24 heures avec Pierric Duthoit (M.99)
À la tête de Meta France, Pierric Duthoit (M.99) explore le monde numérique de demain : ses technologies, ses usages et sa capacité à porter des messages. Une vision hyper connectée.
À deux pas du palais Brongniart, dans un centre de Paris où les immeubles haussmanniens racontent encore l’histoire des grandes places financières, rien n’indique ce qui se joue derrière les grandes façades blanches d’un bâtiment anonyme. Pas de logo, pas d’enseigne, à peine un flux discret de collaborateurs. C’est ici que Pierric Duthoit a installé ses quartiers de directeur de Meta France. Une discrétion assumée, presque paradoxale pour une entreprise devenue l’une des infrastructures les plus saillantes du quotidien numérique. Groupe technologique mondial, Meta déploie aujourd’hui ses activités dans plusieurs branches. Ses plateformes sociales (Facebook, Instagram, WhatsApp, Messenger et Threads) constituent le cœur de son écosystème et d’un modèle économique fondé sur la publicité. En parallèle, l’entreprise investit massivement dans les technologies immersives avec les casques Meta Quest et les lunettes connectées (développées en partenariat avec Ray-Ban et EssilorLuxottica), ainsi que dans l’intelligence artificielle, désormais intégrée à l’ensemble de ses services. À travers cette combinaison de réseaux, de contenus, de hardware et d’IA, Meta cherche à construire de nouvelles formes d’interaction numérique, plus intégrées, plus continues, et moins dépendantes du smartphone. Le suivre dans cet environnement, c’est entrer dans la trajectoire d’un homme en circulation permanente. Saint-cyrien de formation, passé par HEC Paris, il a d’abord appris la rigueur du terrain avant de basculer dans les logiques de croissance et de transformation à grande échelle. De la défense à la tech, de la Russie aux États-Unis, des environnements opérationnels aux plateformes globales, son parcours dessine une même constante : comprendre des systèmes complexes et identifier les axes d’amélioration. Chez Google, chez Coty puis chez Meta, il a accompagné les grandes bascules du numérique : l’explosion de la publicité en ligne, la mutation mobile, puis l’irruption de l’intelligence artificielle. Toujours au cœur des flux, jamais très loin des zones de pivot. Derrière les portes de ce building discret, les chiffres donnent la mesure de cette puissance diffuse. En 2024, les plateformes de Meta ont été associées à 213 milliards d’euros d’activité économique et 1,44 million d’emplois dans l’Union européenne. En France, elles représentent 34,65 milliards d’euros d’activité et environ 235 000 emplois.
7 h Morning running
Dans le silence encore épais du matin parisien, Pierric quitte son appartement en tenue de running. Plus qu’une habitude, le sport est pour lui une discipline, une grammaire qui structure le reste de la journée. Sur les sentiers du bois de Boulogne, à deux pas de chez lui, il retrouve un terrain familier, loin des écrans, des réunions et des arbitrages stratégiques de Meta. Son acolyte Léo, croisement de border collie et de golden retriever adopté à la SPA, ouvre la marche. Le duo avance à un rythme régulier. Pierric parle de cette course comme d’un sas plus que d’un effort. Cet homme de terrain, père de quatre enfants, formé pour conduire des troupes et décider, a longtemps gardé une activité physique intense : ultra-trails, half ironman et même un marathon des glaces, à l’époque où il vivait en Russie. Aujourd’hui, le tempo a changé. Le quinquagénaire n’a plus le goût des foules ni des lignes de départ surchargées. Il préfère la répétition des sentiers de la forêt, la régularité du souffle, la présence silencieuse du chien. Une manière de rester dans le mouvement sans chercher la performance.

8 h 30 Breakfast et focus
Dans l’atrium encore à demi-animé du siège parisien de Meta, la cantine s’éveille sous une lumière blanche filtrée par les verrières. Pierric s’y installe avec Sihame, son assistante depuis un mois, revenue à Paris après un premier passage à Londres en 2018 – une « employée boomerang », comme elle dit en souriant. Autour d’eux, les premières conversations de la journée se mêlent au cliquetis des plateaux. Œufs, épinards, graines de chia, fruits frais, café en libre accès… Ici, tout est gratuit. La cantine, comme la salle de sport du rez-de-chaussée ou les étages truffés de micro-services — cafés, barres chocolatées, babyfoot, ping-pong, casques audios à disposition. Une Silicon Valley transposée dans le 2e arrondissement. Sihame ouvre la journée avec méthode. Elle a passé les agendas de Pierric au crible des outils d’IA maison. « J’ai vu qu’il n’avait presque plus de respiration dans ses journées, raconte-t-elle. L’IA m’a permis de visualiser les réunions, les durées, les équipes. Puis on a redonné de l’air et de la priorité. » Pierric acquiesce. « J’avais des journées en back-to-back. Là, on essaie de recréer du focus. » Entre deux bouchées, ils ajustent le programme : points internes, déplacements, séquences à filmer dans la journée. Sihame tranche, organise, filtre. « Avec Pierric, c’est simple, il est direct. Donc on avance vite », résume-t-elle. Lui, lit Les Échos, jette un œil au Monde, puis à son briefing IA interne. Sa journée est déjà structurée : réunions, business, clients, et quelques rares fenêtres de « focus time » protégées pour lui permettre d’avancer sur ses dossiers. Dans cet espace ultra-fonctionnel, tout sert la productivité, même le petit-déjeuner. Et dans ce flux parfaitement orchestré, la cantine devient un poste de commandement informel où la journée se décide autant qu’elle commence.

