À Jouy-en-Josas, la forêt sort du bois
En marge du projet de transformation du campus d’HEC, un autre chantier, plus silencieux, s’ouvre à l’orée des bâtiments. La forêt, qui recouvre 80 % du terrain à Jouy-en-Josas, sera gérée par la société Kloros. Son cofondateur Victor Chevrillon (H.14) déploie une vision de la forêt comme patrimoine vivant, laboratoire écologique et enjeu d’avenir.
Vous intervenez sur la forêt d’HEC en parallèle du grand projet de rénovation du campus. Comment s’articulent les deux démarches ?
Les deux projets sont indépendants, mais il paraît évident qu’ils vont de pair. il est beaucoup question, dans le projet du nouveau campus, de connexion avec la nature… et en effet, la forêt occupe 80 % de la surface du site de Jouy-en-Josas ! Il est donc naturel que le projet de transformation du campus s’accompagne d’un projet de gestion des espaces naturels. Mais la temporalité n’est pas exactement la même, puisque nous avons finalisé un plan de gestion sur vingt ans. Pour cela, il a fallu caractériser les peuplements forestiers, puis formuler des préconisations concrètes de coupes et de travaux. Ce travail préliminaire a été réalisé en étroite collaboration avec le responsable du patrimoine environnemental d’HEC Paris, ce qui était essentiel pour que les orientations retenues correspondent vraiment aux enjeux et aux ambitions du site.
Les travaux, qui débuteront prochainement, sont prévus pour durer cinq ans. Pour combien de temps allez-vous assurer la gestion des forêts du campus ?
Nous avons signé avec l’École un contrat pour gérer la forêt du campus pendant sept ans. Mais en réalité, dans la gestion forestière, on envisage les choses à plus long terme. Indépendamment de la durée des mandats, les plans de gestion déclarés à l’administration portent sur vingt ans. Et lorsque l’on fait des modélisations forestières, on se projette sur des échelles de temps encore plus longues, de l’ordre de 180 ans. Ce n’est donc pas un processus qui s’engage pour un an ou deux, ou même pendant la durée du chantier de rénovation du campus. C’est un projet qui va bien au-delà. C’est peut-être pour cela que les deux projets sont indépendants, même s’ils sont complémentaires et relèvent d’une même volonté.
Quelles sont les activités de votre société Kloros ?
Nous avons deux activités principales. Nous avons une activité de gestion forestière – c’est ce que nous faisons sur le campus HEC. Nous nous occupons des forêts qui appartiennent à des gens, à des familles, à des acteurs privés. C’est-à-dire que nous observons le milieu et décidons de ce que nous allons en faire dans le temps : est-ce qu’il faut planter des arbres ou au contraire en couper, réaliser des aménagements spécifiques pour favoriser la croissance d’une essence végétale en particulier ? Ça, c’est l’activité de gestion forestière.
Notre autre activité consiste à accompagner des investisseurs, particuliers ou organismes, qui souhaitent investir en forêt. Nous cherchons des terrains forestiers à vendre, estimons la valeur des domaines et mesurons leur potentiel de développement dans le temps. De cette manière, nous conseillons les personnes qui désirent investir en forêt, et gérons ensuite les forêts avec et pour eux.

Pourquoi achète-t-on une forêt ? Que peut-on retirer d’un tel investissement ?
Il y a plusieurs motivations différentes. Globalement, c’est une logique proche de celle de l’immobilier. On achète une forêt comme on achète un immeuble : c’est un actif, dont on peut tirer une rentabilité. On peut développer une activité de coupe de bois, ce qui est assez rentable. Mais on peut aussi décider d’investir dans une logique de diversification. La forêt a également une valeur affective, c’est un ancrage géographique, territorial. Elle a aussi un impact écologique important, ce qui donne du sens à l’investissement. Enfin, plusieurs dispositions fiscales avantageuses sont liées à la possession et à la transmission d’actifs forestiers – cela peut avoir un effet incitatif. C’est donc souvent une logique patrimoniale, en vue de léguer à ses enfants, qui pousse à investir. Comme je le disais précédemment, la forêt s’inscrit dans le temps long.
