Et si le prochain grand chocolat ne venait ni de Côte d’Ivoire ni du Ghana, mais du Bénin ? C’est le pari de Gounou Moutawakilou (M. ??), diplômé d’HEC, qui s’est lancé dans un défi aussi entrepreneurial que structurel : construire une filière cacao locale, de la fève à la tablette. 

Lorsqu’il découvre le chocolat au Japon pendant un voyage professionnel en 2015, Gounou Moutawakilou n’imagine pas encore qu’il en fera le cœur de son projet entrepreneurial. « Je connaissais le chocolat, mais pas comme une habitude », raconte-t-il. Formé à l’agro-économie au Bénin, il a déjà été confronté à la réalité agricole, lors d’un stage en milieu rural : « C’est là que j’ai découvert la matière première, le cacao, et les producteurs. Et ça ne s’est jamais arrêté. » À l’époque pourtant, le cacao béninois est presque invisible.

Une filière en retrait face aux géants africains 

En Afrique de l’Ouest, la production de cacao est largement dominée par la Côte d’Ivoire et le Ghana, qui concentrent à eux seuls près de 60 % de l’offre mondiale. À côté, le Bénin apparaît comme un acteur marginal, avec une production limitée et peu structurée. 

Historiquement pourtant, le pays a connu une culture du cacao qui a progressivement décliné, au profit d’autres cultures comme le coton ou la noix de cajou. Résultat : une filière désorganisée, peu valorisée, et largement dépendante d’acteurs extérieurs. « Le cacao était acheté par des Nigérians qui fixaient les prix comme ils voulaient, décrypte Gounou.  Il n’y avait aucune chaîne de valeur locale, aucune valorisation. » C’est précisément cette absence qui va devenir une opportunité.

Reprendre la chaîne de valeur, de la fève à la tablette 

Avec sa société Bolka Group (contraction de bold et de cacao), Gounou Moutawakilou fait un choix stratégique fort : maîtriser toute la chaîne de production, dans une logique dite bean-to-bar, de la fève à la tablette. « L’idée, c’est vraiment d’aller du producteur jusqu’à la tablette, on ne rajoute pas de produits extérieurs. » Contrairement aux grands modèles industriels, il ne possède pas de plantations mais s’appuie sur un réseau de plus de 700 petits producteurs, qu’il accompagne et forme, notamment sur une étape clé : la fermentation. « Si on rate la fermentation, c’est impossible de rattraper la qualité plus tard, insiste-t-il. C’est un des défis majeurs dans les pays producteurs. » Aujourd’hui, l’entreprise transforme près de 300 tonnes de cacao, avec un objectif de 500 à 600 tonnes à court terme. En 2025, cela représente environ 193 tonnes de chocolat produites, pour un chiffre d’affaires compris entre 400 000 et 500 000 euros.

Un positionnement premium pour exister 

Face aux géants ivoiriens ou ghanéens, la stratégie ne peut pas être celle du volume. Gounou fait donc un choix assumé : celui du haut de gamme. 

Ses tablettes, vendues autour de 7,50 euros, sont distribuées dans des épiceries fines en Belgique majoritairement ou en France. « Ce sont des magasins qui recherchent du chocolat d’exception », précise-t-il. Ce positionnement permet aussi de valoriser une origine encore inconnue. « Commercialement, ça nous donne une force : proposer une origine qui n’existe pas sur le marché. » Et le pari semble fonctionner. « Quand un consommateur vous écrit pour vous dire que c’est le meilleur chocolat qu’il ait goûté, ça n’a pas de prix », confie-t-il tout sourire. 

Entre production locale et marché international 

Le modèle de Bolka repose aujourd’hui sur un équilibre hybride : une production et une première transformation au Bénin, puis un conditionnement en Europe. Le chocolat est exporté sous forme de blocs, avant d’être moulé et emballé en Espagne. Un choix pragmatique, qui permet de s’adapter aux contraintes logistiques et commerciales du marché européen. Mais l’ancrage local reste central. « On transforme déjà au Bénin. Et surtout, on travaille directement avec les producteurs. » L’impact est tangible : meilleurs prix, structuration des coopératives, montée en compétence. 

Naviguer dans un marché mondial instable 

Le projet s’inscrit dans un contexte particulièrement volatil. Entre 2023 et 2025, les prix du cacao ont connu des variations extrêmes, passant de moins de 3 000 dollars à plus de 10 000 dollars la tonne avant de redescendre. Face à cette instabilité, Gounou fait un choix stratégique : absorber les fluctuations plutôt que les répercuter. « Je promets à mes clients de stabiliser les prix explique-t-il.  Mon objectif, ce n’est pas de faire un coup, mais de construire un marché durable. » Un pari risqué, mais cohérent avec sa vision long terme. 

HEC comme accélérateur 

C’est aussi cette vision qu’il dit avoir consolidée à HEC, où il suit un programme exécutif en 2023. « HEC m’a apporté des outils immenses. Ça a cassé les limites que j’avais dans la tête. ». Structuration financière, levée de fonds, internationalisation : en quelques années, il crée une holding, ouvre des filiales en Espagne et au Togo, et amorce une expansion rapide.« Passer de PME à groupe international, ce n’est pas une contrainte physique. C’est une contrainte intellectuelle. » 

Construire une filière, au-delà d’une entreprise 

Aujourd’hui, le principal enjeu n’est plus seulement de produire ou de vendre, mais de sécuriser la matière première. « Il y a de plus en plus de traders qui arrivent. Il faut garantir la qualité et la quantité », indique l’homme d’affaire et de sens, prévenant. 

Mais au-delà du business, le projet porte une ambition plus large : celle de bâtir une filière.« Le sens Europe-Afrique existe. Mais l’inverse, beaucoup moins, observe-t-il.  On veut montrer que l’Afrique peut produire, transformer et exporter de la valeur. »Une manière de redessiner les flux économiques — et peut-être, à terme, de repositionner le Bénin sur la carte mondiale du cacao. 

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