Pendant quatre ans, dans le cadre de mon doctorat, j’ai partagé le quotidien de vingt jeunes sans abri, à Paris et à New York, les accompagnant dans les rues, les gares, les parcs, les associations et les centres d’hébergement.

Comprendre la situation des jeunes sans domicile fixe ne pouvait pas se limiter à l’analyse de données ou de politiques publiques. J’ai donc choisi une démarche anthropologique fondée sur une immersion de longue durée sur le terrain. Cette enquête a profondément renouvelé ma compréhension de l’exclusion sociale et a donné naissance à mon livre Narratives of Youth Homelessness: Stories from Paris and New York, récemment publié chez Routledge.

Le livre est préfacé par le professeur Kim Hopper, l’un des plus grands spécialistes mondiaux des situations de sans-abri, et se conclut par une postface du professeur Robert E. Fullilove (Columbia University). Leur confiance dans ce projet représente pour moi une reconnaissance académique particulièrement marquante. Tous deux soulignent combien les récits de vie sont indispensables pour comprendre l’expérience humaine de l’exclusion.

Au départ, je pensais étudier la situation des jeunes sans domicile fixe. Très vite, j’ai compris qu’il fallait surtout apprendre à écouter. Au fil des rencontres, j’ai découvert que derrière chaque trajectoire se cachait une histoire singulière. Certains avaient fui des violences familiales. D’autres avaient connu des ruptures de placement, des addictions, des discriminations ou des conflits liés à leur orientation sexuelle. Aucun parcours ne ressemblait à un autre. Pourtant, tous partageaient une même aspiration : retrouver une vie ordinaire.

Ce qui m’a le plus marqué n’est pas seulement la souffrance. C’est la capacité de ces jeunes à continuer à se projeter malgré tout. Je me souviens d’une conversation avec le professeur Robert E. Fullilove, qui m’avait demandé comment je savais qu’une véritable relation de confiance s’était installée avec les jeunes rencontrés. Ma réponse est venue spontanément : « Quand ils te racontent leurs rêves. » Lorsqu’une personne accepte de partager ses rêves, elle ne raconte plus seulement son passé ; elle vous confie aussi une part de son avenir.

Cette immersion a également transformé ma manière de concevoir la recherche. Nous parlons souvent d’objectivité scientifique. Pourtant, l’objectivité ne consiste pas à rester distant. Elle consiste à construire une méthode suffisamment rigoureuse pour comprendre des réalités complexes sans les simplifier. Dans ce projet, cela signifiait revenir, écouter encore, accepter les silences, les contradictions et les évolutions. Les trajectoires humaines ne sont jamais linéaires ; elles ne peuvent être comprises qu’en prenant le temps de les accompagner.

Comparer Paris et New York a également été particulièrement instructif. Les deux villes présentent des systèmes sociaux très différents, mais les mécanismes d’exclusion et les besoins fondamentaux demeurent étonnamment proches : être reconnu, pouvoir faire confiance, retrouver un logement, accéder à l’éducation, à l’emploi et à des relations stables. Au-delà des différences institutionnelles, les récits faisaient émerger des aspirations profondément universelles.

Ce livre est aussi l’aboutissement d’un parcours personnel. Avant de devenir enseignant-chercheur, j’ai travaillé comme éducateur spécialisé auprès de jeunes en difficulté. Cette expérience m’a conduit à entreprendre un doctorat entre l’EHESS et Columbia University. Aujourd’hui encore, elle influence profondément ma manière de conduire la recherche : partir des personnes, écouter leurs récits et faire dialoguer exigence scientifique et impact sociétal.

S’il ne fallait retenir qu’une seule leçon de cette aventure, ce serait peut-être celle-ci : comprendre la réalité des jeunes sans abri suppose de combiner plusieurs regards. Les statistiques permettent de mesurer l’ampleur du phénomène et d’éclairer les politiques publiques. Les récits de vie, eux, donnent accès à l’expérience vécue derrière les chiffres. Les deux sont indispensables.

J’espère que ce livre contribuera, modestement, à rendre plus visibles ces trajectoires souvent méconnues et à nourrir la réflexion des chercheurs, des professionnels et des décideurs engagés auprès des jeunes sans domicile fixe. Si la recherche produit des connaissances, elle peut aussi, lorsqu’elle prend le temps d’écouter, contribuer à transformer notre regard sur les réalités sociales.

Julien Billion (E.17)

 

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