Adrien Nussenbaum (H.01) : conjuguer la communauté HEC au futur
En juin dernier, l’association HEC Alumni a élu Adrien Nussenbaum (H.01) au poste de président. Succédant à Hortense de Roux (H.06), l’entrepreneur, cofondateur de la licorne française Mirakl, expose sa vision d’avenir pour la communauté HEC. En filigrane ? L’envie de voir les choses en grand et de mobiliser au-delà des frontières.
Tu as consacré les dernières années à bâtir Mirakl… Qu’est-ce qui te donne aujourd’hui envie de mettre ton énergie au service de la communauté HEC Alumni ? Qu’est-ce qui t’attire dans ce nouveau rôle de président ?
J’ai passé quinze ans à construire une entreprise. Aujourd’hui, j’ai envie de consacrer une partie de mon énergie à construire une communauté. HEC m’a énormément apporté. C’est assez naturel d’essayer de rendre un peu de ce que j’ai reçu.
Et puis je crois profondément qu’une école comme HEC est un formidable actif collectif. Si on arrive à mieux mobiliser ses alumni, à leur faire prendre conscience du fait qu’HEC ce n’est pas juste un diplôme, une expérience lointaine, mais qu’HEC peut être une plateforme pour construire des projets collectifs qui nous dépassent, on peut avoir un impact bien plus grand que chacun d’entre nous individuellement.
Par exemple, sans HEC, je n’aurais pas pu lancer le programme HEC Imagine autour de « Business & Peace » de manière aussi fluide et rapidement impactante. Les gens passent leur temps à démarrer des projets dans leur coin alors que nous avons une communauté, une école, des professeurs, une marque, des étudiants qui nous tendent les bras pour rêver plus grand.
Enfin, et cela peut sembler étrange, mais dans ma vie j’ai toujours démarré des entreprises de zéro, alors avoir l’opportunité de transformer une plateforme existante à l’aube de défis tels que le nouveau campus, l’IA, les nouveaux modes d’apprentissage, c’est un défi qui m’attire.
Quand on sort d’une grande école, qu’est-ce qu’un réseau d’alumni doit apporter de plus qu’un simple carnet de contacts ?
Un carnet d’adresses, LinkedIn le fait déjà très bien. Une communauté, c’est autre chose. Ce sont des personnes qui vous ouvrent une porte, vous donnent un conseil au bon moment, vous soutiennent quand ça va moins bien, transmettent leur expérience. La vraie valeur, ce n’est pas la connexion. C’est la confiance.
Un réseau ne fonctionne que si tout le monde joue le jeu. Dans mon expérience d’entrepreneur, notamment dans des fonctions commerciales, j’ai souvent été déçu de la réceptivité des anciens HEC lorsque j’essayais de les approcher. On a trop le sentiment qu’il y a deux catégories d’HEC, ceux qui ont besoin de quelque chose et ceux à qui tout réussit et qui n’ont besoin de rien ni de personne. Or je ne crois pas du tout à ça. La vie est longue et semée de surprises et je pense qu’on est tous à la fois en capacité de donner et de recevoir. Mais le cercle vertueux ne fonctionne que si tout le monde joue le jeu… qu’on soit célèbre, avec des emplois du temps démentiels, ou qu’on ait un peu plus de temps. Un de mes objectifs est de remettre le « flywheel » en marche !
Quelle est ton ambition pour HEC Alumni dans les prochaines années ?
J’aimerais qu’on ne parle plus d’une association, mais d’une communauté qu’on a envie de rejoindre, d’animer et de faire grandir. Que chaque diplômé sache qu’il y trouvera toujours quelqu’un pour l’aider, apprendre, entreprendre ou transmettre. Et qu’il ait envie, à son tour, d’aider le suivant.
Pour parler concrètement, j’aimerais que sur les 80 000 alumni, au moins 50% aient au moins une expérience active avec la communauté dans l’année, qu’au moins 30% des alumni s’engagent, que ce soit sous la forme de dons pour les bourses, le campus ou autre, en donnant des cours, en venant témoigner lors d’un événement, en accueillant des étudiants de manière proactive, etc. En vrai, j’aimerais ça soit 100%… mais bon, ne nous emballons pas.
Beaucoup de membres mais peu d’engagement : comment transformer un réseau mondial en véritable communauté ?
Tout est dans le « What’s in for me ». Si on ne cherche qu’à recevoir, c’est mort, on n’ira nulle part. Il faut à la fois construire une communauté qui s’engage pour ses membres et donner envie aux membres de s’engager pour la communauté.
Chacun doit pouvoir trouver une raison personnelle de revenir : un projet, une rencontre, une opportunité, une cause… alors, l’engagement suivra naturellement. Il faut aussi faire rêver les gens et pour cela, il faut voir plus grand. Sortir du système où tout le monde fait des trucs dans son coin. Embrasser le « OneHEC » ne doit pas être un cauchemar administratif mais une réalité où les événements font rêver, les étudiants ne quittent jamais réellement le campus où qu’ils soient dans le monde, quoi qu’ils fassent… Le campus, ses valeurs, l’ambition qui les a poussés à rejoindre HEC doivent vivre en eux pour toujours.
