Florence Chataignier (H.99) : « La liberté est trop précieuse pour qu’on se mette entre parenthèses «
Après Des gens comme il faut, inspiré de son histoire familiale, Florence Chataignier revient avec Fuir la lumière (édition Le Cherche Midi), un roman qui explore la liberté, l’émancipation et les traces indélébiles de l’enfance. À travers Anita, une jeune femme qui tente de s’affranchir d’une enfance passée dans une communauté libertaire avant de chercher sa place dans une nouvelle vie à Londres, l’autrice interroge nos choix, nos renoncements et ce que signifie réellement être libre. En parallèle de son travail sur Les Rencontres du Papotin, elle poursuit ainsi une trajectoire faite de détours, de curiosité et d’écriture. Rencontre.
Florence Chataignier n’est pas de celles qui se laissent enfermer dans une définition. Après HEC, elle travaille pour la télévision, part vivre à New York, rejoint l’aventure du Papotin et publie aujourd’hui son deuxième roman. Un parcours en mouvement qui fait écho à celui de son héroïne, Anita, sans pour autant que l’autrice cherche à écrire son propre récit. « Celui-ci est complètement sorti de nulle part, même s’il y a pas mal de moi dedans », précise-t-elle. Après un premier livre nourri par l’histoire de sa famille, Fuir la lumière est donc une œuvre de fiction, mais une fiction dans laquelle Florence a déposé beaucoup d’elle-même, de ses obsessions et de ses observations.
D’où vient le besoin de fuir ?
Le point de départ du roman est double. Il y a d’abord une fascination ancienne pour les communautés et les mécanismes qui conduisent certains individus à accepter des règles auxquelles ils n’auraient jamais adhéré en temps normal. Pour préparer son livre, Florence s’est rendue à plusieurs reprises dans une communauté, observant ses habitants et leurs parcours parfois étonnants : « Il y avait une dame centenaire, un pianiste concertiste, un ouvrier agricole, un magnétiseur… » Puis il y a New York. Dans son ordinateur, Florence retrouve une nouvelle écrite plusieurs années auparavant, consacrée à une femme qui prend chaque matin le train de Brooklyn à Manhattan et fantasme sur un inconnu croisé dans la rame. « Je me suis demandée quel était l’enfance de cette femme ? Comment peut-on laisser sa vie devenir à ce point ennuyeuse qu’on a besoin de s’inventer une histoire dans le train ? » La réponse s’impose alors : cette femme a grandi dans une secte. Les deux histoires se rejoignent et donnent naissance à Anita.
Anita quitte son environnement d’enfance à 17 ans et va ensuite multiplier les expériences, les lieux et les modèles, comme si elle cherchait à chaque étape la personne qu’elle pourrait devenir. « Elle n’a aucune idée de qui elle est, explique Florence. Tous ces changements, elle les fait en se disant : à un moment donné, j’aurai un éclair de génie, je vais rencontrer une personne qui me servira de modèle. »
Son parcours n’est donc pas seulement une succession de fuites. Il est aussi une quête d’identité. Lorsqu’elle arrive à Londres et construit une vie de famille avec Guillaume, Anita pourrait enfin avoir trouvé une forme de stabilité. Mais quelque chose se fissure. L’homme qu’elle a choisi est charmant, elle est tombée amoureuse de lui, et pourtant sa liberté à lui finit par prendre toute la place. « Elle a laissé sa liberté à elle faner dans un coin de la pièce, à côté d’un vieux ficus », raconte l’autrice encore habitée par le récit. La phrase résume à elle seule l’un des ressorts du roman. Peut-on aimer quelqu’un sans se perdre soi-même ? Peut-on construire une vie à deux sans abandonner ce qui nous constitue ? Pour Florence, la réponse passe par une conviction très personnelle : la liberté ne se négocie pas. « Moi ça me rend folle quand j’entends mes amies dire : “Je me donne à toi pour la vie.” J’ai envie de hurler. […] Je me donne à personne pour la vie ! » Même dans son propre couple, cette conception est assumée : « Alexandre {Mars, NDLR} est au courant, on en reparle tous les cinq ans », lance-t-elle amusée et néanmoins sincère. Cette liberté, Anita la redécouvre lorsqu’elle prend enfin conscience de ses choix. « Puisque c’était son bien plus précieux, puisqu’elle en avait été privée pendant 17 ans, c’est tout d’un coup qu’elle ouvre les yeux et se dit : mais qu’est-ce que j’ai fait ? »
