Cyrielle Ahouandogbo Perrot : de reine à conseillère du président
Née au Bénin, Cyrielle Ahouandogbo Perrot (E.23) s’est installée en France à l’âge de 15 ans. Elle était loin de se douter qu’elle reviendrait dans son pays participer à d’ambitieuses politiques de réformes.
Seule fille d’une fratrie de cinq enfants, Cyrielle Midokpè (son deuxième prénom, qui signifie « un don grâce à Dieu ») passe son enfance à Cotonou, grande ville portuaire au sud du Bénin. Ses parents, jeunes magistrat et avocat à l’époque, lui transmettent très tôt le goût de l’effort et du devoir. Bien qu’ayant grandi dans une famille polygame, ce sont surtout les engagements professionnels de sa mère qui vont décider de sa trajectoire. Magistrate pour l’ONU, sa mère est mandatée pour intervenir au Tribunal pénal international créé en 1994 pour juger les actes génocidaires commis au Rwanda. « J’avais 14 ans quand elle a accepté ce poste au tribunal. Mais cette cour spéciale était située à Arusha, en Tanzanie, donc loin de chez nous. Et, à l’époque, il était plus simple de faire un aller-retour en avion Tanzanie- France que de trouver une liaison aérienne entre la Tanzanie et Bénin. Nous avons donc déménagé en France ! » C’est ainsi que Cyrielle quitte Cotonou pour Paris, où elle poursuit sa scolarité dans un lycée du quartier de Saint-Michel, dans le 6e arrondissement.
En l’an 2000, après avoir obtenu son baccalauréat, la jeune fille, qui rêve d’indépendance mais n’a pas le courage de s’opposer à la volonté de son père, s’installe à Brest. Inscrite en médecine dans une ville étudiante moyenne, Cyrielle se conforme à l’idée de son père, qui la destine à une carrière de pédiatre. Après deux premières années d’études n’ayant pas réussi à passer la barrière du numerus clausus, elle s’oppose finalement à la volonté paternelle en refusant de poursuivre des études de médecine au Sénégal. « Je venais de rencontrer Olivier, étudiant en quatrième année de médecine à Brest, j’avais 19 ans, et j’ai enfin décidé de suivre des études de droit, comme mes parents. » Pour suivre ce nouveau cursus, elle déménage à Rennes, toujours en Bretagne. C’est là aussi qu’elle s’installe une fois diplômée, exerçant le métier d’avouée – une profession aujourd’hui disparue – auprès de la cour d’appel de Rennes. C’est ici aussi qu’elle nourrit le projet de partager sa vie avec Olivier Perrot. Mais en demandant la main de Cyrielle, Olivier fait aussi la découverte de traditions ancestrales du Bénin.
Retour aux racines
Cyrielle Midokpè Ahouandogbo est une descendante de la dynastie des rois d’Abomey, qui ont régné sur le Royaume de Dahomey (l’actuel Bénin) de XVIIe à la fin du XIXe siècle. Si la famille royale n’exerce plus aucun pouvoir, un roi (ahosu) est traditionnellement désigné par le Fâ (un système de divination traditionnelle) et chargé de représenter toutes les familles royales d’Abomey. Il n’a pas de prérogative politique, mais il a parfaitement le droit de s’opposer à une union. Olivier entreprend donc de se rendre au Bénin, accompagné de ses parents, afin de présenter officiellement sa demande à la cour royale d’Abomey, auprès d’Agoli Agbo Dedjalagni. « Une fois à la cour royale d’Abomey, ils ont dû suivre un protocole très précis pour cette demande en mariage avec une princesse. Et le roi a longuement hésité à accorder ma main, il a émis des réserves, posé des questions, ses conditions, puis il a finalement accepté que je me marie avec Olivier et a béni notre union ». S’en est suivie une cérémonie mêlant tradition d’Abomey et promesse d’un engagement commun envers le pays.

Le 20 mars 2016, alors que Cyrielle est en visite auprès de sa famille, des élections ont lieu. C’est l’homme d’affaires Patrice Talon qui remporte le scrutin et succède à l’ex-banquier Thomas Boni Yayi au poste de président. Désireux de mener une série de réformes économiques et institutionnelles, le nouveau président cherche aussitôt à s’entourer d’une équipe d’experts et de conseillers rajeunie. C’est dans ce contexte que Cyrielle est directement contactée par les services de l’exécutif pour intégrer la garde rapprochée du président : sa solide expertise dans le domaine juridique et bancaire, ainsi que son expérience internationale font d’elle une recrue idéale. Une offre aussi inattendue qu’exceptionnelle que la jeune mère de famille finit par accepter.
Elle rejoint alors le Bureau d’analyse et d’investigation (BAI), pôle de compétences au service du gouvernement tout juste créé pour assurer la conception et la mise en œuvre des réformes. Sa mission : veiller à la qualité et à l’efficacité de l’application des réformes et faciliter la prise de décision en fournissant des études et analyses pertinentes. Ce bureau doit aussi dresser l’état des lieux de plusieurs secteurs stratégiques pour aider à fixer les objectifs du plan d’actions quinquennal. Au fil des mois, le nombre et l’importance des missions confiées à Cyrielle s’accroissent.

