Lorsque j’ai quitté HEC, j’ai souhaité d’emblée concilier l’efficacité et l’audace entrepreneuriales avec la notion d’utilité, qu’elle soit sociale, environnementale ou culturelle.

J’ai eu la chance très jeune de diriger l’Admical (Association pour de développement du mécénat industriel et commercial), d’accompagner les premières fondations créées par des entreprises et l’évolution du cadre réglementaire français, à une époque où il était suspect pour une entreprise d’avoir de tels engagements. Nous avons pu aussi aider de nombreux pays à structurer des réseaux entrepreneuriaux similaires (Japon, Afrique du Sud, Norvège, Liban…), et découvrir ainsi la variété des formes de fondations dans le monde.  J’ai pu ensuite contribuer à forger la notion d’“entrepreneur social” en France et cofonder le Mouves (Mouvement des entrepreneurs sociaux), devenu aujourd’hui Impact France. Ce fut d’une extrême richesse humaine, et technique, que de rencontrer ces entrepreneurs rivés sur l’impact social/sociétal de leur activité.

Entreprendre pour le bien commun

J’ai aussi, dans les années 2000, créé les premières cours sur la RSE dans de grandes écoles, dont HEC, notion émergente en France dont j’avais découvert les fondements dès 1992 lors de mon programme PIM à Berkeley. Il me semblait déjà indispensable que les entreprises ne se contentent pas de “faire le bien” à côté de leur cœur de métier, via une fondation ou du mécénat, aussi utile soit-il, mais qu’elle “fassent bien” leur métier, en veillant aux conséquences de leurs modèles d’affaires, mais aussi de leur modèles de propriété et donc de gouvernance.

En 2013, nous avons créé Prophil, Geneviève Férone (pionnière de la notation extra-financière en France, puis du développement durable en entreprise) et moi-même, pour accompagner des entrepreneurs, des dirigeants et des investisseurs engagés en faveur du bien commun. Très vite, en marge de nos activités de conseil en stratégie, nous avons créé un pôle de recherche, pour travailler avec des chaires académiques et défricher de nouveaux modèles inspirants pour la France. En treize ans, Prophil a accompagné plus de 250 entreprises et a permis de faire émerger en France la notion de ”fondation actionnaire”, la qualité juridique de “société à mission”, et la notion de “post-croissance” à hauteur d’entreprise (à bien distinguer de la décroissance).

Nos études ont été accompagnées d’un travail de plaidoyer fertile avec les grandes institutions patronales, les pouvoirs publics et le gouvernement. Notre actualité sur les “fondations actionnaires” en témoigne.

Vous avez dit “fondation actionnaire” ?

Ces deux termes peuvent sembler contradictoires, le premier évoquant la philanthropie, le désintéressement, le long terme ; le second, le capitalisme, la rentabilité et le court terme. Pourtant c’est une réalité très répandue en Europe du Nord où de nombreux fleurons industriels appartiennent à des fondations. On en compte plus de 1400 au Danemark, avec des entreprises emblématiques comme Novo Nordisk, Velux ou Carlsberg, plus de 1000 en Allemagne, parmi lesquelles Bosch ou Carl Zeiss, et près de 200 en Suisse, notamment Rolex ou Victorinox.  Au Danemark, les entreprises majoritairement détenues par des fondations représentent plus de 70 % de la capitalisation boursière du pays et 25 % de ses exportations. Sait-on, en France à qui appartiennent nos entreprises du CAC40 ?

Le principe des fondations actionnaires est à la fois simple et audacieux. Un entrepreneur ou une famille choisit de transmettre, par donation, tout ou partie des actions de son entreprise à une fondation ou à une structure assimilée (comme le fonds de dotation). C’est un acte volontaire de dépossession, partielle ou totale, qui peut sembler disruptif dans le paysage capitaliste français, mais qui n’est pas du tout vécu comme sacrificiel, au contraire comme responsable. Cette fondation devient alors actionnaire de long terme, puisqu’une fondation n’appartient à personne et ne peut donc pas être rachetée. Cette structuration du capital garantit ainsi l’indépendance de l’entreprise, la préservation de sa mission, de sa culture, et souvent de son ancrage territorial. Elle évite aussi les droits de succession sur les titres transmis par donation. Les dividendes perçus par la fondation sont consacrés à des projets d’intérêt général, créant ainsi un cercle vertueux et un nouveau partage de la valeur.

Ce modèle répond à des questions que beaucoup de dirigeants se posent aujourd’hui : Comment transmettre sans vendre ? Comment ne pas tout transmettre à ses héritiers, parce qu’eux-mêmes ne le souhaitent ou ne le peuvent pas ? Une nouvelle génération est en effet désireuse de partager davantage la propriété, sans forcément perdre le pouvoir : la famille peut très bien rester actionnaire en direct et cohabiter avec une fondation, et siéger à la gouvernance de celle-ci. Enfin, comment mieux partager la valeur créée ? En optant pour la fondation actionnaire, des entrepreneurs souvent familiaux répondent à de nombreuses questions qui les taraudent à l’heure de la transmission et parfois bien plus tôt.