L’enfance, cette valise que l’on emporte partout
Derrière cette quête de liberté se cache une autre question, plus profonde : peut-on réellement repartir de zéro ? C’est un sujet qui traverse les deux romans de Florence Chataignier. Dans Des gens comme il faut, la famille, la mémoire et les secrets occupaient déjà une place centrale. Dans Fuir la lumière, Anita porte elle aussi le poids d’une enfance hors norme, même lorsqu’elle tente de s’en éloigner. « C’est impossible d’échapper à son enfance », affirme Florence. On peut travailler sur soi, « faire vingt ans de psychanalyse », reconstruire sa vie : les fondations restent là. Elle aime observer ces personnes qui pensent avoir tout recommencé et qui, sans s’en rendre compte, continuent de traîner derrière elles « des énormes valises et des tas de sacs en bandoulière ». L’image est à la fois drôle et tendre, et dit beaucoup du ton du roman. Florence ne cherche pas à opposer systématiquement le grave et le léger. Elle aime au contraire que le tragique puisse côtoyer le burlesque, que les personnages soient traversés par des situations difficiles tout en restant profondément humains. Cette attention aux parcours individuels rejoint également son regard sur les femmes. Anita découvre progressivement qu’elle s’est installée dans un rôle qui ne lui correspond plus. Une situation que Florence rapproche d’une réalité qu’elle a beaucoup observée à New York : celle des femmes qui suivent leur mari à l’étranger et voient leur propre trajectoire professionnelle ou personnelle se mettre entre parenthèses. « J’ai rencontré 40 femmes qui avaient suivi leur mari à New York », raconte l’ancienne vice-présidente de Bonpoint pour les États-Unis. L’expatriation peut créer un univers social particulier, où les femmes se retrouvent entre elles, s’occupent davantage des enfants et perdent parfois les repères qui structuraient leur vie auparavant. Pour Florence, le sujet dépasse largement la seule expatriation. « Je pense que c’est souvent les femmes qui se mettent entre parenthèses et c’est dangereux. » À travers Anita, elle défend ainsi une forme d’émancipation qui ne consiste pas nécessairement à tout quitter, mais à ne pas disparaître derrière les choix que l’on fait pour les autres.
Écrire, écouter, puis lâcher prise
Cette attention aux autres, Florence la nourrit aussi dans son travail sur Les Rencontres du Papotin. Elle participe aujourd’hui à la production éditoriale de l’émission, où des journalistes atypiques, porteurs de troubles du spectre autistique interviewent sans filtre des personnalités venues de tous horizons. Une expérience qui l’a notamment confortée dans une idée essentielle à son écriture : ne pas trop se soucier du regard extérieur. « J’essaye de ne pas m’inquiéter de ce que les autres vont penser de mon travail », explique-t-elle. Écrire, pour elle, c’est avant tout raconter une histoire qui lui plaît, avec ses personnages, ses obsessions et ses zones d’ombre. L’écriture lui offre aussi un espace à part, presque une pause dans le réel. Elle se décrit avec humour comme quelqu’un « pas très doué pour le réel ». Lorsqu’elle écrit, au contraire, tout semble plus simple : « M’enfermer dans ma pièce tranquille, j’écris mon histoire, ça me va. » Avec Fuir la lumière, Florence laisse au lecteur la liberté d’interpréter son histoire. Si l’émancipation féminine et la recherche de soi constituent une porte d’entrée évidente, le roman en ouvre d’autres, notamment autour de la relation avec les morts et de l’au-delà. « J’aime le fait que chacun voie ce qui l’intéresse dans le livre et qu’il y ait plusieurs portes », confie-t-elle. C’est peut-être finalement là que se trouve le véritable sens du titre. Fuir la lumière ne signifie pas nécessairement chercher à disparaître. Il peut aussi s’agir de quitter une lumière trop forte, celle des regards, des injonctions, des modèles et des vies toutes tracées, pour aller chercher ailleurs sa propre façon d’exister.
Et si Anita passe une grande partie du roman à fuir, c’est peut-être pour mieux comprendre où elle veut aller. Pour Florence, la liberté n’est jamais un acquis définitif. Elle se construit, se questionne, se reconquiert.
Published by Daphné Segretain