Un poing levé représente le combat des étudiants pour un réveil écologique
© Éric Giriat

1. Que dit ce manifeste ?

La réponse de Rebeca Doctors (MSc.19), étudiante à HEC et à l’École polytechnique

L’objet principal du texte est de dire aux entreprises : si vous ne prenez pas en compte les enjeux écologiques dans votre stratégie, nous, les étudiants diplômés de grandes écoles, nous ne viendrons pas bosser chez vous. Le texte commence par rappeler un fait majeur : nous fonçons droit vers une catastrophe écologique et humanitaire mondiale. Le manifeste exprime la frustration des étudiants face aux mesures dérisoires proposées par les États, y compris des pays signataires de l’accord COP21.

En effet, selon nous, aucune ne s’attaque au coeur du problème : un système économique qui n’intègre pas la finitude des ressources et l’irréversibilité de certaines dégradations écologiques. Aucune politique ambitieuse ne remet aujourd’hui en cause des modes de vie totalement délétères. Les étudiants signataires déclarent donc qu’ils vont utiliser la marge de manoeuvre dont ils disposent en refusant d’aller travailler dans des entreprises qui n’intègrent pas ces enjeux. Grâce à ce moyen de pression, nous espérons susciter un élan collectif et appeler à la responsabilité des pouvoirs publics et des entreprises.

2. D’où vient-il et par qui a-t-il été signé ?

La réponse de Corentin Bisot, étudiant à l’École polytechnique

À l’origine de ce texte, il y a un petit groupe d’étudiants issus de grandes écoles et universités françaises : HEC Paris, Polytechnique, AgroParisTech, l’ENS Ulm et CentraleSupélec. L’idée d’une telle initiative était dans l’esprit de plusieurs d’entre nous, et à force d’en discuter, nous nous sommes dit : « Il faut le faire ! » Nous avons travaillé ensemble à formuler cet appel, qui a été soumis à la signature des étudiants de la plupart des établissements de l’enseignement supérieur en septembre 2018. À ce jour, le manifeste a recueilli environ 30 000 signatures, dont près de 500 venues d’HEC Paris, ce qui représente une proportion importante des étudiants présents sur le campus de Jouy.

De manière générale, les signataires sont majoritairement français, mais nous avons aussi des déclinaisons en Belgique et en Suède, où nous avons déjà recueilli beaucoup de signatures. Tout récemment, nous avons lancé l’initiative en Allemagne et en Angleterre. Cela ne correspond pas à un plan d’expansion mondiale : des étudiants d’autres pays nous ont spontanément contactés, et nous les avons accompagnés pour déployer le manifeste chez eux. Nous sommes parfaitement conscients de ne pas être représentatifs de l’ensemble de la communauté étudiante et encore moins de la jeunesse en général. Mais nous avons une carte particulière à jouer : celle de notre diplôme et de sa valeur sur le marché de l’emploi.

3. Quelles sont les ambitions des initiateurs ?

La réponse de Pierre Forges (H.18), Business Analyst à Air Liquide

Illustration écologie visage de profil sur fond noir avec un œil vert lumineux
© Éric Giriat

Nous avons d’abord voulu montrer que les préoccupations environnementales ne concernent pas qu’une minorité d’écolos rêveurs parmi les étudiants du supérieur : il s’agit d’un phénomène massif, il fallait le faire savoir au monde, et aussi aux jeunes eux-mêmes. Prendre conscience de notre nombre était un préalable très important pour enclencher un cercle vertueux, et inciter de plus en plus d’étudiants à se mobiliser. Et puis, bien sûr, c’est grâce à ce nombre que nous sommes pris au sérieux par les entreprises et les pouvoirs publics.