Au cœur de l’État
Elle occupe bientôt un poste stratégique : responsable du suivi des projets, program-mes et réformes pour le ministère de la Décentralisation et de la Gouvernance locale et pour le ministère des Affaires sociales et de la Microfinance. Une fonction au cœur de l’action publique, où se joue la transformation concrète du pays. À partir de 2016, elle participe au pilotage de deux chantiers majeurs : la modernisation du port de Cotonou et l’élaboration de la stratégie à l’horizon 2060. Elle participe ainsi à la création de la Société des aéroports du Bénin, et gère pour le compte de l’État les acquisitions et fusions bancaires – la Banque internationale du Bénin et la Banque africaine pour l’industrie et le commerce fusionnent afin de créer la Banque internationale pour l’industrie et le commerce (BIIC). En 2019, son supérieur hiérarchique Johannes Dagnon, expert-comptable et cofondateur du cabinet Fiduciaire d’Afrique, lui conseille de s’inscrire en EMBA dans une grande école de commerce afin d’approfondir et de valider ses nouvelles compétences.
Après avoir fait part de ce projet de formation au ministère de l’Économie et des Finances, Cyrielle, qui a toujours rêvé de faire HEC, s’inscrit en Executive Master in Management, spécialité Finance. Après un report dû à la crise sanitaire de 2020, Cyrielle débute en 2022 son cursus à HEC, au rythme d’une semaine par mois, en même temps qu’elle supervise le déploiement de la nouvelle loi sur la décentralisation dans les 77 communes du Bénin. « HEC m’a outillée. Aujourd’hui, je sais structurer une stratégie et la mettre en œuvre, lire et suivre l’exécution d’un business plan, identifier des leviers de performance. Je gère des projets, des programmes et des réformes à l’échelle nationale, ce que je n’aurais jamais osé imaginer. J’ai appris à compter sur moi et ma famille qui est un soutien infaillible et indispensable, sans laquelle je ne pourrais pas avancer. » Son action ne se cantonne pas aux bureaux de la présidence. Cyrielle est une femme de terrain. Elle sillonne le pays, connaît parfaitement les douze départements du Bénin et ses communes. Élue municipale à Cotonou, 4e mandature, elle revendique un engagement profondément ancré dans le réel. « Je ne crois pas qu’on puisse développer un pays sans développer ses communes. » Pour cette femme engagée de 43 ans, la décentralisation est une nécessité, car le Bénin ne saurait se résumer à Cotonou : il s’incarne dans la diversité de ses territoires et de ses dynamiques locales.

Une vision qui porte ses fruits puisque le pays s’est profondément transformé en moins d’une décennie. Fin du délestage électrique, assainissement des finances publiques, modernisation des infrastructures de transport et des équipements publics (écoles, marchés…), politique en faveur du tourisme : les marqueurs du changement sont visibles. À cela s’ajoute le développement de filières clés, notamment agricoles et portuaires. « Nous sommes devenus le troisième exportateur de coton en Afrique, mais en termes de qualité, nous dépassons l’Égypte », se réjouit-elle.
Au cœur de cette dynamique, le port de Cotonou est devenu le centre névralgique d’un commerce modernisé. « Quand nous sommes arrivés en 2016, les paiements se faisaient encore en espèces… », raconte-t-elle. Une pratique propice aux dérives, à laquelle l’État a rapidement mis fin. La dématérialisation des paiements, combinée à une optimisation des procédures et à la formation des équipes a permis une hausse spectaculaire des recettes : plus de 160 %. Mais au-delà des chiffres, c’est toute une chaîne de valeur qui a été repensée. Grâce au développement d’infrastructures routières performantes, qui relient le nord agricole au sud portuaire, les producteurs de coton et les maraîchers peuvent acheminer leurs récoltes plus rapidement vers les zones d’exportation, limitant les pertes et augmentant leur revenu.
Amenée à occuper de hautes fonctions dans son pays après avoir passé près de deux décennies loin de son pays, Cyrielle prouve qu’un parcours n’est jamais écrit d’avance. En mai 2026, une nouvelle élection présidentielle a porté au pouvoir Romuald Wadagni, qui fut ministre de l’Économie et des Finances du gouvernement sortant.
Published by Daphné Segretain