10 h L’avant-Cannes Lions
« Paris je t’aime », « Amélie Poulain », « j’peux pas j’ai piscine »… dans l’une de ces salles de réunion vitrées, les écrans sont déjà connectés. Les discussions n’ont rien de cérémoniel, on parle budgets, organisation d’événements, centralisation des initiatives et arbitrages de fin d’année. Puis la conversation bifurque lorsqu’à l’écran, quelqu’un rappelle un autre agenda, bien plus visible celui-là : les Cannes Lions. Chaque année à la fin juin, Cannes devient le point de convergence mondial de la publicité et de la création, l’équivalent, pour l’industrie du marketing et des plateformes, du Festival de Cannes pour le cinéma. Pendant une semaine, marques, agences et géants de la tech s’y retrouvent pour présenter leurs campagnes, décrypter les tendances et capter ce que sera le langage publicitaire de demain. Pour Meta, l’enjeu est double : montrer l’impact de ses plateformes sur l’économie créative et démontrer comment l’intelligence artificielle, les formats vidéo et les nouvelles expériences sociales redessinent la relation entre marques et audiences. « Tout le monde s’y retrouve, insiste Pierric, des Américains aux Européens en passant par les Asiatiques et les Sud-Américains. Pendant cinq jours, on enchaîne les démonstrations, les rencontres clients et les échanges sur nos dernières avancées en IA. C’est intense, mais c’est là que se jouent beaucoup des discussions structurantes de l’année. »

13 h Lunch avec Jacquemus
À l’heure du déjeuner, Pierric Duthoit quitte son siège parisien pour rejoindre un autre univers : celui de la mode. Direction le quartier du Palais-Royal, où les équipes de Jacquemus ont installé leurs bureaux dans un ancien bâtiment du centre de Paris. Le rendez-vous n’est pas avec Simon Porte Jacquemus lui-même, retenu ailleurs ce jour-là, mais avec plusieurs responsables des partenariats et du marketing de la maison. Autour de la table, il est question de visibilité, de formats vidéo, de créateurs, d’expériences immersives et de nouvelles manières d’adresser une communauté devenue mondiale. Depuis plusieurs années, Jacquemus s’est imposé comme l’une des marques françaises les plus observées sur Instagram : un label indépendant devenu phénomène culte autant que marque de luxe, capable de transformer chaque défilé en événement viral. Chez Meta, ce type de relation dépasse l’achat média classique. Les échanges portent autant sur les usages que sur la création elle-même. Comment raconter une collection dans un univers saturé d’images ? Comment préserver une identité forte quand les plateformes accélèrent sans cesse les rythmes de diffusion ? Et surtout, comment créer du désir dans des environnements numériques gouvernés par des algorithmes de recommandation ? Pierric écoute, prend des notes, pose des questions précises sur les audiences internationales, les formats qui performent, la manière dont les équipes créatives utilisent déjà les outils d’IA générative. À plusieurs reprises, la conversation revient sur la capacité des plateformes à faire émerger une image jusqu’à la transformer en langage culturel partagé. Une campagne ne vit plus uniquement dans la presse ou sur un podium ; elle circule, se découpe, se remixe, se commente. Dehors, Paris continue de défiler sous un ciel pâle de début d’après-midi. De l’entrée au café, ordinateurs entrouverts, on parle d’une industrie du luxe devenue indissociable des infrastructures numériques qui régissent l’attention mondiale. Entre Jacquemus et Meta, la création et l’algorithme, deux mondes avancent ensemble, chacun cherchant chez l’autre ce qui lui manque.