Ensuite, s’accorder sur un certain nombre de principes doit aider les étudiants et les jeunes diplômés à s’orienter et à se poser les bonnes questions : si je suis inquiet pour l’avenir de la planète, mais que je me dirige vers une carrière qui va contribuer à sa dégradation, est-ce qu’il n’y a pas un problème ? Le manifeste incite à la cohérence et à la responsabilisation. Par ailleurs, il donne des outils et des références utiles à tous les signataires qui veulent s’engager en pratique pour l’environnement. En revanche, nous n’allons pas jusqu’à donner des consignes, et encore moins une liste noire d’entreprises à éviter. Beaucoup de choses ont déjà été faites par des scientifiques ou des experts et nous ne nous pensons pas légitimes pour concevoir nos propres indicateurs.

4. Apporte-t-il quelque chose de nouveau ?

La réponse de Jean-Marc Vittori, éditorialiste pour Les Échos

Dans le contexte actuel, les entreprises se disputent âprement les « talents », c’est-à-dire les collaborateurs qui ont une réelle plus-value, et/ou ont reçu une formation pointue. Cette population a pris conscience de son pouvoir et a compris qu’elle pouvait dès à présent faire bouger les choses en pesant dans des négociations entreprises-employés. Jusqu’à présent, il n’y avait pas de revendication exprimée sous cette forme, la bataille de l’emploi se faisait uniquement dans le sens des entreprises, qui avaient un peu « tous pouvoirs ».

Aujourd’hui, ce sont les « talents » de demain qui prennent en otage les entreprises en disant clairement : « Soit vous changez, soit on ne vient pas travailler chez vous. » Et que les « talents » aient choisi de se focaliser sur l’écologie, c’est très intéressant. Ils utilisent la convoitise qu’attirent leurs profils pour défendre une cause qui ne concerne pas qu’eux. Les dirigeants d’entreprise sont très conscients des enjeux environnementaux, mais rien ne les force à s’engager sur ces questions : d’un côté, leurs actionnaires veulent des profits rapides et, de l’autre côté, leurs obligations légales sont faibles. Il n’y a quasiment aucune contrainte, donc pas d’impératif à se plier à ces injonctions. Avec ce manifeste écologique, et la crainte de voir les « talents » leur échapper, on peut espérer que les entreprises seront plus enclines à adopter des stratégies éco-responsables.

5. Doit-on y voir une forme d’idéalisme décroissant ?

Illustration deux personnages dans une voiture qui devient verte
© Éric Giriat

La réponse de Charles Claron (H.18), diplômé d’HEC et de l’École polytechnique

Il y a des sensibilités diverses parmi les 30 000 signataires. À titre personnel, le terme de décroissance ne me fait pas peur. Mais on peut imaginer que la majorité des étudiants d’HEC ou Polytechnique ne sont pas soudainement devenus des décroissantistes militants ! De manière générale, le manifeste évite de se rattacher à un mouvement ou à une doctrine spécifique. Il tire le signal d’alarme, ouvre des grandes questions, mais reste volontairement ambigu sur les solutions à apporter, au-delà du boycott des entreprises polluantes. Cela dit, dans le texte, nous appelons tout de même de nos voeux un « ralentissement choisi » pour une « société plus sereine ».

Les étudiants signataires du manifeste s’accordent sur la nécessité de rejoindre une trajectoire de sobriété (c’est d’ailleurs un terme utilisé dans l’accord de Paris sur le climat). Nous dénonçons ainsi l’élévation du PIB au rang d’indicateur de référence du progrès de nos sociétés. Chacun sait que cette focalisation sur la croissance du PIB va de pair avec une vision du monde et des comportements de consommation qui ne sont pas soutenables. Nous ne pouvons pas continuer à l’ignorer ou persévérer dans le déni : les modes de vie dans les pays développés doivent changer. Quant à savoir s’il y a de l’idéalisme là-dedans, c’est possible.

On entend souvent dire que le XXe siècle nous a fait perdre la notion de rêve commun et que les jeunes générations sont désespérément en quête de sens. Cela peut expliquer en partie l’engagement pour l’environnement et pour un changement de société. Mais cela ne suffit pas à expliquer l’engouement massif des étudiants autour de la question écologique. Comment éviter les conséquences dramatiques d’un réchauffement de 4 °C vers lequel nous nous dirigeons ? Ce n’est pas une question d’idéal, c’est une question de survie. C’est très pragmatique, en fait.

