Presse, impact social et industrie agroalimentaire en Afrique de l’Ouest : le parcours de Dani Garbarz défie les catégories. Cofondateur de la Laiterie du Berger, il accompagne depuis plus de vingt ans un projet devenu emblématique au Sénégal. Une aventure à la croisée du sens et de la performance.

 

Dani Garbarz fait partie de ces entrepreneurs dont le nom reste discret, alors que leurs innovations sont utilisées par tous. Visionnaire, il sait anticiper les usages. À sa sortie d’HEC dans les années 1990, il se lance dans l’aventure entrepreneuriale en éditant des CD-Rom, en partenariat avec des magazines thématiques et Sarah Herz (H.97). Mais ce format, vite dépassé, ne le retient pas longtemps. Dani fonde alors les Éditions Addictives et s’impose comme un pionnier de l’édition digitale : lecture mobile, narration sérielle, romances conçues pour le binge-reading. Une approche résolument centrée sur les usages, loin des codes traditionnels de l’édition.

Dans le même temps, Multimédia Press développe un modèle fondé sur des contenus optimisés par la donnée et la performance. Là encore, une constante : comprendre les comportements réels pour bâtir des modèles économiques durables. Mais c’est à plusieurs milliers de kilomètres de là, au Sénégal, que son rôle d’entrepreneur prend une dimension nouvelle.

Aux origines : une intuition simple, presque évidente

L’histoire de la Laiterie du Berger commence avec une idée simple et beaucoup de bon sens. « C’est une société fondée au début des années 2000, avec l’envie de créer une usine de traitement du lait pour faire du yaourt localement au Sénégal. » À l’origine du projet : Bagoré Bathily – fils d’un ami du père de Dani, devenu ami à son tour – vétérinaire sénégalais animé par l’ambition claire de structurer une filière laitière inexistante. « Il n’y avait pas du tout de filière lait. Son idée, c’était ça : développer la filière lait, c’est le but de sa vie. »

Pourtant, dans le nord du Sénégal, les éleveurs peuls produisent du lait, mais ils n’ont aucun débouché. Créer une laiterie, ce n’est donc pas seulement transformer du lait, c’est bâtir une chaîne de valeur complète : collecte, accompagnement des éleveurs, production industrielle, marketing et distribution. « Baba (Bagoré Bathily) s’est intéressé dès le début aux besoins spécifiques des éleveurs. Pour produire un lait de qualité, il faut de la méthode, de bons aliments pour le bétail, des procédures de contrôle sanitaires, des formations… Il a su mettre tout cela en place cela car il est lui-même vétérinaire et qu’il connaît bien le monde des éleveurs, il a su gagner leur confiance, il leur parle dans leur langue », indique Dani.

Dolima : démocratiser le yaourt, structurer un marché

Très vite, la marque Dolima devient le bras armé de cette ambition. « Dolima, c’est la marque de yaourt. » L’enjeu : rendre le produit accessible à tous, dans un pays où la consommation de produits laitiers est traditionnelle. « Dolima c’est devenu des petits berlingots, accessibles à tous, comme un snack pour un enfant, et ça s’adresse à tous les revenus. » Le succès est au rendez-vous et dépasse même les attentes. « Nous avons une croissance moyenne sur les 5 dernières années de 25 %, 50 millions d’euros de chiffre d’affaires cette année. À l’échelle du Sénégal, c’est colossal. C’est comme une boîte du CAC40 en France », sourit-il. Aujourd’hui, la Laiterie du Berger capte jusqu’à 70 à 80 % du marché formel du yaourt dans le pays ; preuve qu’un modèle local peut rivaliser avec les standards internationaux.

Industrialiser dans un environnement contraint

Derrière cette réussite se cache une réalité plus complexe : développer une industrie dans un environnement où les infrastructures sont limitées. « Il n’y a pas d’électricité fiable, il faut avoir sa propre électricité, sa propre eau », explique l’entrepreneur qui fait le voyage environ deux fois par an. Passer d’une production artisanale à une échelle industrielle est un défi majeur. « Devenir une société industrialisée, c’est beaucoup plus compliqué parce qu’il n’y a pas les infrastructures. » C’est pourtant ce cap qui est franchi avec la construction d’une nouvelle usine près de Dakar. « La nouvelle usine a le potentiel de produire 150 000 tonnes par an. » Soit cinq fois la capacité de l’usine historique.

Visite de l'usine en compagnie d'Antoine de Saint-Affrique, directeur général de Danone.

