Yuanfang « Irene » Long (MBA ’24) : la nouvelle frontière des lunettes intelligentes
« Pensez-y : nous utilisons nos yeux plus de quatorze heures par jour. Les lunettes sont probablement l’interface la plus naturelle qui soit. »
HEC comme point de bascule
Rien ne prédestinait pourtant Irene Long à évoluer dans l’univers de la deeptech. Avant HEC, elle passe près de huit ans dans la diplomatie et les relations économiques sino-françaises. Programmes d’échange gouvernementaux, coopération entre villes jumelées, accompagnement de marques françaises en Chine : son parcours se construit dans les relations internationales bien plus que dans la technologie.
Francophone, elle rejoint le MBA HEC Paris en 2022 avec l’idée de « faire une pause pour explorer ». Puis arrive ChatGPT. Comme beaucoup, elle teste l’outil. Mais contrairement à la majorité des utilisateurs, elle y voit immédiatement un basculement historique. « J’ai immédiatement senti : c’est là que je veux aller », explique-t-elle.
Elle rejoint alors le HEC Alumni Digital Hub et commence à organiser ses premiers événements autour de l’intelligence artificielle. Ce nouvel environnement agit comme un accélérateur. Sans formation technique initiale, elle apprend à naviguer dans l’écosystème tech grâce à sa capacité à connecter des personnes, des cultures et des idées. Sa mentor Li Pei, alumni EMBA, ainsi que Mona Haley, présidente du Digital Hub, jouent un rôle clé dans cette transition.
De retour en Chine fin 2024, Irene décide d’analyser méthodiquement l’écosystème deeptech local. Elle organise une tournée de sept startups parmi les plus prometteuses du pays : robotique humanoïde, interfaces neuronales, grands modèles de langage, lunettes connectées. Son constat est rapide : les lunettes intelligentes représentent l’un des rares secteurs déjà prêts pour une adoption grand public mondiale. La technologie fonctionne, les usages existent, mais les entreprises manquent encore de profils capables de faire le lien entre les marchés chinois et européens.
Dans le même temps, elle lance le chapitre chinois du HEC Alumni Digital Hub avec un événement réunissant plusieurs acteurs majeurs de l’IA chinoise et des alumni HEC. Depuis, elle contribue régulièrement aux initiatives parisiennes du réseau en invitant des représentants de la tech chinoise à intervenir à distance. Elle participe également au développement d’un partenariat entre HEC Paris et l’Université du Zhejiang, l’une des institutions technologiques les plus réputées de Chine.
Lire l’écart entre la Chine et l’Europe
L’avantage concurrentiel d’Irene Long réside précisément dans cette double lecture culturelle et stratégique. Elle observe avec lucidité les difficultés rencontrées par certaines entreprises chinoises lorsqu’elles arrivent sur le marché européen.
Premier décalage : le rythme. « En Chine, lorsqu’une technologie prend de l’élan, tout l’écosystème accélère immédiatement : investisseurs, entreprises, partenaires, consommateurs. En Europe, les cycles sont plus lents. Il faut construire la confiance avant de signer. » Beaucoup d’entreprises chinoises sous-estiment cette temporalité et interprètent ensuite leurs difficultés comme un rejet du marché plutôt qu’un problème d’approche.
Deuxième point : la communication de marque. Selon elle, les entreprises chinoises excellent souvent dans l’exécution produit et l’innovation rapide, mais investissent encore insuffisamment dans le storytelling local et l’adaptation culturelle. « On ne peut pas communiquer de la même façon en Chine et en Europe. Il faut comprendre les références, les attentes, les peurs aussi. »
Sur la question de l’innovation, son analyse est tout aussi directe. La Chine avance vite parce que l’ensemble de l’écosystème — État, entreprises et grand public — accepte plus facilement l’expérimentation technologique. « En Europe, les gens posent parfois des questions sur la protection des données avant même d’avoir essayé le produit. En Chine, on teste d’abord. »
Le prochain “moment iPhone” ?
Pour Irene Long, les lunettes intelligentes finiront par devenir une nouvelle interface centrale du quotidien. Pas immédiatement, nuance-t-elle, mais progressivement.
Aujourd’hui encore, les lunettes dépendent largement du smartphone pour une partie du traitement des données. Mais les prochaines évolutions technologiques pourraient changer la donne : traitement embarqué, cartes SIM intégrées, nouveaux matériaux capables d’adapter automatiquement les verres à la vue de l’utilisateur.
Dans cinq ans, elle imagine réserver un taxi, payer, travailler, faire ses courses ou gérer son agenda directement depuis une paire de lunettes connectées. En Chine, certains usages commencent déjà à apparaître. Selon elle, l’Europe suivra à son tour.
Et si le prochain grand basculement technologique ne se trouvait plus dans nos mains — mais directement devant nos yeux ?
Published by Rinade Chalach