16 h 30 Démo à Station F
Métro parisien, ligne 14. Pas de conducteur et peu de stations. Ce trajet qui relie Meta à Station F où nous nous rendons, dans le 13e arrondissement de Paris, dit déjà quelque chose du monde que Meta cherche à construire. Depuis plusieurs années, Meta explore une idée neuve : faire sortir l’informatique du smartphone pour la déplacer dans le champ du regard. D’abord avec les Ray-Ban Meta, lunettes discrètes capables de filmer, d’écouter, de répondre à une requête vocale ou d’interagir avec une IA embarquée. Puis avec les Oakley Meta Vanguard, orientées vers des usages plus sportifs, plus intensifs, pensées pour capter l’action en mouvement et prolonger l’expérience physique par le digital. Dans les deux cas, la logique reste la même : rendre la technologie moins visible. C’est à Station F, dans les espaces de l’Incubateur HEC que Pierric rejoint Thomas Brisson, cofondateur d’Oorion. Sa start-up, qui développe des solutions d’assistance pour les personnes déficientes visuelles, s’est récemment connectée à l’écosystème des Ray-Ban Meta pour transformer une paire de lunettes en outil de guidage dans l’espace réel. « C’est une application embarquée dans le téléphone, les gens ont déjà un smartphone au quotidien », explique le jeune entrepreneur. Avant de raconter que l’idée est née d’une scène vécue : « Une dame aveugle nous a raconté comment elle avait fait tomber ses clés et passé quinze minutes, à quatre pattes par terre, à essayer de les retrouver. » De cette situation désolante mais banale est née une logique technologique plus large : utiliser la vision par ordinateur pour aider à identifier des objets du quotidien, une clé, une porte, l’accès à un quai de gare. Aujourd’hui, Oorion revendique déjà 50 000 utilisateurs et une croissance rapide.Pierric teste le dispositif. Les lunettes connectées sont activées, la caméra embarquée capte l’environnement, les informations sont traitées en temps réel. Le projet s’inscrit dans une dynamique plus large d’intégration des lunettes connectées Meta dans des usages concrets. Le jeune startupeur résume : « Les Ray-Ban Meta, l’avantage, c’est que c’est très répandu… Les utilisateurs se sentent à l’aise avec ce genre de lunettes connectées pour le quotidien. » Dans l’échange, la question de la concurrence est posée. Thomas Brisson distingue sa démarche de l’offre de Be My Eyes : « Chez eux, c’est quelqu’un qui est connecté et qui va guider la personne. Notre système repose, lui, sur de l’IA embarquée. » Au-delà du produit, c’est surtout l’usage qui intéresse Pierric Duthoit. Loin des démonstrations, il observe la logique d’intégration dans la vie réelle. « Ce qui est intéressant, c’est que la technologie disparaît. On ne pense plus à l’outil. » Puis, après quelques secondes : « Le vrai sujet, ce n’est pas la technologie en elle-même, c’est sa capacité à s’intégrer dans le quotidien sans friction. » Après avoir conquis SNCF Connect & Tech qui propose à ses utilisateurs mal voyants les services d’Oorion, la start-up lorgne déjà sur d’autres marchés.

20 h Un soir à L’Olympia
Le soir tombe sur les Grands Boulevards parisiens et l’Olympia, où se tient ce soir-là la grand-messe annuelle de Meta. Pour cet événement, un concentré d’annonceurs, d’agences et de décideurs viennent raconter ce qui redéfinit déjà leurs métiers. Bracelet au poignet, billet imprimé, sacs distribués à l’arrivée, 1 200 invités se pressent dans la salle. Sur les murs, les affiches ne sont pas celles d’artistes, mais des marques invitées à monter sur scène : Renault, Accor, Samsung… Sur scène, Pierric Duthoit ouvre la soirée. Un discours structuré, presque programmatique : « L’IA est là. Et nous sommes tous augmentés. Chez Meta, nous avons construit une IA devenue le moteur de découverte du monde. Elle identifie en continu les moments qui comptent vraiment pour vos audiences. Dans un monde où l’attention coûte de plus en plus cher, la performance ne dépend plus de la dépense mais de votre capacité à nourrir ces systèmes. » Il marque une pause. Puis poursuit : « L’IA nous ramène toujours à l’essentiel : les gens. Ce sont eux que vos clients regardent. Et que vos futurs clients continueront de regarder. Les visages familiers prennent le dessus sur les discours officiels. »
Pendant une heure et demie, les interventions de marques et d’influenceur se succèdent, décryptant les nouvelles mécaniques d’attention et les contours d’une communication où la technologie n’est plus un simple outil, mais une composante à part entière. Puis de façon presque impromptue, la conférence se change en concert : le DJ Mosimann et la chanteuse Suzane électrisent la scène. L’Olympia redevient une salle de spectacle. Vers 22 heures, les derniers invités regagnent les rues de Paris et ses trottoirs mouillés. Une soirée de plus dans un futur qui ne s’arrête jamais.
Published by Daphné Segretain