Fêlures de guerre
Présidente de l’association HEC Imagine Fellows, l’Ukrainienne Nikol Myroshnychenko (H.28) veut tisser des liens entre son pays natal et la France et renforcer le débat autour des thématiques Business & Peace.
La vie de Nikol bascule le 24 février 2022 au petit matin, quand une violente déflagration l’arrache à son sommeil. « J’habitais dans la banlieue d’Odessa, en face d’une base militaire que l’armée russe a bombardée. » Même si les tensions allaient croissant depuis des semaines, cette attaque est un choc. Dès le lendemain, la jeune femme quitte la ville avec ses parents pour rejoindre l’ouest du pays, encore épargné par l’offensive. « Nous pensions que cela ne durerait que deux ou trois semaines », se souvient-elle. Mais la situation empire. Après un mois et demi, la famille décide de quitter le pays. Direction la France, où ils ont des proches installés de longue date.
Jusqu’alors, Nikol avait mené une existence heureuse à Odessa. Issue d’une famille ukrainienne, elle passe sa scolarité dans une école où elle étudie l’ukrainien et le russe dès son plus jeune âge. Bilingue, elle est fière d’avoir « deux langues maternelles », d’égale valeur à ses yeux. Ses parents lui inculquent très tôt l’importance des études, et la valeur des relations humaines. « Elles sont mon moteur personnel… et le moteur de la société tout entière, d’ailleurs. » Au lycée, élue présidente du Bureau des élèves, Nikol s’engage dans des initiatives caritatives en faveur des orphelins et des enfants déplacés du Donbass, région ukrainienne en guerre depuis 2014. Elle cultive son goût pour les langues en ajoutant à l’ukrainien et au russe la maîtrise de l’anglais et de l’espagnol. Elle décroche son baccalauréat avec mention très bien. Lorsque la guerre la rattrape, Nikol est étudiante de L1 en Business Administration and Management à l’université I.I. Metchnikov d’Odessa. « J’ai pu continuer le programme à distance et décrocher mon bachelor en management en 2025 », explique-t-elle, soulignant la résilience du système universitaire ukrainien, qui permet aux étudiants déplacés de poursuivre leur formation en ligne pendant le conflit.
On dirait le sud…
Entre-temps, Nikol a posé ses valises à Montpellier. « La situation de la ville, dans le Sud de la France et à proximité de la mer, a des points communs avec celle d’Odessa en Ukraine. Les gens du sud comprennent les gens du sud. » Enfin, presque… Le premier jour, alors qu’elle attend devant la préfecture pour des démarches administratives, la jeune femme cherche à commander un café : « J’ai compris que je ne m’en sortirais pas ici si je n’utilisais que l’anglais ! », plaisante-t-elle. Qu’à cela ne tienne : elle s’inscrit à des cours de français à l’université de Montpellier. Et s’engage également auprès de SOS Montpellier Ukraine, une association qui facilite l’intégration des réfugiés ukrainiens et envoie des générateurs électriques aux régions ukrainiennes dont les infrastructures énergétiques ont été détruites. « À cause du conflit, des millions de civils sont privés d’électricité et de chauffage, alors que les températures peuvent tomber à – 25° C en hiver. » Côté études, Nikol ne chôme pas non plus : elle suit un cursus à la Montpellier Business School, en parallèle de son bachelor ukrainien à distance. Elle découvre avec intérêt le système des grandes écoles françaises, qui n’a pas d’équivalent en Ukraine. Son exigence la séduit. Si Sciences Po l’intéresse, elle a un vrai coup de cœur pour HEC : « Une école d’excellence, internationale, qui forme les leaders de demain. Idéale pour moi, qui rêve de créer des ponts entre la France, ma deuxième maison, et l’Ukraine, mon pays natal. » L’existence du programme HEC Imagine Fellows (voir encadré) renforce sa motivation : « Outre le soutien financier que représentent ces bourses, le programme nous fournit un soutien moral essentiel. » Nikol, qui n’est retournée qu’une seule fois en Ukraine en quatre ans, souligne que les étudiants issus de pays en guerre ne vivent pas leurs études comme les autres. « On pense tous à nos pays, à ceux que nous avons laissés là-bas. Entre étudiants et alumni HEC Imagine, la compréhension est instinctive, on se soutient mutuellement. »

Faire entendre ses idées
En août, Nikol a pris la présidence de l’association HEC Imagine, avec pour ambition de renforcer les liens au sein de son réseau. « Avec mes camarades, nous sommes la quatrième promotion de ce programme. Notre association est encore jeune et doit se rendre plus visible sur le campus. Nous voulons que tous les étudiants connaissent et comprennent la mission d’HEC Imagine : favoriser la réflexion autour des thématiques centrales de diplomatie, de paix et de guerre, en lien avec le business. »
