Longtemps perçue comme un sujet technique d’ingénieur, l’énergie est devenue un champ de bataille stratégique pour les dirigeants, entre coûts, souveraineté, climat et attentes des investisseurs. Le 25 mars, en organisant la table ronde « Décarboner l’industrie : contraintes ou opportunités ? », le Club HEC Énergie a fait d’HEC Alumni un véritable laboratoire d’idées climatiques, où des intervenants de l’ADEME, Lafarge, Teréga et TotalEnergies ont accepté d’exposer leurs trajectoires de décarbonation devant la communauté des diplômés.

Cet évènement s’inscrit dans un programme déjà dense du Club HEC Énergie : innovation et énergie, compétitivité des nouvelles énergies, data centers, réseaux, et bientôt entrepreneuriat à impact ou mobilité. Sous l’impulsion de Jérôme Bouquet et d’une équipe d’Alumni engagés, le club assume un positionnement clair : traiter l’énergie non plus comme une commodité, mais comme un sujet systémique qui traverse géopolitique, défense, climat et stratégie d’entreprise.

Le format de cette soirée, animée par Sarah Yarmohammadi et Juliette Barbarin– une table ronde croisant régulateur, grands groupes et opérateurs d’infrastructures – traduit cette ambition. Il ne s’agit pas seulement d’informer, mais de confronter des points de vue complémentaires devant un public de décideurs actuels ou en devenir, et de leur donner des ordres de grandeur concrets sur la transformation industrielle en cours.

Une transition industrielle très concentrée

Dès l’ouverture des échanges, David Marchal, directeur exécutif Expertise et Programmes de l’ADEME, plante le décor macroéconomique. Il rappelle que, selon les travaux de l’agence, l’industrie française émet aujourd’hui autour de 80 Mt CO₂ par an, soit déjà deux fois moins qu’il y a vingt ans, mais avec une forte concentration géographique et sectorielle. Comme le résume David Marchal, « l’essentiel des émissions provient de neuf grands secteurs, d’une cinquantaine de sites et d’une quinzaine de zones industrialo‑portuaires », ce qui impose de distinguer très clairement les politiques pour les « mégasites » du reste du tissu industriel.

David Marchal insiste ensuite sur l’inscription de ces trajectoires dans la Stratégie nationale bas carbone (SNBC), qui vise une division par six à huit des émissions d’ici 2050. Il explique que l’ADEME a co‑construit, avec les filières, des plans de transition sectoriels en croisant capacités de modélisation de l’agence, données d’usine fournies par les industriels et scénarios de demande ou de contexte géopolitique. Pour les Alumni présents, le message est double : la marche est extrêmement haute, mais elle est désormais documentée – et la crédibilité des stratégies d’entreprise se jugera à leur alignement avec ces trajectoires.

Le ciment comme cas d’école

Pour illustrer concrètement ces contraintes, Thomas de Charette, responsable de la décarbonation, de la stratégie et des nouveaux business chez Lafarge, rappelle l’omniprésence de son produit : le ciment, cette poudre grise, sert à fabriquer le béton, deuxième matériau le plus utilisé au monde après l’eau. Il souligne devant les participants qu’en France, toutes les cimenteries figurent parmi les 50 sites industriels les plus émetteurs, ce qui place le secteur au cœur des enjeux de décarbonation.

Thomas de Charette détaille ensuite la spécificité climatique de l’industrie cimentière : « environ 70% des émissions proviennent de la décarbonatation du calcaire, donc du procédé lui‑même, et seulement 30% de la combustion d’énergie ». Autrement dit, explique‑t‑il, même un changement complet de mix énergétique ne suffit pas : il faut s’attaquer à la chimie du matériau, aux formulations de ciment, au recours au recyclage et, en dernier recours pour les émissions inévitables (« hard to abate » en anglais), à la capture et au stockage du CO₂.

En évoquant les objectifs européens du paquet Fit for 55 – réduire les émissions de gaz à effet de serre de l’UE d’au moins 55 % d’ici à 2030 et à mettre l’UE sur la voie de la neutralité climatique d’ici à 2050 – Thomas de Charette montre que le secteur ne pourra pas se contenter de solutions incrémentales. Pour le Club HEC Énergie, ce témoignage illustre une idée clé : certaines industries « ne peuvent pas simplement s’électrifier » sans traiter des contraintes physiques profondes liées aux matières premières, ce qui rend la décarbonation lourde, capitalistique et de long terme. Cela justifie pleinement un accompagnement de cette décarbonation par un soutien public et une constance dans les politiques menées.

