Longtemps réservée aux grands groupes industriels et aux ingénieurs de métier, la question d’entreprendre dans l’énergie s’impose désormais comme un terrain de jeu pour une nouvelle génération d’entrepreneurs à impact.

Le 20 avril, en organisant la soirée « Entreprendre dans l’énergie avec impact : comment passer de l’intention à l’action concrète ? », le Club HEC Énergie a réuni, en partenariat avec HEC Entreprendre, X-Renouvelables et l’Incubateur HEC, entrepreneurs, investisseurs et grands groupes autour d’une question aussi simple qu’exigeante : comment transformer une conviction en projet industriel viable ?

Animée par Jérôme Bouquet, président du Club HEC Énergie, et introduite par Laurent Didier au nom de HEC Entreprendre et Louis Blanluet de X-Renouvelables, la soirée a réuni quatre intervenants complémentaires : Mathilde Grivet, cofondatrice de Jimmy (micro-réacteurs nucléaires industriels) ; Nicolas Meijers, cofondateur d’Estuaire (décarbonation du secteur aérien) ; Agathe Terrou du fonds Satgana (capital-risque climat entre Afrique et Europe) ; et Sophie Mouligneau, directrice du programme TotalEnergies On.

Quatre perspectives croisées, un fil conducteur : l’énergie comme secteur d’action, pas seulement de contemplation. En filigrane, cette soirée illustre le tournant pris par le Club HEC Énergie depuis un an : après avoir cartographié les grandes transformations du secteur — innovation, compétitivité des nouvelles énergies, data centers, décarbonation industrielle —, il choisit de mettre en lumière les acteurs qui construisent concrètement l’énergie de demain, qu’ils viennent de la deeptech, de la finance à impact ou des grandes entreprises en quête de partenaires.

De la performance à l’impact : le nouveau cap d’HEC

Ouvrant la soirée, Laurent Didier, représentant HEC Entreprendre, a rappelé le changement de signature récent de l’école – « Oser l’impossible » – en soulignant qu’il ne s’agit pas d’une simple injonction marketing, mais d’une exigence face à la complexité du monde actuel. Dans un contexte marqué par la géopolitique, les bouleversements écologiques et l’accélération technologique, les trajectoires linéaires ne suffisent plus.

Son message central : HEC franchit un cap, passant de la performance pure au qualitatif et à l’impact. L’école compte aujourd’hui parmi les tout premiers hubs entrepreneuriaux européens – environ 600 startups par an traversent son écosystème, dont une vingtaine de licornes issues de ses rangs. Ce soir illustrait précisément cette ambition : des fondateurs qui « osent l’impossible » dans un secteur réputé difficile, capitalistique et à horizon long.

La chaleur industrielle, angle mort de la transition

C’est peut-être le témoignage le plus frappant de la soirée. Mathilde Grivet, cofondatrice de Jimmy, a posé d’emblée un constat chiffré : la chaleur représente environ 80 % de l’énergie consommée par un industriel, et cette chaleur est elle-même produite à 80 % par des combustibles fossiles. Autrement dit, décarboner l’industrie, c’est d’abord résoudre le problème de la chaleur.

Le diagnostic est connu depuis longtemps. La solution, non. Car substituer les brûleurs à gaz par d’autres sources de chaleur bute systématiquement sur trois obstacles : la compétitivité du coût, la disponibilité de la ressource et les contraintes opérationnelles. Les industriels européens se trouvent ainsi pris en étau : on leur demande de se décarboner, mais toute décision dans ce sens implique de renoncer à leurs marges et d’intégrer une incertitude considérable dans leur modèle d’affaires. Depuis 2022, la volatilité et le renchérissement des énergies fossiles ont encore accentué cette pression.

La réponse de Jimmy : développer un générateur thermique compact – un bâtiment d’environ 30 m × 30 m × 30 m – intégrant un micro-réacteur nucléaire fondé sur une technologie éprouvée depuis les années 1960. Installé sur site industriel, le générateur produit en continu de la chaleur décarbonée pendant 20 à 30 ans. Le modèle économique s’inspire du Project Finance des énergies renouvelables (EnR) (1) : contrat de vente de chaleur long terme, prix prédictible, réduction de plus de 95 % des émissions de CO₂ par rapport aux solutions de référence.

L’ambition : mettre en service un premier réacteur de série au début des années 2030, puis déployer « des dizaines de réacteurs » à travers la France et l’Europe. Concrète illustration de l’articulation entre vision longue et exécution immédiate : début mars, Jimmy a annoncé un financement de 80 millions d’euros (fonds propres et soutien public), portant le total levé à 130 millions, dans le cadre du programme de soutien de l’État aux SMR (Small Modular Reactors).