Et puis arrêtons de parler d’association, c’est vieux et poussiéreux. J’aime l’idée de communauté.
Tu viens du monde entrepreneurial… Quelles méthodes souhaites-tu apporter ?
J’aime la phrase de Kennedy : « Nous avons choisi d’aller sur la Lune au cours de cette décennie et d’accomplir d’autres choses, non pas parce que c’est facile, mais parce que c’est difficile. » D’une manière générale, j’aime qu’on rêve grand, qu’on vise toujours plus haut. Ce n’est pas très HEC de citer Che Guevara mais « Soyons réalistes, exigeons l’impossible »… et au lieu d’exiger, visons !
Après, de manière pragmatique, ma méthode s’articule autour de trois choses : une vision claire, une culture de l’exécution et le droit d’essayer. Toutes les bonnes idées ne fonctionneront pas, mais je préfère qu’on teste dix choses ambitieuses plutôt qu’on passe un an à réfléchir à une seule. Mais la chose la plus importante de toutes, c’est que je souhaite que tout le monde travaille ensemble, je crois que toutes les grandes aventures sont des sports d’équipe.
L’IA va bouleverser nos façons d’apprendre, de travailler et probablement de nous connecter. Comment imagines-tu le réseau alumni à l’ère de l’IA ?
L’IA rend déjà l’information abondante. L’IA doit nécessairement nous permettre d’aller plus vite, de décupler nos efforts, de moderniser l’organisation de l’association, de faire en sorte que nos contenus se diffusent beaucoup plus, beaucoup plus vite, de façon beaucoup plus personnalisée. Mais à l’ère de l’IA, ce qui deviendra rare, ce sont les relations humaines de qualité. Je pense que l’IA peut rendre notre communauté beaucoup plus intelligente : mieux connecter les bonnes personnes, mieux partager les connaissances, personnaliser les services. Mais au fond, elle doit nous permettre d’être plus humains, pas moins.
Un étudiant qui sort aujourd’hui d’HEC entre dans un monde plus incertain… Que doit être pour lui la valeur ajoutée de l’association ?
Sa carrière ne sera probablement pas linéaire. Il changera plusieurs fois de métier, peut-être plusieurs fois de vie. Et c’est tant mieux. Pour durer, il faut éviter de s’ennuyer ! C’est le secret de la longévité. Dans ce contexte, HEC Alumni ne doit pas être un réseau qu’on utilise une fois tous les dix ans. On doit en faire un compagnon de route tout au long de la vie. Apprentissage, connexions, découvertes, soutien, projets, engagement, job… HEC Alumni doit être là pour tout cela.
Si je prends mon exemple, j’ai toujours été attaché à HEC sans pour autant avoir été un pilier de soirées du jeudi ou y avoir rencontré mon épouse… mais j’ai toujours pensé que nous avions de la chance de faire partie de cette communauté, que nous avions travaillé très dur pour y rentrer et que nous devions à la fois servir d’exemples pour les futures générations et rendre un peu de ce qu’on avait reçu… Au cours de mes vingt-cinq années de vie professionnelle, j’ai enseigné à HEC, recruté des HEC, participé à des conférences, créé un programme de bourses et maintenant pris la présidence d’HEC Alumni. J’ai fait des rencontres, connu des échecs (comme n’avoir jamais gagné les Mercures 🙂 ), ressenti une émotion sans précédent en faisant le discours à la cérémonie des diplômes 2024… Mon engagement envers HEC fait partie de ma quête de sens : impacter les gens, les aider à traverser l’adversité, donner de l’énergie et finalement donner du sens à quelque chose qui n’en a pas vraiment, la vie.
L’association doit contribuer à tout cela.

Adrien Nussenbaum lors de la cérémonie de remise des diplômes à Jouy-en-Josas en juin 2024.
Les grandes écoles sont parfois interrogées sur leur rôle dans la société. Quel rôle une communauté comme HEC Alumni doit-elle jouer ?
Former de grands professionnels ne suffit plus. Il faut aussi contribuer à former des femmes et des hommes qui mettent leur réussite au service de quelque chose qui les dépasse.
Nous avons parfois une vision un peu modeste de ce qu’une communauté d’alumni peut être. Regardons les grandes universités américaines : leurs réseaux influencent la recherche, l’entrepreneuriat, les politiques publiques, les grands débats de société. Pourquoi HEC Alumni n’aurait-elle pas cette ambition ? Notre responsabilité n’est pas seulement de servir nos membres. C’est aussi de mettre leur intelligence, leur expérience et leur énergie au service du bien commun.
