Quand Camille Agon rencontre Rebecca Fischer-Bensoussan, toutes deux reviennent de trajectoires personnelles et professionnelles intenses, marquées par le burn-out, la maternité et un sentiment partagé d’injonction permanente à choisir entre vie personnelle et ambition professionnelle. De cette expérience commune naît Yolo (You Onlye Live Once), une startup incubée par l’incubateur HEC à Station F, qui ambitionne de transformer en profondeur la manière dont les entreprises prennent en compte la charge mentale de leurs collaborateurs. En créant un « allié » plutôt qu’un simple assistant, les deux fondatrices proposent un modèle inédit d’accompagnement du quotidien, déjà déployé dans de grands groupes comme L’Oréal, BNP, Orange ou Pernod Ricard. Rencontre.

« On nous a toujours demandé de choisir » : la naissance d’une intuition commune

La rencontre entre Camille Agon et Rebecca Fischer-Bensoussan ne ressemble pas à une association construite autour d’une opportunité de marché. Elle repose d’abord sur une expérience vécue, presque brutale. « On s’est retrouvées toutes les deux broken, face à un système qui n’aidait pas les mères », raconte Camille Agon. L’une vient de la finance internationale, passée par JP Morgan et Goldman Sachs. L’autre d’un parcours entrepreneurial et personnel déjà marqué par plusieurs transitions. Toutes deux partagent une même fatigue : celle d’un monde dans lequel il faudrait choisir entre maternité et carrière, sans possibilité d’articulation réelle. « On a toujours choisi de ne pas choisir », résume Camille Agon. Une phrase qui deviendra presque un manifeste fondateur. L’intuition est simple mais radicale : le problème n’est pas individuel, il est structurel. Et il dépasse largement la seule question de la parentalité. « Le monde du travail n’a pas été fondé pour les femmes. Aujourd’hui, il faut le repenser », ajoute-t-elle.

Du parcours de Camille Agon à l’idée de Yolo : une accumulation de décalages

Avant Yolo, Camille Agon évolue dans des environnements où l’impact social est déjà central. Elle collabore notamment avec Sébastien Breteau (M.97), aujourd’hui fondateur de QIMA, à travers la création de la Fondation Breteau pour l’éducation, un travail de réflexion sur les inégalités d’accès à l’éducation et la conception de solutions concrètes. Cette première expérience d’entrepreneuriat social marque un tournant. Lorsqu’elle s’installe ensuite en Afrique du Sud, elle fonde WeThinkCode, inspirée par l’idée que des modèles comme l’École 42 de Xavier Niel peuvent contribuer à réduire les inégalités d’accès à l’enseignement supérieur. Yolo arrive enfin comme une continuité plus intime : née de son expérience de la maternité, elle part d’un sujet personnel avant de révéler une portée profondément universelle.

Ce n’est pas une rupture brutale qui conduit à Yolo, mais plutôt une accumulation de décalages : entre les discours sur l’équilibre de vie et la réalité des organisations, entre les injonctions à « tout concilier » et l’absence d’outils concrets pour y parvenir.

Du constat à l’enquête : quand la charge mentale devient un sujet économique

Avant de structurer leur projet, les deux fondatrices décident de confronter leur intuition à la réalité. Elles envoient un questionnaire à plus de 400 femmes, notamment dans des communautés de mères parisiennes. Les réponses sont sans ambiguïté : surcharge mentale quotidienne, fragmentation du temps, et parfois plus d’une heure par jour consacrée à des tâches personnelles pendant le travail. L’idée initiale de Yolo émerge alors : réinventer l’assistant personnel, longtemps réservé aux dirigeants, et l’étendre à d’autres profils. Mais très vite, un mot s’impose et en remplace un autre. « On ne voulait pas d’un assistant assisté. On voulait un allié », insiste Camille Agon. Ce changement sémantique est central et marque le passage d’un service à une relation. L’allié devient un « double organisationnel », capable de prendre en charge les tâches invisibles du quotidien : administration, organisation familiale, logistique, urgences de vie. Mais surtout, ce modèle repose sur un élément clé : la confiance. « Quand tu passes par une conciergerie classique ou une IA, tu ne confies pas ce qui te pèse vraiment. Il faut une relation humaine, stable, pour déléguer ton intimité. »

Cindy, les alliés et la matérialisation du care

Yolo repose aujourd’hui sur un collectif d’environ 90 « alliés », répartis sur l’ensemble du territoire. Tous ont en commun une expérience forte du monde du travail et, souvent, une reconversion après des carrières exigeantes.

La mere de deux enfants et entrepreneure raconte notamment le parcours de Cindy, installée dans l’Est de la France. Après 12 à 15 ans à la Sécurité sociale, elle accompagne aujourd’hui une douzaine de bénéficiaires. Son travail est très concret : dossiers MDPH, organisation de rendez-vous médicaux, coordination administrative, gestion des urgences familiales. Elle a notamment accompagné une femme dont le conjoint était atteint d’un cancer : organisation des soins, logistique des déplacements, coordination des aides, mais aussi prise en charge du quotidien le plus simple — inscrire les enfants à l’école, organiser les vacances, maintenir une forme de continuité dans un moment de rupture. « Tout ce que tu fais normalement sans y penser devient impossible quand tu es au bout », résume Camille. Aujourd’hui, Yolo représente environ 800 bénéficiaires accompagnés et une quinzaine d’entreprises clientes, parmi lesquelles L’Oréal, BNP, Orange ou Pernod Ricard.

De Station F à la vision d’un « lifecare » intégré au travail

Incubée par l’incubateur HEC à Station F, Yolo a trouvé un espace d’accélération et de mise en réseau déterminant. « Ce sont surtout des mises en relation, des événements, des connexions. On nous ouvre des portes à Bruxelles, Londres ou Madrid », explique Camille enjouée et prudente. Cette dynamique permet aussi de repositionner le projet dans une perspective plus large : celle du lifecare, en écho au childcare. L’enjeu dépasse la simple optimisation RH. Il s’agit de repenser la manière dont les entreprises intègrent la vie personnelle dans leur fonctionnement. « Jusqu’ici, on disait que la vie perso s’arrêtait à la porte du bureau. Mais ce n’est plus vrai », résume-t-elle. Yolo explore désormais une évolution hybride : intégrer l’intelligence artificielle pour les tâches simples (réservations, recherche, logistique), tout en conservant les alliés pour les situations complexes et sensibles.

Une manière d’augmenter le modèle sans en dénaturer le cœur : la relation humaine.

Une autre manière de regarder le travail

En filigrane, Yolo interroge une norme encore très ancrée : celle de la séparation entre vie personnelle et vie professionnelle. Or, ce que montrent les fondatrices, c’est précisément l’inverse. « On continue à demander aux gens d’arriver au travail en mode poker face, alors qu’ils gèrent des choses extrêmement lourdes dans leur vie personnelle », observe la fondatrice. En rendant visible cette réalité, Yolo ne propose pas seulement un service. Le projet met en lumière un angle mort des organisations : la charge mentale comme facteur structurel de performance, de rétention et d’égalité. Et propose une réponse simple dans sa formulation, mais ambitieuse dans ses implications : ne plus obliger à choisir.

Avatar photo

Published by