Passé par M6, Lagardère puis Deezer, Louis-Alexis de Gemini a consacré sa carrière à raconter des histoires et à capter l’attention du grand public. Aujourd’hui, c’est vers une autre forme de récit qu’il se tourne : plus intime, plus lent, plus essentiel. Diplômé d’HEC, passionné d’histoire depuis l’enfance, il publie Une jeune fille qui n’est pas moi, un livre né de sa rencontre avec Isabelle Choko, rescapée de la Shoah. Un projet profondément personnel, au croisement de la transmission, de la résilience et d’une réflexion sur la violence humaine.

Pendant plus de vingt ans, Louis-Alexis de Gemini a évolué dans des univers où tout va vite : la télévision, les grandes audiences, la production de formats de prime time, les logiques de création sous pression. Mais derrière cette trajectoire très exposée se révèle une autre facette plus discrète : une fascination ancienne pour l’histoire, la mémoire et la manière dont les êtres humains traversent les épreuves.

Un premier déclic se produit au milieu des années 2000, lorsqu’il lance Pékin Express et découvre, à travers les voyages, d’autres territoires, d’autres réalités, d’autres mémoires. Puis vient en 2009 un documentaire tourné à Tchernobyl, qui le confronte au destin d’individus bouleversés après la catastrophe nucléaire. “J’ai commencé à être touché par la mémoire de l’histoire récente du XXe siècle dans ce qu’elle a de plus terrible, et par le destin d’humains qu’on oublie ou qu’on ne connaît même pas”, raconte-t-il.

En visite dans les camps de la mort

En 2014, Louis-Alexis de Gemini visite le camp d’Auschwitz-Birkenau. Sur place, il découvre notamment l’existence du camp des femmes à Birkenau. Père de trois filles qu’il élève seul depuis plusieurs années, il vit cette découverte comme un choc et il commence alors à s’intéresser au destin des femmes déportées — femmes juives, résistantes, communistes. 

Pendant plus de dix ans, il mène ce travail de recherche à titre personnel. Il lit, voyage, visionne des archives, écoute des témoignages. Peu à peu, ce sujet devient central dans sa vie intellectuelle et émotionnelle. “Je me suis passionné pour la vie des femmes dans le camp de Birkenau. À travers cette recherche, j’ai découvert des héroïnes, des femmes au destin remarquable.”

C’est dans ce cadre qu’il rencontre Isabelle Choko dans un documentaire de Patrick Rotman. Quelque chose, immédiatement, l’interpelle. Sa parole, sa lumière, son parcours. Et aussi un détail qui le touche particulièrement : après la guerre, Isabelle devient championne de France d’échecs puis vice-championne du monde aux échecs par équipe. Pour cet amateur d’échecs, la rencontre entre cette histoire de survie et cette trajectoire de reconstruction est bouleversante.

Une histoire d’amitié

Louis-Alexis de Gemini trouve son adresse mail sur Internet et lui écrit simplement. Isabelle Choko lui répond. En 2019, il la rencontre une première fois et prend le thé chez elle à Boulogne-Billancourt. Ce premier rendez-vous ne sera pas le dernier. Pendant trois ans et demi, il revient régulièrement la voir, le plus souvent le samedi après-midi. Une relation de confiance s’installe, puis une véritable amitié.

À ce moment-là, il n’est pas question d’écrire un livre, il s’agit surtout d’échanger, d’écouter, de comprendre. Puis la pandémie de Covid agit comme un révélateur. Conscient de la fragilité du temps, Louis-Alexis de Gemini commence à enregistrer sa voix. Il recueille ses récits, sa mémoire, ses silences aussi. Après une première interview téléphonique très émouvante, les entretiens reprennent ensuite en présentiel.

« Au fil des conversations, la relation dépasse le cadre d’un simple témoignage. Isabelle Choko me surnomme son « neuvième petit-fils ». Sa famille apprend à me connaître, comprend ma démarche et m’accueille. Aujourd’hui encore, je reste lié à ses proches. J’ai également remis ses archives audio et son travail au Mémorial de la Shoah à Paris, prolongeant ainsi cette volonté de transmission. »

La question de la résilience

Le livre prend forme après la mort d’Isabelle Choko, en juillet 2023. Louis-Alexis de Gemini écrit d’abord une lettre posthume, puis ressent le besoin d’aller plus loin. Il se met à écrire pour transmettre sa voix, bien sûr, mais aussi ce que cette rencontre lui a appris. Ne trouvant pas immédiatement d’éditeur, il décide à créer sa propre maison d’édition pour publier l’ouvrage.

