POUR

“ L’accord avec Google est l’aboutissement d’un combat de dix ans ”

Marc Feuillée (H.86)
Contrôleur de gestion chez Hachette en début de carrière, il devient directeur financier de L’Express en 1990. Après un passage à la direction du magazine de consommation LSA, il revient à l’hebdomadaire en 1998 en tant que directeur général, avant de prendre la présidence du directoire en 2006. Depuis 2011, il est directeur général du groupe Figaro.

Cela fait plus de dix ans que les médias français et européens se battent pour obtenir une meilleure répartition de la valeur créée par l’audience digitale des sites d’information, devenue considérable. Pour exemple, Le Figaro, leader parmi les médias français en ligne, compte près de 25 millions de visiteurs uniques par mois. En indexant nos contenus de façon totalement gratuite, Google nous privait petit à petit de nos revenus. Or l’information représente un usage très important sur le moteur de recherche. Que deviendrait Google privé d’informations ?

Une encyclopédie en ligne ? Il y a déjà Wikipédia. Un site d’e-commerce ? Il y a Amazon. Au vu de la plus-value qu’apportent les médias, il paraissait logique d’obtenir une juste rémunération de la part de la plateforme. Et c’est dans cette optique qu’a été pensée la loi sur les droits voisins. La France a fait preuve d’une grande réactivité, puisqu’elle a été le premier pays d’Europe à la transposer, en octobre 2019, six mois seulement après sa validation au Parlement européen.

Une première victoire

Ce que je regrette, c’est que le gouvernement français ait considéré que le vote de cette loi était la fin de son travail sur cette question, sans réfléchir par exemple à un mécanisme de résolution de conflits. À partir de là, les discussions avec le géant américain étaient forcément asymétriques. Mais nous avons tout de même réussi, à partir d’un accord-cadre passé par l’Alliance de la presse d’information générale (APIG), à négocier des contrats de gré à gré avec Google. Pour Le Figaro,cela ne représente pas un apport financier considérable, et heureusement : il serait inquiétant de dépendre du paiement d’une plateforme, mais nous l’avons jugé satisfaisant. Surtout, il constitue l’aboutissement d’un combat de dix ans : comme nous le demandions, Google va enfin rémunérer une information pour la démocratie. Car c’est bien de cela que les députés européens ont discuté. Il ne s’agit pas de financer des fiches cuisine ou un panorama des dernières tendances vestimentaires. Et la loi française précise, de manière très juste, qu’un des critères de rémunération est lié au contenu généraliste et politique d’une information. Ce type d’information, qui contribue à la démocratie, implique des coûts : envoi de correspondants à l’étranger, enquêtes, analyses, travail de terrain, etc. Désormais, nous allons nous appuyer sur cet accord pour essayer d’en signer avec d’autres plateformes comme Facebook, LinkedIn, Twitter, Bing ou Apple News qui reprennent également des contenus d’information généraliste.

CONTRE

“ Les droits voisins vont renforcer la dépendance vis-à-vis des plateformes numériques ”

Jean-Christophe Boulanger (H.04)
Jean-Christophe Boulanger (H.04)
Après des débuts dans le conseil en stratégie, il se réoriente vers l’information en 2008, en rachetant EurActiv, média en ligne sur les affaires européennes. En 2013, il cofonde Contexte, journal expert sur les politiques publiques. Il préside depuis 2015 le Spiil, Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne.

En France, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les éditeurs de presse ont le contrôle de la distribution de leur contenu. La loi Bichet de 1947 accorde en effet à chaque titre, sans discrimination, le droit automatique d’être proposé sur tous les points de vente existants. Cela fait partie des fondements de notre démocratie. Mais depuis l’avènement d’internet et en particulier du duopole Google-Facebook, qui amène environ 50 % des audiences des sites de presse, ce contrôle de la distribution est mis à mal. L’enjeu pour les éditeurs est de regagner en autonomie vis-à-vis de ce type de plateformes. Or les droits voisins accentuent encore cette dépendance. Car désormais, une ligne de revenus des médias proviendra directement de ces acteurs du web et l’importance de cette ligne dépendra de l’audience du contenu sur ces sites. Les éditeurs auront donc tout intérêt à publier du contenu à forte audience, de manière à être bien référencés.

Un accord opaque

En d’autres termes, on peut redouter que ces plateformes deviennent indirectement, les rédacteurs en chef des médias. Quand on sait que les sujets à clics sont rarement les plus qualitatifs, j’y vois un danger pour la qualité du débat public, déjà miné par les fake news et la désinformation, et donc pour notre démocratie. En outre, dans l’accord signé entre Google et la presse d’information politique et générale (IPG), la firme américaine conditionne le versement des droits voisins à l’usage de « news showcase »,un service qui proposera gratuitement aux internautes des articles payants dans une timeline, ce qui donnera encore plus de pouvoir au géant du web et accentuera les inégalités entre médias.

Cet accord est d’ailleurs inéquitable à plus d’un titre, puisqu’il ne concerne que 13 % des éditeurs de presse français et exclut de façon très injuste de nombreux non-IPG pourtant fort utiles au débat public, qu’il s’agisse de presse spécialisée, scientifique ou même sportive. Un autre aspect gênant est son opacité : aucun chiffre n’a été divulgué sur les montants des contrats. Certes, il s’agit de contrats commerciaux, mais étant donné qu’ils découlent directement d’une loi, il m’aurait paru logique qu’ils soient transparents. Puisqu’on en est arrivé là, il faudrait a minima qu’une autorité puisse auditer les contrats, afin de vérifier que les conditions en sont équitables, procédure qui existe par exemple dans le secteur des télécoms. Au final, les droits voisins tels qu’ils ont été appliqués me semblent une mauvaise solution à un vrai problème, une réponse à court terme et sans réflexion stratégique.

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