La mécanique des flux
Droits de douane, conflits et dépendances : les flux commerciaux se redessinent. À la tête de QIMA, Sébastien Breteau (M.97) observe ces transformations en première ligne.
Lors des réunions du conseil d’administration de QIMA, acteur mondial du contrôle qualité, un sujet s’est imposé ces dernières années : la géopolitique. « C’est un thème qui revient constamment au board. Un tel niveau de volatilité était impensable il y a dix ans », note le fondateur, Sébastien Breteau (M.97), qui nous reçoit dans son élégant bureau parisien, proche de l’Assemblée nationale. Les droits de douane, les tensions commerciales et les conflits entre États chamboulent aujourd’hui les chaînes d’approvisionnement des entreprises. Le dirigeant de 54 ans est bien placé pour observer les bouleversements de la logistique planétaire. Son entreprise intervient en amont des flux commerciaux : QIMA inspecte des marchandises, audite des sites de production manufacturiers ou agricoles et teste les produits régulés dans ses laboratoires. Lorsque ses inspecteurs se rendent sur un site de production au Bangladesh, en Turquie ou au Mexique, c’est que les marchandises s’apprêtent à partir. « Notre activité est un indicateur avancé du commerce international », avance Sébastien Breteau.

© Ed Alcock / MYOP
Des flux importants, mais désorientés
La mondialisation, rappelle-t-il, ne se porte pas si mal malgré les tensions actuelles. D’après la CNUCED (1), le commerce mondial (produits et services) a même progressé d’environ 7 % en 2025 pour atteindre un nouveau record de 35 billions de dollars US. Mais la direction des flux évolue rapidement. « Il y a quinze ans, beaucoup d’entreprises avaient une stratégie “China only” », rappelle Sébastien Breteau. Le premier mandat présidentiel de Donald Trump et la montée des tensions commerciales sino-américaines ont amorcé un premier basculement : le « China + 1 ». Les multinationales ont ajouté un pays d’approvisionnement à l’équation, souvent le Vietnam, le Bangladesh ou le Mexique. Depuis le retour de Trump, les risques politiques et économiques se sont accrus et, avec eux, la diversification des achats. Les entreprises veulent pouvoir transférer rapidement leur production d’un pays à l’autre. « Nous entrons dans l’ère des chaînes d’approvisionnement dynamiques », explique Sébastien Breteau. « Un grand distributeur comme Costco, par exemple, peut décider d’acheter des jeans en Chine mais il veut être capable, en trois semaines, de transférer cette production en Turquie si les conditions l’y obligent », poursuit-il. De même, Ralph Lauren a récemment déplacé une partie de ses achats d’Europe vers le Mexique afin de bénéficier de droits de douane nuls à destination des États-Unis. Les inspections réalisées par QIMA illustrent ces tendances. L’an passé, les contrôles effectués au Vietnam, au Bangladesh ou au Cambodge ont progressé d’environ 25 %. Une autre évolution majeure est en cours : l’intégration croissante entre les économies émergentes. Car le commerce mondial ne se résume pas à l’accès au marché américain, loin de là. « Moins de 18 % des produits qui circulent sur la planète sont à destination des États-Unis », souligne Sébastien Breteau. Pendant que l’administration américaine s’enferre dans le protectionnisme, de nouveaux accords commerciaux se développent. Des discussions avancent entre la Corée du Sud, le Japon et la Chine. L’Union européenne a signé un accord de libre-échange avec le Mercosur. La Chine, de son côté, renforce ses relations avec plusieurs pays du « Sud global », du Nigeria au Brésil en passant par l’Indonésie. Sébastien Breteau continue de croire à la mondialisation. « Ma génération a grandi avec l’idée que “the world is flat”. Plus il y a de flux, plus il y a de croissance. Et plus les pays commercent, moins ils ont envie de se faire la guerre », estime-t-il.
Hong Kong, Tamagotchi et coup de poker
De fait, le quinquagénaire se définit comme « un enfant de la globalisation ». Après son master Entrepreneurs à HEC, en 1997, il s’envole à Hong Kong pour un VIE chez Safran. Le début de sa carrière d’entrepreneur est marqué par un petit objet électronique japonais appelé à devenir culte : le Tamagotchi. Alors que la demande explose, il convainc un distributeur chinois basé à Hong Kong de lui en fournir. « Il m’a dit qu’il y avait deux mois d’attente. En voyant ma mine déconfite, il a eu pitié de moi et a accepté de me livrer 30 000 pièces en quelques jours », raconte-t-il en souriant. Expédiés en France, les animaux de compagnie virtuels rencontrent un succès spectaculaire : la marge atteint 80 % et l’opération rapporte environ 100 000 euros à Sébastien Breteau et à son associé. « Lui s’est offert une Porsche Carrera. Moi, j’ai préféré réinvestir », glisse-t-il. Grâce à ces fonds, il crée une société spécialisée dans la conception et l’exportation de produits promotionnels pour des multinationales européennes de la grande consommation. Basée à Hong Kong, où il a vécu jusqu’en 2003, cette société ouvre ensuite des filiales en France et au Royaume-Uni, où il s’est installé en 2006. « J’ai adoré le dynamisme et l’agilité de Hong Kong : trois semaines entre la création de la société, la livraison de la première commande et le premier bénéfice de 100 000 euros ! », se souvient-il. À l’époque, la mondialisation est en plein essor. Le 11 décembre 2001, la Chine fait son entrée à l’Organisation mondiale du commerce. Mais les discussions avec les clients mettent en évidence un problème récurrent : comment vérifier la qualité des produits fabriqués à l’autre bout du monde ? Les grands acteurs de l’inspection, comme SGS ou Bureau Veritas, travaillent surtout pour les multinationales. Les PME importatrices, elles, disposent de peu de solutions pour contrôler leurs achats. Pour répondre à leurs besoins, Sébastien Breteau lance en 2005 AsiaInspection, devenue depuis QIMA.