Le titre, Une jeune fille qui n’est pas moi, est une phrase prononcée par Isabelle elle-même. Pour lui, elle dit quelque chose d’essentiel : la manière dont on peut, pour survivre, mettre à distance une part de soi. Une forme de dissociation, mais aussi de stratégie intérieure face à l’insoutenable. “J’ai trouvé cette phrase tellement belle. Et surtout, elle dit tout du sujet.”

Car ce qui l’intéresse profondément, au-delà du témoignage historique, c’est la résilience. Comment continue-t-on à vivre après l’effondrement ? Comment reconstruit-on une existence après l’inimaginable ? Comment passe-t-on de la survie à une forme de liberté retrouvée ?

Ces questions ne lui sont pas étrangères. Louis-Alexis de Gemini raconte avoir lui-même traversé un burn-out sévère à la fin des années 2000, après des années de forte intensité professionnelle. À ses yeux, ce vécu a nourri sa réflexion sur l’échec, la reconstruction et les ressources intimes que chacun peut mobiliser dans les périodes de rupture. Sans jamais mettre sur le même plan les souffrances, il explique que son propre cheminement l’a rendu particulièrement sensible à cette capacité humaine à se relever.

Cette expérience a renforcé chez lui une interrogation ancienne sur la résilience, mais aussi sur la violence humaine et les conditions dans lesquelles elle peut surgir. Son livre s’inscrit ainsi dans une réflexion à la fois intime et plus universelle, où la mémoire devient aussi un moyen de mieux comprendre les fragilités de notre temps.

HEC et l’ouverture au monde

Dans cet itinéraire, Louis-Alexis de Gemini revendique aussi l’influence d’HEC. Il distingue volontiers les années de classe préparatoire, qui lui ont appris la rigueur, l’endurance et l’organisation, puis les années à l’École, où il découvre les fondamentaux de l’entreprise et affine son goût pour l’international.

À HEC, il s’intéresse autant au marketing qu’à la finance, à la comptabilité ou à la logistique. Il suit également un parcours très ouvert à l’international, avec un passage à Columbia University à New York puis à l’Esade à Barcelone dans le cadre du CEMS. Cette dimension internationale l’accompagnera ensuite tout au long de sa carrière, entre l’Espagne, les États-Unis, la Chine ou encore le Brésil.

Il garde aussi de l’école des amitiés fortes, restées vivantes au fil des années. Mais avec le recul, il porte un regard lucide sur les limites des grandes formations de management : si elles apprennent la performance, elles disent encore trop peu de la vulnérabilité, de l’échec, de l’épuisement ou des formes de management toxiques qui gagnent le monde professionnel.

Transmettre autrement

Aujourd’hui, Louis-Alexis de Gemini poursuit ce travail à la croisée de plusieurs chemins : l’écriture, l’édition, la réflexion sur la résilience, la mémoire de la Shoah, mais aussi le coaching et la philosophie. Il donne également des conférences inspirantes — onze en 2025 — autour de la résilience, du sens et des trajectoires de vie. Il évoque volontiers sa lecture de Spinoza, qu’il considère comme l’un de ses grands guides intellectuels et thérapeutiques. Il évoque également d’autres projets, dont un long métrage dans lequel les figures féminines devraient tenir une place centrale.

Au fond, Une jeune fille qui n’est pas moi raconte autant une rencontre qu’un déplacement intérieur. Celui d’un homme qui, après avoir longtemps produit des récits pour le grand public, choisit de se confronter à une parole rare, fragile et essentielle. Celui d’un père aussi, qui pense à ce qu’il veut transmettre à ses filles. Celui, enfin, d’un diplômé d’HEC qui rappelle qu’une trajectoire n’est jamais figée, et qu’il est toujours possible, à un moment de sa vie, de revenir à l’essentiel.

“J’ai diverti des gens pendant vingt ans. J’ai adoré faire ça. Aujourd’hui, j’essaie de contribuer autrement, en racontant des histoires qui aident peut-être à regarder le monde avec un peu plus de profondeur, un peu plus d’humanité.”

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