6. D’autres actions sont-elles prévues dans la suite du manifeste ?

La réponse de Marion Artaud (H.22), étudiante à HEC

Oui ! Devant l’ampleur prise par le mouvement, l’équipe organisatrice, dont je fais partie, a décidé de se structurer en trois pôles d’actions. Un premier groupe se consacre aux initiatives auprès des établissements d’enseignement supérieur. Aussi aberrant que cela puisse paraître, les sujets environnementaux sont à peu près absents des cursus généralistes dans les grandes écoles et universités aujourd’hui. Seuls les étudiants qui suivent des formations ciblées sur le développement durable ont des cours sur ce thème, alors qu’il constitue une dimension fondamentale de l’action des décideurs de demain.

Même à HEC, les enseignements sur l’environnement existent avec le centre SnO, mais n’infusent pas dans les autres filières. L’objectif est donc de mobiliser les étudiants pour qu’ils tentent de convaincre leur direction de faire évoluer les programmes. Le deuxième groupe gère les relations avec les entreprises : il cherche à susciter des rencontres avec des dirigeants de grands groupes pour faire passer notre message et identifier les freins qui existent chez eux. Enfin, un pôle transverse travaille sur une V2 du Manifeste, à paraître en septembre 2019. Le nouveau texte donnera des éléments concrets pour aider les étudiants à se repérer. Nous allons ainsi établir cinq critères permettant d’évaluer les pratiques d’une entreprise, en se basant sur des indicateurs existants (comme le bilan carbone), que nous aurons identifiés et validés.

7. Quelles répercussions pour l’instant ?

Un personnage en costard tient la Terre dans sa main, écologie
© Éric Giriat

La réponse de Matthieu Sattler (H.19), étudiant d’HEC et de l’École polytechnique

Le manifeste a eu pas mal d’échos : nous sommes passés à l’antenne de plusieurs radios, et quelques articles ont été publiés dans la presse. Surtout, nous avons commencé à attirer l’attention des pouvoirs publics. Nous avons ainsi rencontré les secrétaires d’État Brune Poirson, puis Emmanuelle Wargon par l’intermédiaire d’HEC Stories.

Évidemment, nous aimerions aussi diffuser notre message auprès d’autres ministères que celui de la Transition écologique, mais au moins les choses avancent. Enfin, même s’il ne s’agit pas d’une conséquence de notre initiative, le mouvement de grève scolaire et les manifestations étudiantes et lycéennes procèdent du même état d’esprit et vont dans le même sens que nous. Mais au-delà de ces répercussions visibles, nous espérons avoir eu un impact à l’échelle individuelle. Nous voulons croire que ce manifeste a aidé certains étudiants à assumer leurs convictions en dépit des résistances éventuelles de leur entourage, et à agir. Ensemble, nous avons un réel pouvoir de transformation.

8. Les entreprises prennent-elles ce mouvement au sérieux ?

La réponse de Sara Mandray (M.18), diplômée d’HEC et de l’ENS Ulm

Oui, et elles ont raison, car il est crucial pour elles de ne pas rater la mutation qui est en train de s’opérer dans les choix de vie. Certaines nous ont fait part de leurs difficultés à recruter ou à retenir des jeunes diplômés. Pour prendre deux exemples extrêmes, si je devais décider aujourd’hui entre un job chez Monsanto, qui commercialise des semences stériles et des produits chimiques destructeurs, ou Danone, qu’on connaît pour son projet Grameen au Bangladesh et pour son engagement dans la RSE, le salaire ou la fiche de poste n’entreraient même pas en ligne de compte. Les entreprises sentent qu’il s’agit d’un mouvement de fond et elles sont assez nombreuses à accepter ou solliciter des entretiens.