Découvrez les pionniers !

Lorsque nous avons commencé à nous intéresser aux fondations actionnaires il y a une dizaine d’années, elles étaient 4 en France, et le modèle était largement méconnu. Depuis, Prophil a accompagné de nombreux entrepreneurs pionniers, développé ses activités de recherche et de plaidoyer, organisé des voyages d’étude dans les pays emblématiques, échangé avec les chercheurs de référence en Europe et structuré la communauté De Facto (Dynamique européenne en faveur des fondations actionnaires), qui réunit les entrepreneurs pionniers français et les meilleurs experts européens. Le nombre de fondations actionnaires est passé de 4 à 50 en dix ans en France, avec une projection de 500 fondations actionnaires en 2036. Des grands groupes comme Pierre Fabre ou Mérieux ont ouvert la voie, rejoints par de nombreuses PME et ETI telles que Monin, Léa Nature, Archimbaud, Bureau Vallée, Cetih, KS Groupe ou Adam. De nombreuses autres entreprises, comme Schmidt Groupe, Palais des Thés, Apave ou encore C’est qui le Patron ?!, sont actuellement en chemin vers la fondation actionnaire.

Et surtout les grands réseaux patronaux, syndicaux ; les grandes institutions de la philanthropie et du notariat ; et les banques privées et family offices qui accompagnent les entrepreneurs, sont désormais convaincus qu’il s’agit d’un nouveau modèle de transmission à faire mieux connaître.

Avec ce choix fort de donner tout ou partie des titres de l’entreprise à une fondation actionnaire, se dessine une nouvelle manière de transmettre non seulement un capital, mais aussi des valeurs et une culture d’entreprise. Nous vous invitons, au travers d’une vaste publication et d’un grand événement, à découvrir les pionniers français.

Les fondations actionnaires s’implantent en France : une étude de référence à paraître le 9 juin

Pour accompagner et mieux comprendre cette dynamique de fond, nous avons conduit avec la communauté De Facto une nouvelle étude qui paraîtra le 9 juin prochain. Fruit de plus de 150 entretiens avec des entrepreneurs, chercheurs, experts et représentants d’institutions françaises et internationales, cette publication offre un panorama inédit du modèle. Elle analyse ses dimensions juridiques, économiques et philanthropiques, présente les travaux académiques les plus récents et donne la parole aux pionniers qui ont fait le choix de transmettre autrement.

Proposée en deux tomes Panorama et exploration du modèle (200 pages) et Les Pionniers français ( 47 monographies détaillées), cette étude allie la théorie à la pratique l’exploration à l’incarnation. Elle est disponible sur le site de Prophil

Les “Premières rencontres des fondations actionnaires” le 9 juin, un événement exceptionnel au ministère de l’Économie et des Finances

Pour donner la parole aux pionniers, nous organiserons le 9 juin prochain au ministère de l’Économie et des Finances les Premières Rencontres des fondations actionnaires. Cette journée entière de découverte et d’exploration, ouverte par le ministre de l’Économie, monsieur Roland Lescure, réunira plus de 300 participants, dont une cinquantaine d’entrepreneurs pionniers français, qui viendront témoigner de leur intérêt pour ce modèle alternatif de transmission. Les meilleurs chercheurs allemands, danois et suisses présenteront la force du modèle dans leurs pays et l’avancée de la recherche européenne. Nous aurons également l’honneur d’accueillir Steffen Pierini Lüders, Chief Corporate Affairs Officer de Novo Nordisk Foundation, la plus grande fondation actionnaire au monde.

Les grandes institutions représentatives du patronat (Medef, METI, Impact France), des entreprises familiales (FBN), du notariat (NCE), de la philanthropie (CFF, Admical, Un Esprit de Famille), et de l’investissement (BPI France, Alter Equity) partageront leur perception des fondations actionnaires, sans oublier le regard d’une philosophe sur la “dépossession heureuse”.

Découvrez le programme et n’hésitez pas à vous inscrire sur le site de Prophil.

Une invitation à oser

À l’heure où de nombreuses entreprises, notamment familiales, s’interrogent sur leur avenir, je suis convaincue que les fondations actionnaires ouvrent des perspectives fécondes. Elles nous invitent à considérer l’entreprise non seulement comme un patrimoine à transmettre, mais aussi comme un héritage à préserver, à mettre davantage au service de la société.  Cette démarche ne relève pas simplement d’une responsabilité morale, mais d’un choix stratégique. En choisissant ce modèle, les pionniers préservent des filières et l’emploi sur le territoire national, cheminent avec leur famille et s’engagent en faveur du bien commun. Je ne doute pas que de nombreux camarades de l’école seraient heureux de les découvrir et de les entendre : leur démarche force l’admiration et leur vision inspire. “Apprendre à oser” est une belle devise dont j’aime à me souvenir. Je vous invite à découvrir des entrepreneurs aussi efficaces en affaires qu’altruistes qui, avec la fondation actionnaire, passent à l’acte !

Virginie Seghers (H.92),
présidente de Prophil et fondatrice de la communauté De Facto (Dynamique européenne en faveur des fondations actionnaires)

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