Diplômé d’HEC en 1970, Daniel Benoin a choisi de vivre sa passion pour les planches. Le metteur en scène a fait d’Anthéa, le théâtre qu’il dirige à Antibes depuis 2013, l’une des salles les plus fréquentées de France grâce à sa programmation éclectique. Rencontre, après des mois de fermeture pour cause de crise sanitaire.

Salle de théâtre à Antibes
Au cœur de son théâtre ultramoderne inauguré en 2013, Daniel Benoin veille sur 11 000 m2 d’espaces dédiés au spectacle vivant. Sous toutes ses formes.

À Antibes, on ne badine pas avec le spectacle vivant. Avenue Jules Grec, à quelques enjambées du rivage, sous un soleil radieux de mi-juin, s’élève le théâtre Anthéa, un bâtiment monumental dont l’allure oscille entre paquebot futuriste et forteresse excentrique. Signé de l’architecte Patrick Fagnoni, l’édifice en impose. Son béton lisse resplendit dans la lumière comme du métal. Autour, quelques palmiers dans la brise marine. Il fait 27°C sous la chaleur des projecteurs. Derrière les portes de l’entrée, c’est un tout autre show : une rampe hélicoïdale s’envole vers les étages. Cette scène exceptionnelle, l’une des plus belles de la Côte d’Azur, sinon de France, a été inaugurée en 2013. À la tête de ce vaisseau de 11 000 m2, un capitaine expérimenté, un vieux loup de mer, à la carrure du Commandeur, qui a déjà navigué sur presque toutes les planches de l’Hexagone. Cet oiseau rare s’appelle Daniel Benoin (H.70) et il est metteur en scène, comédien, auteur, traducteur, réalisateur, ex-directeur de plusieurs scènes d’envergure nationale (à Saint-Étienne, à Nice), mentor et ami d’innombrables stars et… ancien d’HEC – « cherchez l’erreur ! », disent encore certains. Il a 73 ans, pas le goût de rêvasser et il nous attend.

11h, conférence de rentrée

Lunettes de soleil et costume noir ouvert sur une impeccable chemise, blanche comme sa crinière léonine, Daniel Benoin trépigne sur le ponton supérieur du cinquième étage, où s’ouvre la splendide terrasse du théâtre. Vue imprenable sur la baie d’Antibes, la vieille ville ceinte de ses remparts, le fort Carré en forme d’étoile, la pinède aux villas luxueuses et dans le port de plaisance, une armada des yachts. Plus loin, le soleil a jeté sa poudre d’or sur le large. Quelques voiles blanches glissent langoureusement. Mais le directeur des lieux se fiche d’admirer le paysage. Ce matin, c’est la reprise, enfin ! Après les confinements, les annulations, les spectateurs à rembourser et des acteurs au bord de la crise de nerfs, cette année et demie de crise sanitaire a paru l’éternité. Alors, cette fois, la croisière a bien l’intention de voguer et prévoit de faire escale chez Molière, Verdi, Shakespeare, Orwell, Pirandello, Dumas, La Fontaine… Et pour le faire savoir, Daniel Benoin a convoqué les journalistes de la région, ainsi que tout ce que le coin compte de courtisans et d’élégantes. De temps à autre, Laura Bonaud, l’assistante de Daniel, lui souffle à l’oreille les noms des invités qu’il ne faut pas manquer de reconnaître, même masqués. L’acteur, à qui nous n’avons pas encore eu le temps d’adresser la parole, est accaparé par son rôle : courbettes à la façon du Bourgeois gentilhomme, salutations et joie des retrouvailles après une si longue période de disette mondaine.

11h30, sous les applaudissements

Le maire de la ville, Jean Leonetti, a fait le déplacement. Avec Daniel, ils se tutoient, se tapent dans le dos et au micro, depuis huit ans qu’ils travaillent ensemble, leur duo est bien huilé. La conférence de presse, vindicative, est lancée : « On a fait une différenciation très significative entre ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas. La culture n’est peut-être pas essentielle pour vivre, mais elle est indispensable. » Applaudissements dans la salle. Puis, c’est au tour du directeur de dérouler sa saison. Voix grave, silence mesuré, œil charmeur, humour et cabotinage, l’homme sait y faire. « Content de vous revoir… », lâche-t-il avec émotion. Nouvelle salve d’applaudissements. « Pendant un peu plus de seize mois, je me suis posé beaucoup de questions, souvent contradictoires, et les réponses changeaient sans cesse, y compris au cours d’une même journée… » Et de poursuivre sur le dilemme cornélien dans lequel se retrouve un directeur de théâtre qui n’a soudain plus de recettes de billetterie, mais se doit d’investir pour la saison suivante s’il veut retrouver le public et ses recettes… Conclusion du maestro : pas question cette année de se prendre pour Harpagon – même s’il est vrai que son ami Michel Boujenah montera sur la scène du théâtre en janvier prochain pour incarner le rôle, dans une brillante mise en scène de L’Avare qu’il a signé. Au total, près de 70 spectacles différents sont ainsi prévus, dont une quinzaine de créations originales, et plusieurs mises en scène du directeur du théâtre lui-même. Avec 225 représentations prévues sur l’année, dont 40 % reprogrammées de la saison précédente, la saison 2021- 2022 s’annonce particulièrement généreuse.