Infrastructures CO₂ et nouveaux modèles

Antoine Charbonnier, directeur de la business unit CO₂ de Teréga et membre du bureau du Club HEC Énergie, rappelant d’abord le profil de son entreprise – un opérateur historique de gaz, avec 5 000 km de réseau de transport et 33 TWh de stockage souterrain dans le Grand Sud‑Ouest – explique comment elle se repositionne dans la transition : d’un côté, sur les « nouveaux gaz » (biométhane, hydrogène) ; de l’autre, sur le transport et le stockage du CO₂. Dans les régions Nouvelle‑Aquitaine et Occitanie, précise‑t‑il, une vingtaine de gros émetteurs représentent près de 6 Mt CO₂ par an, dont une part incompressible même après optimisation énergétique. Le sous‑sol de la région offre un potentiel de stockage géologique estimé à 750 Mt, grâce à des structures déjà exploitées pour le gaz et le pétrole.

 Antoine Charbonnier décrit les trois projets de captage‑transport‑stockage que Teréga développe actuellement, dont un en lien prioritaire avec Lafarge, pour lesquels l’entreprise vise des décisions d’investissement d’ici la fin de la décennie et des mises en service au début des années 2030. Il insiste sur le modèle d’infrastructures mutualisées entre plusieurs industriels, et sur les enjeux de régulation et d’acceptabilité locale qui y sont associés.

L’angle proposé par Antoine Charbonnier permet de voir la décarbonation comme une opportunité d’infrastructure structurante : réseaux CO₂, hubs de stockage, logistique territoriale deviennent de nouveaux champs d’activité, mobilisant des compétences financières, réglementaires et industrielles familières aux diplômés d’HEC.

Le rôle de la compensation

Enfin, Adrien Henry, vice‑président Nature Based Solutions chez TotalEnergies, aborde le volet compensation commençant par rappeler les ordres de grandeur : en année de référence 2015, l’empreinte carbone de TotalEnergies s’élève à environ 446 Mt CO₂e, dont 90% relèvent du scope 3, c’est‑à‑dire des usages des produits par les clients. Il insiste sur le fait qu’un acteur majeur ne pèse que quelques pourcents d’un marché mondial, ce qui oblige à penser la décarbonation comme un effort collectif plutôt que comme une décision isolée.

Adrien Henry présente ensuite la stratégie climat en trois piliers : réorientation massive des investissements vers l’électricité et les renouvelables ; programmes de réduction des émissions directes (scopes 1 et 2) ; puis, en troisième temps seulement, recours à la compensation via des solutions fondées sur la nature. L’objectif, explique‑t‑il, est de consacrer la décennie 2020 à « éviter » et « réduire », tout en construisant un portefeuille de projets capables, à partir de 2030, de compenser progressivement les émissions résiduelles jusqu’à l’horizon 2050.

On voit ainsi que la compensation ne peut constituer qu’un appui à une stratégie de décarbonation déjà solide, et qu’elle exige, en retour, une gouvernance rigoureuse, des crédits de grande qualité, une transparence accrue et une gestion fine du risque réputationnel.

Conclusion

En filigrane, la table ronde révèle trois éléments structurants sur le positionnement du Club HEC Énergie et, plus largement, du réseau Alumni. D’abord, la capacité à traduire des enjeux très techniques (chimie du ciment, géologie du sous‑sol, architecture des marchés carbone) en décisions de stratégie compréhensibles par des dirigeants non‑spécialistes. Ensuite, la faculté de mettre autour de la même table, régulateur, grands groupes, ETI et communauté d’anciens pour débattre des trajectoires et des conditions de crédibilité.

Enfin, cette soirée souligne que la frontière entre « contrainte » et « opportunité » se joue largement dans la manière dont les entreprises – souvent dirigées ou conseillées par des Alumni – répondent à ces signaux climatiques. En se positionnant comme lieu de décryptage et de confrontation exigeante, le Club HEC Énergie contribue à faire d’HEC Alumni non plus seulement un réseau de carrière, mais un acteur collectif de la transition industrielle.

Nous adressons un chaleureux merci à nos quatre intervenants – David Marchal, Thomas de Charette, Antoine Charbonnier et Adrien Henry – qui ont offert au public HEC Alumni des éclairages à la fois concrets, exigeants et inspirants sur les enjeux, les contraintes et les opportunités de la décarbonation industrielle. 

 

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Par : Sarah Yarmohammadi

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