Trone : comment Hugo Volpei (H.17) a transformé les toilettes en objet de désir
Longtemps relégué au rang d’objet utilitaire, le WC n’avait jamais vraiment trouvé sa place dans l’univers du design. Avec Trone, Hugo Volpei a décidé de changer le regard porté sur cet élément incontournable de nos intérieurs. En huit ans, l’entrepreneur a imposé une nouvelle catégorie : celle des toilettes haut de gamme, pensées comme des pièces de mobilier. Retour sur une aventure entrepreneuriale où il est question de céramique, de culot industriel… et d’une certaine idée du luxe.
Il y a des idées qui paraissent évidentes une fois qu’elles existent. Pourtant, lorsqu’Hugo Volpei imagine Trone en 2018, personne ou presque ne voit le potentiel d’un marché aussi inattendu que celui des toilettes design. Transformer un objet du quotidien, souvent caché derrière une porte, en élément presque central d’une maison relève quasiment de la provocation. Mais c’est précisément ce qui a séduit le fondateur de Trone : aller chercher le beau là où personne ne l’attend.
Avant de s’attaquer aux cuvettes et aux chasses d’eau, Hugo Volpei suit un parcours plus classique. Après un parcours à la Grande École dont il est diplômé en 2018, il découvre l’univers entrepreneurial et développe progressivement une envie : créer une marque capable de casser les codes d’un secteur établi. « Quand j’ai lancé cette boîte, je n’y connaissais rien », raconte-t-il avec le recul, assis dans son showroom du 3e arrondissement de Paris. Une naïveté revendiquée qui deviendra finalement l’une des forces de Trone.
Car l’entrepreneur n’arrive pas avec une longue expérience industrielle dans le sanitaire mais plutôt avec une conviction : les objets qui nous entourent méritent davantage d’attention. À l’image d’un canapé, d’une lampe ou d’une table, les toilettes font partie intégrante d’un intérieur. Alors pourquoi seraient-elles condamnées à rester un simple équipement technique ?
Cette intuition va devenir le point de départ d’un pari particulièrement audacieux : créer une marque de toilettes premium, capable de séduire aussi bien les particuliers amateurs de design que les hôtels et restaurants à la recherche d’une expérience différente.
Le déclic Sketch et la rencontre avec Big Mamma
Comme souvent dans les histoires entrepreneuriales, le point de départ vient d’une observation simple. Pour ce Corse d’origine, elle se produit à Londres, dans les toilettes du célèbre restaurant Sketch. L’établissement, connu pour son univers spectaculaire, avait déjà compris que chaque détail pouvait participer à l’expérience client. Même les sanitaires. Cette découverte agit comme un révélateur. Si un restaurant pouvait faire des toilettes un lieu mémorable, pourquoi ne pas imaginer des produits qui auraient cette ambition partout ailleurs ?
À partir de là, le fondateur de Trone se lance dans un pari qui paraît alors presque incongru : faire des toilettes un objet de désir. Mais transformer une intuition en produit est une autre histoire. Contrairement à un meuble ou à un objet décoratif, une cuvette de toilettes est un produit technique, industriel, soumis à des contraintes fortes. Il faut concevoir les moules, travailler la céramique, trouver les bons partenaires, gérer l’installation… et surtout réussir à fabriquer un objet qui fonctionne parfaitement.
Hugo Volpei le reconnaît volontiers : passé le lancement, les premières années ont été beaucoup plus compliquées qu’il ne l’imaginait. « On a été très rapide à sortir nos premiers prototypes, mais ce qui a pris beaucoup de temps, c’est de développer des produits qui fonctionnent parfaitement bien et dégagent suffisamment de marge », explique-t-il. Derrière le design spectaculaire, il y a en réalité un long travail d’ingénierie. Le premier modèle de Trone a ainsi nécessité près de dix mois de développement. Une durée qui illustre la particularité d’un marché où l’innovation ne se décrète pas : elle se construit pièce par pièce.
