Du parloir à la posture du guerrier : la double vie de Julien Carrance (H.23)
Diplômé de la grande école et avocat pénaliste, Julien Carrance partage ses journées entre le palais de justice et un studio de yoga niché dans le Marais qu’il vient d’ouvrir. Dans ce lieu chargé d’histoire familiale, il développe avec sa sœur, Nina un projet hybride, entre bien-être, entrepreneuriat et mémoire.
Au 41 rue du Temple, dans le Marais, il faut pousser une porte discrète pour changer de rythme. À l’intérieur, des tapis alignés, une lumière douce, quelques voix basses. Rien ne laisse deviner qu’ici, depuis les années 40, se joue une histoire familiale traversée par la guerre, la danse et, désormais, le bien-être. Encore moins que son cofondateur sort tout juste de la prison de la Santé.
« Ce matin, j’étais en prison. Et cet après-midi, je fais un testing de matcha avec ma sœur », raconte Julien Carrance, sourire calme. « C’est une façon de vivre assez intéressante. »
Avocat pénaliste, diplômé d’HEC et de la Sorbonne, il partage aujourd’hui son temps entre les parloirs et Tempo, le studio de yoga et de pilates qu’il a contribué à lancer début mars. Une double vie assumée, presque revendiquée.
Le lieu, lui, ne doit rien au hasard. « Ça appartient à ma famille depuis les années 40 », explique-t-il. « Mes arrière-grands-parents l’ont acheté pendant la guerre, avant d’être déportés. » Plus tard, un garage. Puis, dans les années 60, sa grand-mère y ouvre un cours de danse classique. « Ce qu’on aime dire dans la famille, c’est que comme ils ont vécu des choses assez difficiles, c’était plus simple de passer par le corps que de raconter. »
Depuis, les générations se succèdent. Le père, médecin, reprend le centre. La sœur, Nina, injecte une énergie nouvelle avec des cours de hip-hop. Et aujourd’hui, Julien participe à la création de ce nouveau projet, installé dans une ancienne agence d’architectes : un studio à taille humaine, pensé comme « un appartement ».
« On voulait une atmosphère intime, avec maximum douze tapis. Que les gens se sentent vite à l’aise, qu’il y ait une forme de communauté », explique-t-il. Les professeurs sont choisis pour leur pédagogie autant que pour leur chaleur. « On les a testés en famille, à quatre, avec des niveaux et des âges différents. Quand tout le monde aimait, on savait que c’était bon. »
Ici, pas de culte de la performance, mais une intensité dosée. « Sur le pilates, on nous demande quand même quelque chose d’assez énergique », note-t-il. « Mais on s’adapte aux retours. »
Dans cette aventure, Julien Carrance n’est pas en première ligne opérationnelle. « Je suis plutôt dans la partie stratégique et juridique », précise-t-il. « Et financière. » Environ 30 % de son temps y est consacré aujourd’hui, après avoir quitté un cabinet d’affaires pour développer sa propre clientèle. Le reste ? Le pénal, surtout.
« C’est ce qui m’intéresse le plus », dit-il simplement. Le matin même, il rencontrait deux clients incarcérés. « C’était pour préparer leur défense avant une audition devant le juge d’instruction. » Des affaires qu’il ne peut détailler, mais qui tranchent avec l’univers feutré du studio.
Ce grand écart, il le cultive depuis longtemps. « J’ai souvent eu des doubles vies », reconnaît-il. Double cursus d’abord : droit et CELSA, puis HEC-Sorbonne. Double trajectoire ensuite : business et barreau.
Son entrée à HEC, pourtant, n’avait rien d’évident. « J’étais plutôt un cancre au début », lâche-t-il. Passé par plusieurs lycées, il finit par intégrer un établissement « qui prend des cancres et les rend meilleurs ». Puis une prépa littéraire, avant de bifurquer vers les grandes écoles. « Sans ça, je n’aurais jamais eu ce parcours. »
À Jouy-en-Josas, il débarque avec ses lacunes en mathématiques. « Ma première expérience, c’est un stage de rattrapage en août sur les divisions et les fractions », sourit-il. Mais il s’accroche. « Je n’ai jamais eu de rattrapage ensuite. » Et retient surtout les cours de stratégie, de marketing, de finance : « Ça m’est utile aujourd’hui pour réfléchir en business, que ce soit ici ou pour mon cabinet. »
L’entrepreneuriat, déjà, en filigrane. « J’ai toujours eu cette fibre », assure-t-il. Créer son cabinet, monter des projets familiaux, nouer des partenariats — comme avec cette communauté d’expatriés qui viendra suivre des cours en anglais dans le studio.

Dans le Marais, Tempo cherche encore son rythme. Trois cours par jour, une poignée de professeurs, des offres de lancement. « On est en train de se faire connaître », dit-il. L’objectif : faire du lieu un espace hybride, entre pratique sportive et lieu de vie.
Dehors, la ville continue de vibrer. Dedans, on respire plus lentement. Julien Carrance, lui, passe de l’un à l’autre sans transition apparente. Le matin, des dossiers lourds, des vies en suspens. L’après-midi, des corps en mouvement, des clients qui cherchent l’équilibre.
« C’est un contraste que j’adore », résume-t-il.
Dans ce va-et-vient, il y a peut-être plus qu’une organisation du temps. Une manière de tenir ensemble deux réalités — la dureté du monde et le besoin de douceur. Ou, comme dans son histoire familiale, une façon de continuer à parler sans forcément raconter.
Pour celles et ceux qui voudraient tester : codo promo HEC Alumni
Published by Daphné Segretain