Visite de l’usine en compagnie d’Antoine de Saint-Affrique, directeur général de Danone.

Le rôle clé des investisseurs… et la rareté du financement local

Pour soutenir cette croissance, la Laiterie du Berger s’appuie sur des investisseurs internationaux, dont Danone, Amundi ou le fonds Grameen du Crédit Agricole font partie. Le financement reste un défi structurel. « Il n’y a pas de financement local en Afrique, c’est quasi impossible », déplore Dani Garbarz qui joue ici un rôle déterminant avec sa Holding du Passage. « Avec cette holding que j’ai créée, mon but est de répliquer l’expérience de la Laiterie sur d’autres industries en Afrique de l’Ouest. » Un véhicule d’investissement pensé pour structurer un écosystème industriel là où il fait défaut.

Discussion avec Jean-Michel Severino (à gauche), ex-directeur général de l’Agence française de développement (AFD) et gérant d'I&P, fonds éthiques consacrés aux PME d'Afrique subsaharienne, et Muhammad Yunus (au centre), économiste et homme d'État bangladais, fondateur de la Grameen Bank, première institution de microcrédit au monde.

Discussion avec Jean-Michel Severino (à gauche), ex-directeur général de l’Agence française de développement (AFD) et gérant d’I&P, fonds éthiques consacrés aux PME d’Afrique subsaharienne, et Muhammad Yunus (au centre), économiste et homme d’État bangladais, fondateur de la Grameen Bank, première institution de microcrédit au monde.

Un écosystème de 1 000 personnes

Aujourd’hui, la Laiterie du Berger dépasse largement le cadre d’une simple entreprise.« Maintenant il doit y avoir autour de 1000 salariés, et plus de 8000 familles d’éleveurs qui vendent leur lait, c’est tout un écosystème. » De la collecte du lait à la distribution, toute une chaîne logistique s’est mise en place avec des camions, des mobilettes, des vélos, tous les modes de diffusion. » Un réseau profondément ancré dans le tissu local, au service d’un objectif : produire et consommer local.

Du yaourt à la glace

Sous le soleil du Sénégal, la glace n’est pas qu’un plaisir : c’est une pause rafraîchissante, un réflexe pour les consommateurs… et une véritable opportunité pour le business. La Laiterie du Berger l’a bien compris et a investi dans une petite structure existante, avec une idée ambitieuse : transformer son savoir-faire en succès industriel. « Cette usine utilise la matière grasse de notre lait, c’est un bon écosystème .» C’est là que Kood entre en scène. La jeune marque produit et distribue crèmes glacées et yaourts glacés aux saveurs variées — vanille, chocolat, bouye — sous le nom Milky, dans différentes régions du Sénégal.

L’entreprise est encore modeste, mais le potentiel est énorme. « Avec les méthodes de la laiterie, Kood peut passer à 5 ou 10 millions d’euros en cinq ans. » Et le secret reste le même : tester, ajuster, perfectionner. « On va la faire passer dans un système de test utilisateur jusqu’à trouver la recette parfaite. » Une approche presque data-driven… appliquée avec rigueur au monde gourmand de l’agroalimentaire.

Au-delà des produits, c’est un véritable modèle qui se dessine. « On va prendre des participations dans des sociétés industrielles en synergie avec la Laiterie du Berger. », indique Dani. Objectif : créer un écosystème intégré, allant de l’alimentation du bétail à la logistique. « Il y a tout un tas de choses indispensables à un bon fonctionnement de l’écosystème. » Avec une constante : ne jamais sacrifier l’impact, dans l’ADN de Baba. « LDB s’est qualifiée comme B Corp, nos autres investissements doivent être à la hauteur », déclare Dani épousant l’éthique de son ami. « Il est aussi à l’aise avec les chefs de clan peuls que face à un investisseur. » C’est lui qui a su convaincre les éleveurs puis les investisseurs et industriels internationaux comme Danone. Un rôle de passeur, indispensable dans un projet aussi hybride.

Au fond, la Laiterie du Berger incarne une autre manière de faire du business. Un modèle où performance économique et impact social ne s’opposent pas mais se renforcent. « Rien que d’exister, ce n’est pas évident, c’est un exploit. » Dans un environnement contraint, chaque étape est une conquête. Et derrière cette réussite, un fil rouge : la capacité à construire des solutions dans la durée, loin des projecteurs.

Dani Garbarz (H.95) et Bagoré Bathily,
cofondateurs de la Laiterie du Berger.

Photographies : © Patrick Willocq – Aldi Diassé

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