leurs dynamiques.
Une capacité d’adaptation qui semble avoir accompagné toute sa carrière. Conseil, médias, numérique, ONG, gouvernance, intelligence artificielle : Claire Tavernier n’a cessé de changer d’environnement tout en conservant le même réflexe.
Celui de regarder ce qui arrive et d’essayer. « Il faut être curieux, il faut avoir envie d’essayer », dit-elle aux jeunes générations.

Published by Daphné Segretain