L’Heure H avec Gilbert Cette : « sauver la démocratie sociale »
À l’occasion d’une nouvelle conférence L’Heure H, Michel Tardieu (H.66) recevait Gilbert Cette, économiste, président du Conseil d’orientation des retraites et auteur de Sauver la démocratie sociale. Devant les alumni, il est revenu sur un sujet qui dépasse largement la seule question des retraites : l’état de la démocratie sociale en France. Pourquoi les partenaires sociaux peinent-ils à construire des compromis ? Quelles réformes permettraient de renforcer leur rôle ? En s’appuyant sur son expérience et sur de nombreuses comparaisons européennes, il a livré un diagnostic sans concession sur les blocages actuels du dialogue social.
Une démocratie sociale qui peine à produire des compromis
Pour Gilbert Cette, le constat est clair : la démocratie sociale française s’est progressivement affaiblie. Là où de nombreux pays européens parviennent à construire des compromis entre représentants des salariés, organisations patronales et pouvoirs publics, la France s’enferme dans une logique de confrontation permanente.
Selon lui, cette évolution se traduit notamment par la diminution du nombre d’accords nationaux interprofessionnels et par un appauvrissement de leur contenu. Si les négociations restent nombreuses, elles concernent principalement des ajustements techniques ou salariaux, laissant de côté les grandes transformations du monde du travail.
« Les partenaires sociaux en France, contrairement à ce qu’on observe dans les autres pays européens, ne s’inscrivent plus dans une logique d’élaboration de compromis gagnant-gagnant », résume-t-il.
Pour l’économiste, cette situation fragilise progressivement la capacité du dialogue social à accompagner les évolutions économiques et sociales du pays.
Des institutions qui alimentent les blocages
À rebours d’une explication culturelle, Gilbert Cette estime que les difficultés françaises trouvent leur origine dans le fonctionnement même des institutions.
La multiplication des organisations syndicales, des seuils de représentativité peu exigeants ou encore un financement largement indépendant du nombre d’adhérents contribueraient, selon lui, à affaiblir la légitimité des acteurs et à favoriser des positions davantage contestataires que négociatrices.
Tout au long de la conférence, il multiplie les comparaisons avec l’Allemagne, les Pays-Bas ou encore les pays nordiques, où les partenaires sociaux disposent d’un rôle important mais clairement défini. À ses yeux, ces modèles démontrent qu’un dialogue social fort ne repose pas uniquement sur le nombre d’accords conclus, mais sur la capacité des acteurs à rechercher un intérêt commun.
Huit propositions pour revitaliser le dialogue social
Après ce diagnostic, Gilbert Cette présente les principales pistes développées dans son ouvrage Sauver la démocratie sociale.
Il plaide notamment pour un relèvement des seuils de représentativité syndicale afin de limiter la fragmentation actuelle, une évolution du mode de calcul de la représentativité dans les entreprises, un renforcement du rôle du CSE dans certaines négociations ou encore une clarification des responsabilités respectives du Parlement et des partenaires sociaux.
L’économiste défend également une transformation du Conseil économique, social et environnemental (CESE), qui pourrait devenir un véritable lieu de négociation interprofessionnelle, ainsi qu’une poursuite de la rationalisation des branches professionnelles.
L’objectif, insiste-t-il, n’est pas d’affaiblir les syndicats mais, au contraire, de leur redonner davantage de légitimité, d’autonomie et de capacité à construire des compromis durables.
Les retraites, révélateur des difficultés françaises
Si la conférence portait avant tout sur la démocratie sociale, les échanges avec la salle se sont rapidement tournés vers les retraites, domaine dans lequel Gilbert Cette intervient aujourd’hui en tant que président du Conseil d’orientation des retraites.
Interrogé sur le débat français, il souligne combien celui-ci diffère de celui observé dans la plupart des autres pays européens confrontés aux mêmes défis démographiques.
À ses yeux, les retraites illustrent parfaitement les difficultés françaises à construire un diagnostic partagé. Là où d’autres pays sont progressivement parvenus à adapter leur système, la France continue d’aborder le sujet dans une logique de confrontation politique et sociale.
Les questions du public ont également porté sur le financement du système, la solidarité entre générations, le rôle des syndicats dans les futures réformes ou encore la lisibilité des comptes publics. Autant de sujets qui, selon Gilbert Cette, nécessitent un dialogue social plus solide pour permettre des décisions durables.
Réhabiliter la culture du compromis
Au terme de cette Heure H, Gilbert Cette assume pleinement le caractère ambitieux de ses propositions. Conscient qu’elles suscitent de nombreuses réactions, il estime néanmoins que la démocratie sociale française ne pourra retrouver toute son efficacité qu’au prix d’une réforme profonde de ses institutions.
« Nous avons le sentiment que ce que nous écrivons aujourd’hui apparaîtra comme une grande banalité dans quelques années », conclut-il.
Une conviction qui résume l’esprit de cette conférence : derrière les débats sur les retraites ou les relations sociales, c’est bien la capacité de la France à renouer avec une véritable culture du compromis qui était au cœur des échanges.
Published by Rinade Chalach