Les traînées de condensation, l’autre frontière du ciel

Nicolas  Meijers, cofondateur d’Estuaire avec son frère, a présenté un défi climatique moins connu du grand public : les traînées de condensation, ces nuages blancs générés par les avions, ajoutent environ 30 % d’impact climatique supplémentaire par rapport au seul CO₂. Né à Toulouse d’une passion pour l’aéronautique, le binôme a fait le pari que des solutions numériques pouvaient permettre de réduire de 30 % l’impact climatique total de l’aviation.

La démonstration est déjà concrète : en partenariat avec Air France, Estuaire a rerouté plus de 150 vols transatlantiques. Voler 1 000 mètres plus bas sur un vol donné permet de réduire son impact de l’ordre de 300 tonnes de CO₂ équivalent. Mais la trajectoire entrepreneuriale illustre aussi la complexité de l’impact dans un secteur à prix volatils : avec la hausse des prix du carburant, Estuaire réoriente son discours commercial. Il ne s’agit plus seulement de vendre de l’impact environnemental – difficilement tarifable –, mais de démontrer un retour sur investissement à court terme, en optimisant simultanément la consommation de carburant et les trajectoires de vol. Une leçon de pragmatisme que Nicolas Meijers résume par l’impératif d’écoute du client et de micro-pivots successifs, sans jamais trahir la mission.

Financer l’impact : ce que cherchent vraiment les fonds

Agathe Terrou, du fonds Satgana, a apporté le regard de l’investisseur. Spécialisé dans les phases d’amorçage (pre-seed) pour des startups à impact entre l’Afrique et l’Europe, le fonds porte une conviction simple mais exigeante : l’impact climatique est une opportunité économique, pas une contrainte morale. Pour que le double rendement – financier et environnemental – soit crédible, encore faut-il que les startups financées construisent des modèles solides et pérennes.

Ce que Satgana recherche chez un entrepreneur, c’est l’ambition, bien sûr, mais surtout l’endurance – car le climat se joue sur le long terme – et une adéquation authentique entre l’équipe fondatrice et le problème adressé. Un modèle économique robuste prime sur la promesse d’impact seul. Et la capacité d’exécution – convaincre des industriels, négocier avec des régulateurs, naviguer dans la géopolitique locale – constitue souvent le vrai différenciateur.

La finance à impact elle-même est en train d’évoluer, comme le souligne Agathe Terrou. Au sein de Satgana, elle développe un modèle de « club investisseurs » permettant à des particuliers souhaitant un impact direct d’investir aux côtés du fonds dans des tours compétitifs, à des tickets plus accessibles. Une approche qui répond à l’attrait croissant des entrepreneurs pour l’engagement des business angels, au-delà du seul apport en capital.

Sur la question de la levée de fonds, les intervenants ont convergé : au stade précoce, ce sont les fondateurs que l’on finance, bien plus que le produit. Le « Founders Market Fit » précède le Product Market Fit. L’histoire racontée, la cohérence entre le vécu de l’équipe et le problème attaqué, la capacité à embarquer des tiers de confiance (experts indépendants, autorités de tutelle) sont autant d’éléments décisifs avant même les premières projections financières.

L’accélérateur comme passerelle entre deux mondes

Sophie Mouligneau a présenté TotalEnergies On, programme d’accélération dédié aux startups proposant des solutions digitales dans l’électricité et les renouvelables. Lancé en 2022 et en cours de recrutement de sa septième cohorte, le programme incarne une conviction stratégique : un groupe de la taille de TotalEnergies ne peut accélérer seul sa transformation. Les startups ne sont pas de simples prestataires, elles sont aussi des accélérateurs d’apprentissage.

La valeur clé du programme : pousser chaque startup sélectionnée jusqu’à une expérimentation réelle, sur les actifs et avec les données du groupe. 100 % d’expérimentations menées à terme, c’est l’engagement affiché. En amont, la rigueur du scouting (2) est essentielle : comprendre les roadmaps technologiques internes, identifier les vrais besoins métiers, et s’assurer que la startup et le groupe parlent le même langage opérationnel. En aval, les startups pitchent devant le comité de direction de TotalEnergies — une exposition qui peut transformer une expérimentation en déploiement à grande échelle.