12h30, interviews et petits fours

Retour sur la terrasse. Pendant le cocktail, notre homme nous échappe encore. Sous un soleil de plomb, il doit maintenant répondre aux sollicitations des médias locaux. La sueur perle sur son front mais il reste imperturbable et tente de vanter les têtes d’affiche de la saison prochaine, alors que l’assemblée s’affaire au buffet. Plus que jamais, il a ouvert son carnet d’adresses pour faire venir des pointures qui rempliront sa salle, tels Sami Bouajila, César du meilleur acteur en 2021, qui fut son élève à Saint-Étienne, mais aussi Fabrice Lucchini, Isabelle Carré, Bernard Campan, Guillaume Gallienne, Daniel Auteuil, Alex Lutz, Edouard Baer, Vincent Dedienne… La liste des célébrités qui passeront par Antibes dans les prochains mois est impressionnante. Même Gérard Depardieu a accepté de revenir à Anthéa avec son fameux tour de chant consacré à Barbara… « Moi qui l’ai vu quatre fois, je pense que c’est l’un des spectacles les plus émouvants qui m’ait été donné de voir au cours de ces cinq dernières années », assène-t-il. Derrière lui, une phrase imprimée en lettres noires sur une porte vitrée: « En dehors du théâtre, est-il une vie ?» La citation est signée du metteur en scène Gaston Baty, l’un des fondateurs en 1927 du « Cartel » théâtral, avec Louis Jouvet et Charles Dullin. Cette sentence va comme un gant à notre personnage. « Quand il est au théâtre, c’est-à-dire presque tous les jours de la semaine, il vit dans son bureau, avec l’obsession de ne pas perdre une minute de son temps », révèle Vincent Brochier, le secrétaire général d’Anthéa. Libéré et joyeux, Daniel Benoin nous rejoint. « Tout ce qui vient d’être dit est vrai , s’amuse-t-il. Le matin, c’est généralement ma casquette de directeur que je porte, en enchaînant les réunions avec les équipes. L’après-midi, je me penche sur les mises en scène de mes prochains spectacles. » Et le soir, il est souvent présent pour assister à la représentation, féliciter les comédiens, rencontrer le public. Son implication a des allures de sacerdoce.

13h, déjeuner, set et match

« Le midi, poursuit Laura son assistante, c’est livraison de sushis dans son bureau, autrement dit ce qu’il y a de plus rapide à ingurgiter. » Les sushis sont là, mais comme pour étouffer sa réputation de bourreau de boulot, Daniel nous invite à partager un vrai repas.« On ne va pas bien loin », prévient-il toutefois. Direction le tennis-club d’Antibes, qui étend ses rectangles de terre battue à l’arrière du théâtre accessible par la sortie des artistes. Au milieu des clients en short blanc et bandeau à la Björn Borg vissé sur le crâne, Daniel Benoin, devant sa viande grillée, prend enfin le temps de se dévoiler : « J’aime travailler, car je travaille sur ce que j’aime », dit-il. Et cela remonte à loin : « Quand j’ai eu 20 ans, j’ai pris la décision de ne plus dormir que cinq heures par nuit au lieu de huit en moyenne. Car j’avais fait le calcul que cela me faisait gagner environ deux mois de vie éveillée, du temps pour lire, mettre en scène, aller au théâtre. En réalité, après quelques semaines d’entraînement, on s’y fait très bien et c’est tout à fait possible jusqu’à l’âge de 50 ans. Après, contrairement à l’idée reçue, plus on vieillit plus on a hélas besoin de sommeil. » Et comment est-il arrivé au théâtre ? « Sur un coup de bluff. » Né à Mulhouse dans une famille plutôt modeste, le jeune homme, bon élève, fait ses classes préparatoires à Ginette, surnom donné au lycée privé Sainte- Geneviève de Versailles. Là-bas, malgré l’âpreté des méthodes éducatives de la fin des années 1960, il réussit à convaincre les Jésuites qui gèrent l’établissement de le laisser monter une pièce de TS Eliott intitulée Meurtre dans la cathédrale. Il n’a jamais fait de théâtre mais en a tellement envie qu’il fait croire à tous le contraire. Face au succès, l’année suivante il s’attaque à L’Exception et la règle, de Brecht. À HEC, même audace et même succès. Il obtiendra même de la direction qu’on mette à sa disposition le grand hall de l’école pour accueillir ses mises en scène. Une première. « Dès le départ, j’ai aimé diriger les acteurs, penser les éclairages et les décors, concevoir un spectacle comme un tout », se souvient-il. Coté business, les opportunités ne manquent pas : il part faire un stage dans une grande entreprise au Mexique, on lui propose un poste, avec un salaire mirobolant et la perspective de bientôt remplacer le patron vieillissant ; sa carrière est faite. C’est le tournant de sa vie : deux routes se présentent. Bohème ou sérieuse. « Troublé par cette offre, je suis reparti en France en expliquant que je voulais d’abord poursuivre mes études. Une manière de gagner du temps. Au bout du compte, j’ai fini par regarder les choses en face : je voulais faire du théâtre et rien d’autre. »