Quels types de revenus la forêt peut-elle générer ?
Le gros de l’équation économique, c’est la coupe de bois. Mais il y a d’autres choses : il est possible de louer des forêts pour des activités de chasse, par exemple. Il y a aussi un volet environnemental : on peut mener des projets de reboisement ou de restauration d’écosystèmes particuliers grâce à des financements privés. Certaines entreprises peuvent être intéressées par ce genre d’initiatives, comme une forme de mécénat ou pour pouvoir communiquer ensuite…
À qui appartiennent les forêts en France ?
Aujourd’hui, un quart de la forêt française appartient au domaine public. Les trois quarts restants sont privés. Les forêts publiques – les forêts domaniales, les forêts communales, etc. – sont gérées par l’ONF, qui détient une sorte de monopole.
Les forêts privées, elles, sont gérées par des acteurs privés comme nous. Mais on estime que près de la moitié des forêts n’est pas gérée du tout, parce que ce territoire est extrêmement morcelé. Beaucoup de propriétaires ne savent même pas qu’ils détiennent de la forêt. Il y a des petits bouts perdus à droite à gauche. C’est pourquoi nous faisons aussi du remembrement foncier : nous tentons de racheter des petites parcelles autour des forêts pour regrouper des ensembles. Et là l’impact, économique et environnemental, est énorme
Une intervention humaine qui aide le milieu naturel à se développer, c’est un peu contre-intuitif… Pour aider la forêt, est-ce qu’il ne faudrait pas plutôt ne rien faire ?
C’est une vision assez juste… L’idée, ce n’est pas d’aider la forêt dans l’absolu, la forêt se débrouille très bien, c’est de faire en sorte que la forêt puisse continuer à remplir ses fonctions pour l’homme. C’est d’abord ça, l’enjeu de la gestion forestière.
Mais aujourd’hui, avec le réchauffement climatique, on est confronté à des problématiques inédites : certains équilibres naturels sont menacés, ce qui crée des effondrements de population ou des problèmes sanitaires. La sécheresse menace certains arbres comme les hêtres. Dans l’Est de la France, des épicéas, qui ont été plantés à faible altitude (au-dessous de 800 mètres), sont infestés par des insectes, les scolytes, qui font des ravages. Dans le Sud-Ouest ou dans le Sud-Est, ce sont les risques d’incendies qui menacent les parcelles. Dans ces cas-là, l’intervention humaine peut protéger les milieux naturels, dans une optique écologique.
Y a-t-il un recul de la forêt en France ?
Non. Il y a eu un recul très net lors de la révolution industrielle, mais l’usage du charbon et du pétrole a permis de réduire l’utilisation du bois comme combustible et, depuis environ deux cents ans, la superficie des forêts françaises augmente. C’est aussi un domaine très réglementé : un propriétaire de forêt n’a pas le droit de déboiser sans autorisation – c’est très surveillé et passible de lourdes amendes. Mais il y a des débats entre spécialistes : une forêt, qu’est-ce que c’est au juste ? Est-ce que des pins plantés en ligne dans les Landes, c’est vraiment de la forêt ? Ce sont des questions qu’on est en droit de se poser, mais globalement, la forêt gagne du terrain, et elle occupe environ 17 millions d’hectares en France.
En marge de la gestion de la forêt, nous avons un projet qui nous tient particulièrement à cœur : créer des éléments de mobilier extérieur sur le campus avec le bois issu de la forêt. Ce serait une manière concrète de relier la gestion forestière et le projet de transformation du lieu. Pour cela, nous envisageons d’utiliser une scierie mobile et de nous associer à des entreprises partenaires pour la conception et la fabrication du mobilier.
Est-ce que côtoyer la forêt sur le campus a inspiré ton parcours ?
En vérité, quand j’étais à HEC, je ne faisais pas vraiment gaffe à la forêt qui m’entourait. Je la traversais pour aller d’un bâtiment à l’autre, pour rejoindre le terrain de rugby, sans y prêter attention. Mais, c’est quand même grâce à HEC que Kloros est né.