À l’époque, Hugo cherche à convaincre des acteurs capables de donner de la visibilité à son concept. Il présente son projet à Victor Lugger (H.08), le cofondateur de Big Mamma, qui comprend immédiatement le potentiel, mais reste prudent. Jusqu’à cette scène devenue presque mythique dans l’histoire de la marque.
La rencontre avec le patron de Big Mamma, qui doit ouvrir son premier restaurant, La Felicità. Lors de leur entrevue, Victor fait mine de regarder son téléphone, comme s’il venait de recevoir un message important, puis prétexte devoir partir pour une réunion. Hugo pense que la discussion est terminée. Mais avant de partir, Victor se retourne et lui annonce qu’il est prêt à tenter l’expérience : « On les prend… mais pour zéro euro. » Trone équipera le nouveau restaurant, qui ouvrira dans cinq mois à Station F. « Il nous a fait confiance alors que j’avais 25 ans, aucune expérience dans l’industrie encore moins sanitaire, qu’ils allaient faire leur plus grosse ouverture dans quelques mois… et que je lui avais juste montré un dessin des toilettes qu’on voulait créer ! » Installer ses toilettes dans un lieu d’environ 4500 m2 qui allait accueillir des milliers de personnes chaque semaine représentait un vrai pari. Mais Hugo comprend rapidement l’opportunité : La Felicità est précisément le type d’endroit qui peut faire connaître la marque, un lieu d’expérience hautement instagrammable jusqu’aux petits coins, où les visiteurs viennent autant pour l’ambiance que pour la cuisine.
Les sept toilettes sortent de terre presque par miracle, deux semaines avant l’ouverture. À l’ouverture, lors de la grande soirée d’inauguration où le presse est conviée, la fille d’attente s’allonge dangereusement devant les sanitaires, qui fonctionnent mal.
Victor s’approche d’Hugo et lui glisse : « Alors, on dirait qu’il y a des petits problèmes avec les toilettes ? » « Oui mais on va régler ça dans la semaine », rétorque Hugo. « T’inquiète, je sais ce que c’est qu’être entrepreneur. Je te fais confiance » « On a gardé une super relation depuis, et il nous a même accompagné pour notre première levée de fonds », raconte Hugo aujourd’hui.
Cette collaboration marque un tournant majeur dans la construction de la jeune marque. Les visiteurs découvrent des toilettes qui ne sont pas un équipement banal, mais une expérience à part entière. L’objet devient un sujet de conversation que beaucoup partagent sur les réseaux. Trone commence alors à réaliser son ambition initiale : faire sortir les toilettes de l’ombre et les transformer en élément de design.
Aujourd’hui, la marque équipe des restaurants, des hôtels et des lieux emblématiques. Elle compte parmi ses clients des acteurs de la restauration comme Big Mamma, Paris Society ou encore de nombreux chefs et établissements indépendants. « Le produit est devenu une expérience », résume Hugo.
Créer une marque industrielle sans perdre l’exigence du design
Derrière l’image décalée du projet se cache une réalité complexe : fabriquer des toilettes design est un véritable défi industriel. Contrairement à un objet décoratif que l’on peut produire artisanalement en petite série, une cuvette en céramique implique des investissements importants. « Pour faire une cuvette, il faut un moule. Un moule, ça coûte environ 20 000 euros. Ensuite il faut la lunette, l’abattant… On arrive vite à 50 000 euros rien que pour les moules », détaille Hugo. Un choix stratégique s’impose alors : Trone ne sera pas une marque d’œuvres uniques, mais une marque capable de produire en série. « Sinon, on aurait fait des pièces d’art à 15 000 ou 20 000 euros. Là, notre ambition était d’en faire un vrai produit. »

La fabrication repose aujourd’hui sur plusieurs savoir-faire européens : la France et l’Italie pour la céramique, le Portugal pour certains accessoires et l’Espagne pour des éléments telles que les lunettes et abattants.