Le monde est en train de se recomposer. L’Europe doute, la France est à un moment charnière, les ruptures technologiques, géopolitiques et climatiques s’accélèrent. Dans ce contexte, une communauté comme HEC Alumni ne peut pas se contenter d’organiser des événements ou de faire vivre un réseau. Elle doit être une communauté qui réfléchit, qui agit et qui contribue. Nous avons des milliers d’entrepreneurs, de chercheurs, de dirigeants, d’investisseurs… Si nous arrivons à mettre cette intelligence collective au service des grands défis de notre époque, alors nous jouerons pleinement notre rôle.
HEC est une école mondiale. Comment faire vivre un sentiment d’appartenance entre Paris, New York, Singapour, Abidjan ou Doha ?
L’appartenance ne se décrète pas. Elle se vit. On partage les mêmes valeurs, les mêmes souvenirs, la même exigence, quel que soit le pays où l’on vit. L’époque où une promotion d’HEC réunissait essentiellement 350 Français issus de classes préparatoires est derrière nous. HEC est devenue une école mondiale, par ses étudiants, ses diplômés et ses ambitions. HEC Alumni doit désormais pleinement refléter cette réalité. Cela signifie mettre davantage l’anglais au cœur de notre fonctionnement, donner plus de place aux alumni internationaux dans notre gouvernance et nos initiatives, et renforcer notre présence dans les grands pôles d’influence mondiaux, aux États-Unis, en Chine, en Inde, au Moyen-Orient ou en Afrique.
Mais il ne faut pas sous-estimer l’ampleur du défi. Faire émerger une véritable communauté mondiale, cela demandera du temps et un effort collectif. L’École, HEC Alumni et la Fondation devront avancer beaucoup plus en cohérence, avec une vision commune. Nous avons chacun un rôle différent, mais nous poursuivons au fond le même objectif : faire d’HEC une des grandes communautés académiques mondiales, au service de ses diplômés et de son impact dans le monde.
Le sentiment d’appartenance ne doit plus dépendre de la proximité avec Paris. Chaque diplômé, où qu’il vive et quelle que soit son origine, doit avoir le sentiment qu’HEC est aussi sa communauté, qu’il peut y contribuer et y jouer un rôle.
Tu as reçu beaucoup d’HEC. Quel message aimerais-tu transmettre aux prochaines générations ?
N’attendez pas d’avoir réussi pour donner en retour. On peut transmettre du temps, de l’énergie, une idée, un conseil, bien avant de transmettre de l’argent. Une communauté devient forte quand chacun apporte un peu plus qu’il ne prend.
Y a-t-il un conseil donné par un ancien ou un professeur d’HEC qui t’accompagne encore aujourd’hui ?
Il y a 26 ans, j’avais créé ma première entreprise pendant mon année de césure et je m’étais installé à New York. Au lieu de revenir pour ma dernière année sur le campus, j’ai fait un échange à NYU Stern et ensuite l’école a accepté que je remplace ma mineure par le fait de construire un cas de stratégie pour la majeure stratégie autour de mon entreprise. Michel Santi (H.71) a été mon parrain et m’a accompagné dans ce projet qui très tôt dans ma vie m’a confronté au cercle vertueux : étudier, partir à l’étranger, créer une entreprise, partager son expérience, venir enseigner… Et je me rappelle que Michel m’avait dit que la forme comptait autant que le fond ou plus exactement de ne « jamais négliger l’importance du socle théorique fondamental »… Enfin, c’est comme ça que je m’en souviens. Bref, toute ma vie, j’ai veillé à développer à la fois mes connaissances en profondeur et toujours investir dans la manière de les partager, que ce soit lors de keynotes devant 1 000 personnes ou dans un pitch devant un PDG.
Tu as connu la création d’une entreprise à partir d’une idée… Retrouves-tu aujourd’hui cette excitation à la tête d’HEC Alumni ?
Oui, parce qu’au fond, il y a beaucoup de points communs. On part d’une conviction, on rassemble des femmes et des hommes, on essaie de construire quelque chose qui n’existe pas encore.
Mais il y a aussi une différence essentielle. Chez Mirakl, nous construisions une entreprise. Avec HEC Alumni, nous avons l’opportunité de contribuer à une institution qui forme les générations futures, qui rassemble des personnes de tous les horizons, au-delà des nationalités, des cultures ou des religions, et qui peut jouer un rôle dans la réflexion sur le monde de demain. Je trouve que c’est une responsabilité immense.
Le défi est d’ailleurs considérable. Quand on regarde le niveau d’engagement actuel des alumni, on mesure tout le chemin qu’il reste à parcourir. Nous avons une communauté extraordinaire, mais une grande partie de son potentiel reste inexploitée. C’est précisément ce qui rend cette aventure passionnante : il ne s’agit pas de gérer une association, mais de construire, dans la durée, une communauté dont chacun aura envie de faire partie et à laquelle chacun aura envie de contribuer.
Published by Daphné Segretain