En effet, j’ai rencontré mon associé, Loïc Zellvegre, parce que c’est le mari d’une de mes camarades de promo. Quand je suis sorti d’HEC, j’avais un tiers de mes copains qui était en finance, un autre tiers qui était dans le conseil et le dernier qui montait des boîtes. Alors, quand Allison Zellvegre (H.14) nous a présenté son mari qui était gestionnaire forestier, c’était super exotique pour nous, on s’est mis à lui poser plein de questions… Et c’était très intéressant, parce que Loïc est un technicien très pointu, un vrai geek de la forêt et il a aussi beaucoup de recul sur la filière, sur les choses qui ne fonctionnent pas… En discutant, on s’est dit : « Tiens, et si on trouvait une solution ? » C’est comme ça qu’on a fini par travailler ensemble. C’est un peu le rêve de tout HEC, de trouver quelqu’un qui sait faire des choses et de l’accompagner.
Vous vouliez donc proposer des solutions pour gérer les forêts autrement ?
L’idée, c’est que dans la gestion forestière, deux mondes s’opposent. Il y a d’un côté un mode de gestion forestière assez industriel, comparable à l’agriculture intensive. Le principe repose sur une alternance de coupes rases et de plantations, avec des cycles assez longs : on attend que les arbres soient matures, et on coupe tout. C’est assez brutal – et très décrié aujourd’hui. Mais c’est une pratique qui reste majoritaire, parce qu’il y a un héritage historique et parce que c’est plus simple…
Mais il y a d’autres approches. La sylviculture mélangée à couvert continu, par exemple, qui existe depuis longtemps. Nous ne l’avons pas inventée, mais elle était plutôt minoritaire et revient à la mode maintenant. On parle alors de futaies irrégulières, de futaie jardinée, etc. Ce sont des termes techniques, mais l’idée, c’est que la nature fait très bien les choses, on va juste l’aider un petit peu. Il y a une phrase qui résume ce principe : « Imiter la nature, hâter son œuvre. »
C’est une sylviculture où on ne plante pas d’arbres : il y a un gland qui tombe, et puis ça fait une pousse, et voilà. En revanche, on va l’accompagner. Si c’est un arbre qu’on a envie de favoriser, on va travailler la végétation autour pour lui apporter la bonne dose de lumière ou d’ombre. C’est une sylviculture proche de la nature ; on aide juste la nature à mieux faire.
Comment se mesure l’impact de votre intervention ? Est-ce que vous disposez d’indicateurs particuliers ?
Tout dépend de l’objectif de départ. Il y a trois fonctions principales de la forêt : une fonction économique (production du bois), une fonction écologique (purification de l’air, du sol et de l’eau) et une fonction sociale (cadre de vie et d’activités de loisir). Selon l’objectif qu’on a défini, la manière de le mesurer sera différente. D’un point de vue économique, on peut estimer le volume de bois sur la parcelle en fonction de la quantité d’arbres et de leur taille. La valeur marchande est variable : si c’est du chêne, cela vaudra 200 euros le mètre cube, si c’est du hêtre, ce sera trois fois moins.
D’un point de vue écologique, on peut facilement évaluer le volume de carbone séquestré par une parcelle. La partie sociale, elle, est plus difficile à chiffrer, mais on peut toujours demander aux gens s’ils sont satisfaits de la forêt, et voir comment cet indicateur évolue dans le temps. Selon les parcelles, mais aussi selon les régions et les problématiques locales, nos objectifs sont différents. Par exemple, pour le campus d’HEC, l’enjeu est avant tout social. Nous sommes sur un lieu dont la finalité est d’accueillir un public, et c’est la valorisation de ce cadre de vie qui est important. Les questions de rentabilité économique, elles, sont très secondaires. En revanche, l’aspect écologique est essentiel en termes d’image : HEC doit être exemplaire dans la gestion de ses espaces naturels. Il faut que la forêt soit une vitrine de son engagement écologique.