L’association offre également à ses membres une plateforme pour s’engager et faire entendre leurs idées. À ce titre, Nikol a représenté HEC au Forum de Paris sur la paix en décembre. Cette conférence internationale, dont HEC Paris est partenaire académique, rassemble des chefs d’État et de gouvernement, des dirigeants d’organisations internationales et des acteurs de la société civile autour de grandes problématiques mondiales : la paix, les droits humains, mais aussi le développement durable ou le numérique. « Cette année étaient notamment présents Emmanuel Macron (France), John Dramani Mahama (Ghana), Maia Sandu (Moldavie), Nikol Pashinyan (Arménie) et Edi Rama (Albanie). Les discussions ont porté entre autres sur l’Ukraine, le conflit israélo-palestinien, mais aussi l’IA, les océans… » Nikol rêve de faire un jour partie des speakers de l’événement. « J’aurais des choses à dire ! » Sur la situation de son pays, la jeune femme porte un regard riche grâce à sa double identité linguistique. « Ce que j’appréciais en Ukraine, c’était la liberté. Les Russes ont prétendu que le gouvernement ukrainien ne laissait pas les russophones parler russe : c’est faux. Il n’y a jamais eu de tel problème. Dès l’ère soviétique, l’Ukraine était un pays ouvert, à la population diversifiée, où les deux langues coexistaient. Aujourd’hui, il est essentiel pour moi de parler ukrainien, pour continuer à cultiver l’héritage de mon pays à travers sa langue. » Elle déplore la montée de l’intolérance : « Je ne me rendais pas compte de l’importance de la nationalité aux yeux de certains. Je ne pensais pas qu’il était possible de juger et de condamner un individu sur ce critère. »
Une énergie positive
Sur le campus d’HEC, Nikol tire parti des infrastructures sportives, pratique le cross-fit pour décharger son énergie et profite des ressources du département Langues et Cultures pour apprendre une sixième langue : l’allemand. Surtout, elle apprécie l’immersion dans la vie étudiante sur le campus : « Les HEC forment une véritable communauté : nous étudions ensemble, mangeons ensemble, faisons la fête ensemble. C’est une expérience unique ! » Outre HEC Imagine, Nikol a rejoint l’association Net Positive, engagée sur les thématiques de la durabilité. Dans ce cadre, elle accompagne des start-up du Startup LaunchPad porteuses de projets dans l’énergie. Car Nikol est intéressée depuis ses années lycée par le secteur énergétique. « Je crois aux projets de décarbonation et au renouvelable. » À Montpellier, elle a suivi un stage d’un an et demi chez MGH Energy, une société dédiée à la décarbonation des transports maritimes et aériens, via des projets de production de carburants de synthèse renouvelables. « Quand la guerre sera finie, j’espère contribuer à la reconstruction de l’Ukraine, en travaillant dans le domaine de la coopération internationale ou du conseil au gouvernement, en lien avec les questions énergétiques. »
En attendant, Nikol s’active à créer des ponts. Grâce à une collaboration entre HEC Imagine et HEC Débats, le campus a accueilli en décembre la lauréate du prix Nobel de la paix 2022, l’avocate Oleksandra Matviichuk, l’une des premières voix à dénoncer les crimes de guerre russes. « C’est une personnalité admirable, qui me rend fière d’être ukrainienne. » Le prochain que Nikol aimerait inviter sur le campus ? Un certain Volodymyr Zelenski… « Je sais qu’il est très occupé, mais nous sommes en cours de discussion avec l’ambassade d’Ukraine. » Impossible n’est pas Nikol !
HEC Imagine Fellows : un brassage contre la guerre
Lancé en 2022 par la Fondation HEC grâce au don d’Adrien Nussenbaum (H.01), cofondateur et co-CEO de Mirakl, HEC Imagine Fellows est un programme de bourses destiné aux étudiants issus de pays en guerre. L’association HEC Imagine, créée dans son prolongement, est un laboratoire d’idées qui réunit les alumni du programme et les étudiants autour des thématiques Business & Peace et Business & Human Rights. Ces thématiques font également l’objet de cursus académiques développés au sein d’HEC Paris. Depuis sa création, HEC Imagine Fellows a accueilli quatre promotions d’étudiants originaires d’Afghanistan, de Biélorussie, de Syrie, d’Ukraine, d’Israël et du Soudan.
Published by Marianne Gérard