Nous en avons eu une vingtaine jusqu’à présent et le mouvement s’accélère. Nous rencontrons surtout des DRH et des responsables du développement durable, qui sont les plus directement concernés, mais aussi certains patrons. Je ne sais pas si ces entretiens aboutiront à des changements immédiats mais notre objectif est surtout de les sensibiliser et de comprendre ce qui peut freiner leur évolution vers des modèles plus durables. Nos discussions sont très ouvertes : le responsable d’une grande compagnie aérienne nous a expliqué qu’il était tout à fait conscient de l’impact environnemental du trafic aérien, qui augmente chaque année d’environ 5 %. Mais selon lui, ce n’est pas le rôle d’une compagnie de dissuader ses clients, qui se reporteraient sur ses concurrents : c’est au client de faire évoluer sa demande. Au-delà d’une pression sur le marché de l’emploi, les habitudes de consommation doivent changer, elles aussi.

Illustration, des entreprises commencent à devenir vertes, écologie, éoliennes sur le toit
© Éric Giriat

9. Que peuvent faire les pouvoirs publics pour accompagner le mouvement ?

La réponse d’Emmanuelle Wargon (H.92), secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire

Plusieurs projets du gouvernement vont dans le même sens que le manifeste. Sur le volet éducation, le projet de Service national universel, dont le pilote débutera en juin, pourra servir de base à l’apprentissage des fondements de la citoyenneté écologique. Et nous réfléchissons à la mise en place d’un brevet de culture minimale sur le sujet. En outre, un chantier a été lancé sur l’évolution des contenus pédagogiques dans le secondaire, visant notamment à mieux intégrer les problématiques environnementales dans les cours d’éducation civique. Ces actions permettraient de constituer un socle commun de connaissances sur l’écologie.

À titre personnel, je soutiens pleinement cette initiative : je trouve très sain que les étudiants interrogent leurs futurs employeurs sur le sérieux de leur engagement environnemental, et exercent ainsi une pression pour améliorer les choses. Bien sûr, les pouvoirs publics ont un rôle à jouer en ce domaine. Mais les entreprises dépendent très directement de leurs salariés et de leurs clients. Si tous expriment les mêmes attentes, elles seront bien obligées d’y répondre. Pour que cela fonctionne, tout le monde doit avoir accès aux informations nécessaires. C’est l’objet des lois sur la transparence en matière de RSE.

10. Une dénonciation de plus, est-ce vraiment important ?

La réponse de Rodolphe Durand (H.93), professeur de stratégie à HEC et Directeur du centre SnO

Ce manifeste est fondamental à deux égards. Premièrement, il signale la prise en considération par la future élite de la nation (école de commerce, université, école d’ingénieurs) de sa responsabilité sur l’avenir. C’est quelque chose de nouveau, surtout en France. Il y a déjà eu des plaidoyers concernant les responsabilités sociétales, à Harvard par exemple. Mais dans notre pays, ce n’est pas si commun. Ensuite, il est fondamental sur les thématiques qu’il aborde, à savoir l’écologie. Non seulement, la nouvelle génération prend la mesure de son propre impact, mais aussi de l’impact environnemental des entreprises.

C’est important de voir la génération actuelle se saisir de ce combat. Et également très précieux de la voir interpeller la génération précédente – à savoir, nous. Les étudiants d’aujourd’hui interpellent les élèves d’hier. « Qu’est-ce que vous avez fait ? Et qu’est-ce que vous allez faire, maintenant ? » Il y a une dimension intergénérationnelle dans ce manifeste, un appel à agir ensemble pour la planète. C’est une cause à laquelle l’ancienne génération est également sensible, d’ailleurs. La promotion 93 d’HEC, dont je fais partie, s’est réunie à l’association des anciens et a fait une réponse à ce manifeste pour lui exprimer son soutien et son aide. Il y a une réelle envie de changer les choses, et aussi d’instaurer un climat de solidarité et d’entraide.

 

Published by Arthur Haimovici

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