Un défi bien identifié : faire du programme non pas une contrainte perçue comme pénible en interne, mais un objet d’appropriation collective, où chaque équipe métier y voit l’opportunité d’apprendre et d’accélérer ses propres roadmaps.

Les startups en action : quatre projets à suivre

La soirée s’est conclue par une session de pitchs, illustrant la diversité des voies d’impact dans le secteur de l’énergie et de l’industrie.

Blue2 (biotechnologies industrielles) développe des photobioréacteurs qui utilisent les émissions de CO₂ industriel comme matière première pour produire, via des microalgues, des ingrédients chimiques naturels à haute valeur ajoutée – de la cosmétique aux biocarburants. Deux lettres d’intention de partenaires issus du groupe LVMH et de Robertet témoignent de l’intérêt concret des industriels. La startup est en cours de levée de fonds auprès de business angels.

Callendar (modélisation des risques climatiques physiques) automatise la production de projections climatiques précises à l’échelle d’un actif industriel, là où les études traditionnelles prennent des semaines. Lancée en juin 2025, la startup a déjà analysé plus de 160 sites dans le monde, dont récemment l’usine Orano Tricastin. Elle est en cours d’accélération commerciale à l’international.

Orus Energy (flexibilité électrique) pilote la consommation d’énergie d’environ 500 sites pour des entreprises comme Carrefour, Ikea ou La Poste, en tirant parti de la volatilité croissante des prix de l’électricité. Leur plateforme génère des revenus réels pour les gestionnaires de sites sans travaux lourds. Fondée par deux alumni HEC, la startup – soutenue notamment par Leonard (VINCI) et la Caisse des Dépôts – vise à multiplier par 10 son parc sous gestion dans les 18 prochains mois.

Solfair (achat et gestion de contrats d’énergie pour les professionnels) propose une plateforme IA qui accompagne les PME, ETI et grands groupes dans la comparaison, la souscription et le suivi de leurs contrats énergétiques multi-sites et multi-fournisseurs. La startup est en phase de lancement commercial en France, avec des ambitions européennes à moyen terme.

Conclusion

En filigrane, cette soirée révèle trois enseignements structurants pour le Club HEC Énergie et pour la communauté Alumni au sens large.

D’abord, que la frontière entre startup et grand groupe n’est plus une frontière d’ignorance mutuelle : les programmes d’accélération, les fonds à impact et les partenariats industriels précoces créent de nouvelles formes de porosité productive.

Ensuite, que l’impact ne se décrète pas, il se construit dans la durée, avec rigueur, en écoutant ses clients et en sachant résister aux pressions de toutes parts. L’endurance est peut-être la première compétence de l’entrepreneur à impact dans l’énergie.

Enfin, que le secteur de l’énergie n’est plus seulement un terrain de jeu pour les ingénieurs ou les financiers spécialisés : il est devenu un champ d’action pour toutes les compétences que forme HEC : stratégie, finance, négociation, communication, management. En se positionnant comme lieu de rencontre entre ces mondes, le Club HEC Énergie contribue à faire d’HEC Alumni non plus seulement un réseau de carrière, mais un acteur collectif de la transition industrielle.

1. Le Project Finance pour les énergies renouvelables (EnR) repose sur une structure juridique spécifique, généralement une Société de Projet (SPV) ou Special Purpose Vehicle, qui isole les actifs et les risques du développeur.  Ce mécanisme permet de financer un projet via une dette sans recours (ou à faible recours) sur le promoteur, en s’appuyant principalement sur les flux de trésorerie futurs générés par l’actif, souvent sécurisés par un contrat d’achat d’électricité (ex: appels d’offres, tarifs d’achat). 

2. Le startup scouting est une démarche stratégique d’open innovation qui consiste à identifier, évaluer et sélectionner des startups à fort potentiel pour collaborer avec elles.  Il s’agit de repérer des technologies, des talents ou des solutions innovantes afin d’anticiper les évolutions du marché et d’accélérer l’innovation interne sans engager lourdement l’entreprise. 

 

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Nous adressons un chaleureux merci à nos quatre intervenants — Mathilde Grivet, Nicolas Meijers, Agathe Terrou et Sophie Mouligneau — ainsi qu’aux quatre startups qui ont pitché — Blue2, Callendar, Orus Energy et Solfair — pour la qualité et la franchise de leurs témoignages. Merci également à Laurent Didier (HEC Entreprendre), Louis Blanluet (X-Renouvelables) et Christian Coutanseau (Hub Industrie HEC) pour leur contribution à cette soirée.

 

Par Sarah Yarmohammadi

 

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