Cette approche explique aussi pourquoi la marque s’est construite dans le temps long. Le premier modèle est lancé en 2018 – et s’est façonnée au fil des modèles à changer, remplacer à La Felicità –, mais chaque nouvelle version demande plusieurs années de développement. Pour Hugo, c’est justement ce qui fait la différence entre une marque opportuniste et une véritable maison de design.
Du premier Trone aux collections complètes
Le premier modèle lancé par la marque s’appelle Icone. Il incarne l’ADN originel de Trone : une pièce spectaculaire, notamment grâce à son réservoir transparent qui permet de voir l’eau circuler lorsqu’on tire la chasse. Un détail presque magique qui transforme un geste banal en expérience. « C’est un produit très ludique », explique Hugo. Un modèle particulièrement adapté aux restaurants, hôtels et lieux qui cherchent à créer un souvenir.
Vient ensuite Callipyge, un modèle suspendu aux lignes plus sculpturales. Sa particularité : un travail extrêmement poussé sur les détails, de l’émail de la céramique aux charnières métalliques réalisées sur mesure. Une approche proche de celle d’un objet de mobilier. Avec Altesse, Trone investit ensuite le marché des toilettes japonaises. Mais avec une ambition différente : simplifier un produit souvent jugé trop complexe en Occident. « Les toilettes japonaises ont souvent une télécommande avec 35 boutons. Nous voulions quelque chose de plus simple, plus compact et plus beau. »
Enfin, Orgueil, dernier-né de la gamme, propose une alternative plus architecturale avec une forme cubique retravaillée. Une nouvelle démonstration de la volonté de Trone de ne jamais simplement suivre les standards existants.
Autour des toilettes, la marque développe progressivement tout un univers de salle de bains : plaques de commande en céramique, porte-papier, brosses, poubelles, mais aussi collections de vasques, lavabos et robinetterie. L’objectif est clair : ne plus être seulement une marque de toilettes, mais devenir un acteur global du design de salle de bains.
Un marché de niche devenu international
Huit ans après sa création, Trone a changé d’échelle. La marque est désormais présente dans une trentaine de pays et réalise l’essentiel de son activité en Europe. La France reste son premier marché, suivie notamment par la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Espagne. En 2026, Hugo estime vendre environ 3 000 toilettes et près de 10 000 pièces au total en intégrant les accessoires et autres produits. Mais au-delà des chiffres, le signe le plus fort de réussite est ailleurs. Il tient dans une anecdote qui amuse encore le fondateur : certains clients intègrent désormais un Trone dans leur liste de mariage ou sur leur liste de cadeaux de Noël. « Pour moi, c’est presque le plus grand signe de réussite : avoir transformé ça en achat plaisir », confie-t-il.

Garder la naïveté pour continuer à innover
Pour les prochaines années, Hugo Volpei voit grand. L’ambition est de développer une véritable maison de salle de bains : douche, baignoire, miroir, carrelage, nouvelles collections de robinetterie… Mais il insiste sur un point : la croissance ne doit jamais se faire au détriment de l’audace. « Le gros challenge, c’est de continuer à innover. Chaque produit qu’on sort, il faut qu’on puisse se dire : ça n’existait pas avant. » Même les projets les plus inattendus peuvent participer à cette stratégie. Trone travaille notamment sur de nouvelles explorations autour des senteurs et du parfum, avec l’idée de prolonger l’expérience sensorielle autour de l’univers de la salle de bains.
Car c’est peut-être là que réside la philosophie profonde de la marque : ne jamais accepter qu’un objet soit condamné par son usage. Une toilette peut devenir un objet de design. Une salle de bains peut devenir une pièce de vie. Et un entrepreneur issu d’HEC peut choisir de révolutionner un secteur que personne ne regardait. À condition d’avoir suffisamment de culot pour pousser la porte.
Published by Daphné Segretain