Il y a peu de campus au monde qui soient aussi boisés, c’est assez exceptionnel. Même si en tant qu’étudiant, comme je le disais, on ne s’en rend pas vraiment compte. Cela me ferait plaisir qu’on arrive à sensibiliser davantage les étudiants, à mettre en valeur cette richesse végétale, peut-être en imaginant des activités en pleine nature – voire en organisant des soirées du jeudi dans la forêt…
Il y a aussi des animaux sauvages dans la forêt du campus ?
Oui, bien sûr. Quand j’étais étudiant, on avait reçu un mail pour nous prévenir qu’une battue aux sangliers allait être organisée (parce qu’il y avait trop de sangliers sur le campus à ce moment-là), et qu’il valait mieux éviter de partir se promener si on ne voulait pas se faire bousculer par un marcassin – ou un chasseur !
Les animaux font partie de la forêt – et donc du quotidien des agents forestiers. C’est d’ailleurs l’un des enjeux écologiques de la gestion des parcelles : il faut ménager des habitats adaptés pour accueillir différentes espèces d’oiseaux ou de petits rongeurs. Plusieurs indicateurs, comme les indices de biodiversité potentielle, permettent d’évaluer si la forêt favorise l’implantation de ces animaux.
Mais c’est aussi une population qu’il faut parfois réguler. Une surpopulation, notamment de gros animaux, peut perturber l’écosystème. En France, de manière générale, il y a un vrai déséquilibre sylvo-cynégétique : il y a souvent trop de gros animaux – tout comme il y avait trop de sangliers sur le campus. Or les sangliers mangent les glands, tandis que les cerfs et les chevreuils se nourrissent de bourgeons et de jeunes pousses. Si ces animaux sont trop nombreux, ça peut affecter toute la régénération naturelle des végétaux. Au-delà du débat sur la chasse, souvent très clivant en France, il y a ponctuellement besoin de réguler ces populations d’animaux sauvages pour ne pas épuiser la forêt.
À l’inverse, on peut aussi favoriser la prolifération de certaines espèces, en ménageant un habitat particulier : on va par exemple laisser des bois morts sur pied. Plutôt que de les couper, on les laisse, parce que c’est un habitat pour les pics qui vont y faire des trous, les oiseaux qui vont y nicher. Ou typiquement, ce qu’on appelle des « arbres habitats » ou des « arbres de biodiversité » : quand une grosse branche se casse et crée un trou dans un arbre, des chauves-souris vont venir s’y abriter. C’est une bonne chose. Même laisser le bois mort au sol, c’est important pour les insectes. Il y a tout un écosystème qui se nourrit du bois mort. Il y a une phrase, peut-être un peu marketing à mon goût mais assez juste, qui dit que « rien n’est plus vivant qu’un arbre mort ». C’est exagéré, mais la réalité, c’est qu’un arbre, même mort, cela fait vivre tout un écosystème, et ça nourrit les sols.
Kloros
Créée par Loïc Zellvegre et Victor Chevrillon (H.14) en 2020, Kloros tient son nom d’un mot grec qui désigne une couleur particulière : le vert des jeunes pousses. Une racine grecque que l’on retrouve dans les mots « chlorophylle » ou « chloroplastes » (l’élément des cellules végétales qui permet la photosynthèse).
La société, qui gère aujourd’hui 11 000 hectares à travers le territoire français, a également une activité d’accompagnement pour investir en forêt. Soucieux de rémunérer ses activités dans l’intérêt des investisseurs et propriétaires, Kloros facture ses services en fonction de la surface de forêt gérée plutôt qu’avec les revenus d’exploitation (qui incite à multiplier les coupes de bois fortes au détriment de la forêt), et en fonction de la surface de forêt achetée par un investisseur plutôt qu’en pourcentage du montant de la vente (pour éviter de favoriser les acquisitions à des prix élevés). Kloros emploie aujourd’hui 24 personnes et a réalisé un chiffre d’affaires de plus d’un million d’euros en 2025.
Published by La rédaction