16h, en coulisse…

Retour dans le paquebot. Direction la salle des machines. Comme souvent, le directeur fait sa tournée des coulisses, histoire de saluer les techniciens ou de jeter un œil aux répétitions en cours. Dans une petite salle, on prépare une pièce qui doit se jouer le lendemain. Dans la grande aux 1 300 places, la salle Jacques Audiberti (écrivain né à Antibes), on installe des éclairages. « Ce n’est pas une exagération de dire que nous faisons partie, avec 14 000 abonnées et plus de 130 000 spectateurs par an, du club très fermé des cinq plus grands théâtres de France », souligne le patron. « Et ici, les installations sont à la hauteur des ambitions : je sais de quoi je parle, puisqu’au cours du chantier de construction, c’est moi qui ai exigé une scène plus grande en faisant ajouter plus de sept mètres de profondeur de scène ». De quoi proposer notamment de grands opéras tel ce Mac Beth de Verdi sur lequel il travaille pour la saison prochaine, dans une vision renouvelée « J’ai toujours dirigé des théâtres où j’étais le dernier arrivé. Ici, ça a été le contraire : en 2013, la page était presque blanche, j’étais le premier directeur, celui qui essuie les plâtres. J’ai pu choisir mon équipe et mettre mon nez dans les plans. » Un peu trop même. Cette année-là, à force d’arpenter les planches, Daniel a failli y passer : il est tombé dans la fosse d’orchestre, une chute de près de trois mètres qui lui a valu plusieurs semaines d’hôpital. Cet homme passionné et inépuisable a décidément quelque chose de Molière.

17h, dans son bureau-bibliothèque

Au quatrième étage, le directeur est attendu. Un rendez-vous pour un échange publicitaire, puis une série d’appels à passer pour caler le début de la saison. Et enfin quelques réunions avec son équipe. Nous voilà, donc, dans un immense bureau tout en longueur aux murs tapissés de livres. Tchekhov, Marivaux, Beckett, Ionesco… Que du théâtre ou presque. « Je n’arrive pas à travailler assis derrière un bureau. Alors je me suis installé mon espace au bout d’une longue table de réunion ». C’est donc là, entre un parapheur obèse de paperasses, des piles de cartes de visite, des manuscrits, un tube de vitamines C, un flacon d’encre noire et des livrets d’opéra que le metteur en scène tient le gouvernail. Chaque année, il monte plusieurs spectacles, notamment des opéras. « J’estime que c’est le devoir d’un directeur de théâtre de se dévoiler et de montrer au public ce qu’il sait faire et de proposer ses choix personnels. » Quand approche le moment de la première, à chaque fois, sa vie se transforme en marathon. Nuit et jour, jusqu’au lever de rideau, il veut tout contrôler : les éclairages, les costumes, les animations vidéo qui viennent souligner le jeu des acteurs – l’une de ses marques de fabrique.

Daniel Benoin (H.70)

18h, séance de teasing

Tom Courboulex, secrétaire général adjoint, vient d’entrer dans son bureau, ordinateur portable sous le bras. Au menu : séance de visionnage des vidéos qui accompagneront la présentation que fera Daniel Benoin de la saison, cette fois dans la grande salle, et devant le public. Ici, un extrait du spectacle de Daniel Auteuil, qui se jouera en mars prochain. Là, quelques images colorées de chorégraphies inspirées de Boolywood, au programme en novembre. Un moment important qui déclenche souvent des salves d’abonnements. Quarante ans qu’il dirige des théâtres. Il sait ce qu’il veut, ce qu’il ne veut pas.

19h30, lever de rideau

Ce soir, le public est venu nombreux. La salle principale n’est pas pleine, demi-jauge oblige, mais c’est déjà une forme de résurrection. Sous les éclairages, le directeur apparaît. Nouveau numéro d’acteur : « Ah, ça fait du bien de vous revoir… », dit-il de sa voix grave. La salle vibre et l’équipe le rejoint sur scène. « Ceux qui depuis un peu plus de seize mois ont tenu le coup et préparé ce moment où on lève à nouveau le rideau… » Une quinzaine de personnes. Pas plus. La responsable des abonnements, ceux de l’accueil et de la billetterie, la chargée des relations avec le jeune public, les régisseurs lumière et son… Une troupe à l’ancienne dans un théâtre ultra moderne. Applaudissements nourris. Daniel Benoin reprend la parole. Comme ce matin, il raconte la solitude du directeur de théâtre quand tout s’arrête. La réplique est là, bien rodée. Il s’est beaucoup posé de questions durant la crise sanitaire, n’a pas trouvé les réponses, alors il a décidé de continuer comme il faisait avant : « une saison pleine et variée ». Pour que le spectacle continue.

Sébastien Desurmont

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