Une expertise étendue
Le métier n’est pas nouveau, mais ce natif de Bordeaux décide de le transformer grâce au numérique. Au lieu de passer commande par téléphone et d’attendre plusieurs jours un rapport envoyé par fax, les clients peuvent désormais réserver une inspection en ligne. La promesse : un inspecteur disponible sous deux jours dans n’importe quelle usine du monde – voire dans les 24 heures en Chine –, et un rapport envoyé le jour même. Sur cette base, le client peut décider, ou non, de payer l’usine et faire expédier la marchandise. Sa plateforme numérique séduit rapidement les PME importatrices, qui représentent une part importante du commerce mondial. « À l’époque, et sûrement encore aujourd’hui, 75 % des marchandises sur un porte-conteneurs sont destinées à des PME – ces entreprises sont les véritables acteurs du commerce international », assure le dirigeant. En 2008, justement, sa société reçoit le prix de la Meilleure PME en Chine, décerné par Christine Lagarde au nom de la Chambre de commerce française, ainsi que celui de E-Business of the Year, remis par Jack Ma, fondateur d’Alibaba. « Sébastien a une force de persuasion exceptionnelle, une grande curiosité et une capacité d’analyse ultra-rapide. Il faut suivre ! Il porte une attention particulière à l’expérience client, jusque dans les moindres détails », confie son bras droit Mathieu Labasse (E.13), qui a rejoint QIMA en 2005. Aujourd’hui, le groupe compte environ 6 500 salariés répartis dans 85 bureaux. Le capital est détenu majoritairement par Sébastien Breteau et le management, suivi par le fonds d’investissement américain TA Associates. Mais l’entreprise ne se limite plus à inspecter des vêtements ou des jouets : son expertise s’est diversifiée pour inclure les produits agricoles et agroalimentaires, l’audit d’usines, les tests en laboratoire et même, plus surprenant encore, les sciences de la vie, avec le développement de nouvelles molécules pour les industries pharmaceutiques et cosmétiques. Ses équipes contrôlent des fermes de coton en Ouzbékistan, des expéditions de céréales entre la Russie et le Soudan ou participent à des tests cliniques sur les molécules GLP-1, peptides utilisés dans le traitement de l’obésité. « L’inspection de marchandises ne représente plus qu’un tiers de notre chiffre d’affaires », confie le CEO.
Avancées technologiques
Sa société, qui compte 35 000 clients dans 115 pays, continue de se différencier grâce aux données qu’elle collecte, organise et agence. Ses inspecteurs ne se contentent plus de produire des rapports PDF de plusieurs dizaines de pages. Les informations alimentent des outils d’analyse prédictive. Un fabricant peut, par exemple, savoir à l’avance quels défauts ont le plus de chances d’apparaître dans une production donnée. Lorsque des anomalies sont observées, la plateforme suggère des actions correctives pour les prochaines expéditions. A contrario, les algorithmes peuvent recommander de se passer d’une inspection lorsque le risque est jugé faible. L’intelligence artificielle automatise enfin certaines tâches administratives. « Dans les procédures de certification documentaire, l’IA affiche des taux de réussite comparables à ceux des humains, autour de 94 %, et elle atteindra bientôt 100% », prédit Sébastien Breteau. La révolution de l’IA dépasse largement son secteur. « C’est probablement le moment le plus excitant de ma carrière », témoigne ce technophile, qui a investi à titre personnel dans 70 start-ups… tout en reconnaissant que les progrès technologiques soulèvent des questions profondes sur l’éducation, la pertinence du savoir humain et l’avenir de la valeur de son travail. Si les techniques ont évolué, la mission fondamentale de son entreprise reste la même : créer de la confiance. Les clients veulent s’assurer que les produits achetés correspondent au cahier des charges, et les consommateurs, qu’ils sont sans danger pour leur santé et la planète. « Les gens refusent de manger une poire arrosée de glyphosate ou d’acheter un tee-shirt cousu par un enfant. » Une exigence de transparence qui donne toute leur place aux entreprises capables de vérifier la qualité et la traçabilité des produits. Le champion basé à Londres poursuit sa croissance, grâce à une stratégie d’acquisitions active : NYCE, le leader de la certification et des tests aux normes mexicaines ; Hansecontrol, un leader allemand des tests de produits de consommation ; IBD, une société de certification d’aliments biologiques, leader au Brésil…
En dix ans, près de quarante entreprises ont ainsi été rachetées. Le groupe anticipe un chiffre d’affaires de 400 millions d’euros en 2026. De quoi garder le sourire pour notre camarade, père de cinq enfants, qui garde en tête une phrase de Robert Papin, le fondateur d’HEC Entrepreneurs : « On ne réussit pas parce qu’on est le meilleur ou qu’on travaille le plus, mais parce qu’on donne envie à d’autres de nous aider à réussir. »
1. La CNUCED est la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement.
Published by Thomas Lestavel