La Commission européenne envisage d’instaurer des droits de douanes sur les produits importés ayant une forte empreinte carbone. La mesure pourrait être adoptée dès juillet prochain.

POUR

“ La compensation carbone évitera le dumping climatique ”

Charles-Henri H.O5
Charles-Henri Colombier (H.05)
Directeur de la conjoncture chez Rexecode depuis 2016, il a travaillé pendant sept ans au BCG, aux bureaux de Paris et Casablanca. Il assure le suivi conjoncturel de la zone euro, de l’Allemagne et de l’Italie. Il est également en charge des marchés de matières premières et de l’énergie.

La Commission européenne ambitionne de réduire les émissions nettes de gaz à effet de serre en Europe de 55 % par rapport à leur niveau de 1990. La plupart des économistes estiment que le plus sûr moyen d’y parvenir sera d’augmenter significativement le prix du carbone en Europe. Ce qui implique un mécanisme d’ajustement du carbone aux frontières (MACF) qui taxe les importations en fonction de leur niveau d’émissions, afin de compenser la différence de tarification entre l’UE et ses partenaires commerciaux. En effet, le système d’échange de quotas d’émissions ne s’applique qu’au sein de l’UE, et ne concerne pas les importations, qui comptent pourtant pour un tiers dans l’empreinte carbone du continent.

Un mécanisme incitatif à l’international

La mise en place d’une telle mesure répond à quatre enjeux : climatique, économique, budgétaire et politique. En premier lieu, le MACF limite la « fuite de carbone » : sans lui, les importations en provenance de zones non soumises à la tarification du carbone seraient favorisées. On peut même espérer que cette mesure incitera les exportateurs à réduire leurs émissions pour être moins taxés, enclenchant ainsi une spirale vertueuse à l’échelle internationale. Deuxièmement, ce mécanisme d’ajustement du carbone aux frontières contrebalance la perte de compétitivité : sans lui, la tarification du carbone revient à taxer la production européenne. Le secteur manufacturier français, déjà fragilisé, n’y résisterait pas. Il faudra d’ailleurs s’assurer que le MACF s’applique aux importations de produits finis autant qu’aux biens intermédiaires.Troisièmement, le remboursement du plan de relance européen, à partir de 2027, est fondé sur l’hypothèse de nouvelles ressources budgétaires pour l’Union européenne.

Le MACF constituera l’une de ces nouvelles ressources. Sans lui, une hausse des prélèvements obligatoires européens risque d’être nécessaire. Enfin, d’un point de vue politique, l’Union évite, en instaurant cette taxe, de favoriser un dumping climatique, à l’heure où on l’accuse déjà de dumping social et de dumping réglementaire. Pour ces quatre motifs, un MACF européen paraît indispensable, malgré les difficultés techniques et juridiques qu’il soulève. L’administration Biden, qui a ébauché un projet similaire aux États-Unis, a ouvert sur ce sujet une fenêtre d’opportunité géopolitique.

CONTRE

“ L’Europe s’expose à des mesures de rétorsion ”

Anne-PAscale (H.89)
Anne-Pascale Guedon (H.89)
Après trente ans d’expérience dans les fusions-acquisitions et le développement à l’international, en particulier dans les biocarburants pour l’aéronautique, elle est devenue présidente de Stratexio Chine, un club issu du Medef qui accompagne l’expansion des PME françaises dans l’Empire du Milieu. Elle est également juge prud’homale et colonelle dans la réserve citoyenne de l’Armée de l’air.

Les taxes carbones existantes n’ont eu qu’un impact négligeable sur le réchauffement planétaire, et il en serait de même pour un mécanisme de compensation carbone aux frontières de l’Europe. Les entreprises ont jusque-là préféré compenser leurs émissions plutôt que de les réduire. Or une taxe carbone constitue une aberration économique, car le mécanisme pollueur-payeur aura pour effet mécanique d’augmenter les prix. Le prix de la tonne de CO2 a explosé pour atteindre 50 euros, soit une augmentation de 70 %. Cette forte hausse fait suite à l’annonce, en décembre dernier, de l’objectif européen de réduire de 55 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030. Cela signifie que les matières premières, l’acier, les produits chimiques ou agroalimentaires importés vont coûter beaucoup plus cher. Un rapide retour de l’inflation, favorisé par un mouvement de spéculation sur la hausse des prix, n’est dès lors pas à exclure. Du point de vue des échanges commerciaux, une telle taxe aura aussi pour effet de diminuer les volumes d’importations de l’Europe, qui se trouvera exposée à des mesures de rétorsion pénalisant ses exportations. C’est contraire aux principes du multilatéralisme.

Un frein à la relance européenne

En outre, un tel mécanisme d’ajustement aux frontières viendrait freiner la politique de relance lancée au niveau européen. Les entreprises qui ne peuvent pas relocaliser leur production et doivent importer seront taxées. Prenons l’exemple des masques contre le Covid-19. Réindustrialiser une usine de masques en France sans commande garantie par l’État n’est pas envisageable compte tenu des écarts de coûts de main-d’œuvre avec l’Asie. J’ai importé des millions de masques de Chine et j’ai étudié les appels à projets de Bercy, ce qui m’a permis d’aboutir à cette conclusion. Plutôt qu’une taxe carbone, je recommande de mettre en œuvre des incitations pour financer les innovations de rupture et les investissements nécessaires. Le gouvernement a montré l’exemple avec les plans sur l’hydrogène et sur le recyclage des matériaux plastiques. Je propose aussi un crédit d’impôt pour les investissements verts permettant la réduction de l’empreinte carbone des industriels, sur le principe du crédit impôt recherche (CIR). Pour finir, nous devons poursuivre les efforts engagés pour réindustrialiser l’Europe. Cela permettra de réduire les flux logistiques et l’empreinte carbone du transport provoqués par notre consommation. Comme le disait Confucius, « Là où il y a une volonté, il y a un chemin. »

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