Commissaire-priseuse pas comme les autres, cette passionnée d’art, diplômée d’HEC (H.94) et de l’École du Louvre, valorise un patrimoine méconnu : celui des entreprises. Ses ventes aux enchères connaissent un succès fou.

S’il est une qualité qui compte pour faire un bon commissaire-priseur, en cette fin janvier, c’est la résistance au froid. Car avant de taper du marteau dans une salle des ventes, il faut arpenter l’envers du décor : réserves, maisons vides, caves, entrepôts, garde-meubles, sous-pentes et greniers… Que des endroits que l’on ne chauffe jamais ! La veille de notre rencontre, Elsa Joly-Malhomme, 48 ans, nous a prévenus par message : « Surtout, couvrez-vous bien. Des grosses chaussettes, un bon pull, un manteau chaud. Là où je suis, on se gèle ! »

8 h 30, à deux pas du Louvre

Le lieu de notre premier rendez-vous, un hôtel de luxe en plein cœur de Paris, a de bonnes raisons d’avoir mis sa chaudière au repos. En temps de pandémie, on ne se bouscule pas dans le lobby. L’établissement est fermé au public depuis des mois. L’adresse est prestigieuse : numéro 202 de la rue de Rivoli, dans le premier arrondissement de Paris. Sous les arcades se niche l’entrée du mythique Saint James Albany. Il dissimule les restes d’un hôtel particulier du XVIIIe siècle qui fut la demeure du marquis de La Fayette. À la réception, les grooms ont pris la poudre d’escampette. Seul un vigile veille sur les rares allées et venues. Il y fait un froid à rompre le cristal des lustres. Dehors, des flocons de neige virevoltent avant d’échouer sur le bitume. Le jardin des Tuileries est à une enjambée, le Louvre à bâbord, la place de la Concorde à tribord. Dans ce triangle magique, Elsa Joly-Malhomme se sent comme un poisson dans l’eau, elle qui mena de front ses études à HEC et à l’École du Louvre. « C’était en 1994, année où j’ai le souvenir de n’avoir fait qu’une seule chose ou presque : bosser comme une folle. Mais c’était passionnant ! », se souvient-elle. Elle nous accueille emmitouflée dans un épais manteau de plumes vaporeuses. Blondeur scandinave et énergie inépuisable de celle qui aime ce qu’elle ait, cette Normande au caractère bien trempé tient le marteau « depuis pas si longtemps ». « Après mon double cursus, j’ai évolué dans des domaines liés à l’art. D’abord, dans le mécénat avec la Fondation EDF, puis à la direction du marketing et de la communication chez Christie’s France pendant huit ans.

En 2003, j’ai ressenti le besoin de reprendre mes études afin de concrétiser ce rêve de devenir commissaire-priseur. Mon nouveau diplôme en poche, je suis restée un peu plus de dix ans dans une étude parisienne. Ce n’est qu’en 2019 que j’ai décidé de me lancer en ouvrant ma propre structure. » Sa bonne idée : créer la première maison de vente aux enchères dédiée à la valorisation du patrimoine des entreprises ou des institutions. Une originalité qui bouscule un secteur souvent encalminé dans ses traditions. Au fil du temps, les entreprises accumulent de nombreux objets trop peu valorisés. Du mobilier de bureau, des pièces de design, des outils spécifiques, du matériel industriel obsolète, des affiches publicitaires, des collections éphémères… Oublié dans un coin, stocké en pure perte, ce patrimoine cache des pépites qu’en experte, Elsa se charge de déterrer puis de mettre en valeur. Pour cela, sa « petite start-up » s’est adossée à la prestigieuse étude Ader, fondée en 1692. Il y a un peu plus d’un an, Ader Entreprise et Patrimoine est née. Une nouvelle aventure qui ne laisse pas à Elsa beaucoup de temps pour souffler.

9h, chasse aux trésors

D’ailleurs, le temps presse et Elsa a un inventaire à terminer. Il est temps d’arpenter les couloirs glacés du Saint James Albany. L’établissement va être rénové à partir du mois prochain. De la cave au grenier, la commissaire-priseuse promène depuis plusieurs jours son œil de lynx à la recherche des meilleures pièces à vendre. Sa sélection finale comprendra 423 lots. On y trouvera un beau piano à queue laqué noir, des tapis du Pakistan, une pompe à bière, du mobilier de jardin en fer forgé, des lustres à pampilles, des dizaines de tableaux et de reproductions d’origines diverses, des fauteuils en cuir, une fontaine coiffée d’un angelot, de bonnes bouteilles exhumées de la cave, ou encore un long comptoir de bar en bois noirci, patiné par les ans et l’huile de coude.

10h, séance photo

Reste à ordonner tout ce fourbi pour en faire un joli catalogue. Un travail de fourmi. Il faut expertiser chaque pièce, en prendre les mensurations, les décrire en détail, les photographier, et enfin, définir un prix de départ. « Il y en a au moins pour quatre jours pleins, du matin au soir », sourit Elsa. Son équipe est déjà à l’ouvrage autour de Léang Seng, le photographe, qui a installé son studio dans le hall de l’hôtel. Tandis que tout le monde grelotte, lui déambule tout sourire, son appareil photo à la main, en t-shirt à manches courtes et en chaussettes, afin de ne pas salir le sol immaculé sur lequel il fait les prises de vue. Quatre déménageurs apportent les objets sous ses flashs. Puis Inès del Valle, l’assistante de la commissaire-priseuse, prend le relais. Elle numérote chaque pièce et consigne les descriptifs dans un ordinateur et dans un petit registre dont la couverture grise est barrée de la célèbre citation de Christophe Colomb : « On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va. » Une devise de la profession ? « Une vente est toujours un saut dans l’inconnu, confirme Elsa. Souvent, les entreprises qui font appel à moi n’en reviennent pas du résultat. La plupart n’imaginaient pas posséder des stocks d’une telle valeur. » Quelques jours après la prise de vue, la vente en ligne du Saint James Albany obtiendra un résultat mirobolant : 135 117 euros pour 96 % des objets vendus. Aimanté par le prestige de l’établissement, le public a répondu présent. Les enchères virtuelles connaissent un succès grandissant, preuve qu’une révolution numérique est en cours. Une autre réussite fait la fierté d’Elsa : en novembre dernier, une vente pour le compte du Palais de la Découverte, à Paris, devait se tenir sur le site du musée, en public. À la dernière minute, restriction sanitaire oblige, il fallut improviser « un live confiné ». Un fond d’écran vert a été installé pour mettre en scène la prestation devant le beau décor du Palais. Internet a fait le reste. Les 130 pièces de l’institution scientifique se sont envolées, à l’instar de ce grand gorille en fourrure artificielle fabriqué pour une exposition dans les années 2000, adjugé aux alentours de 11 000 euros.

11h00, mission secrète à Fleury-Mérogis

Commissaire-priseuse
Une fois expertisés, les objets sont photographiés et enregistrés dans le catalogue de l’étude.

Le rendez-vous suivant est fixé dans un entrepôt, dont l’adresse est tenue secrète, et la température guère plus élevée… Le client est un « prestigieux palace parisien ». Pourtant, on fait route vers Fleury-Mérogis, dans la banlieue sud, pour une escale dans un étrange monde parallèle. Au milieu d’une zone industrielle, un vaste hangar nous ouvre ses portes. S’y dévoilent des kilomètres d’empilements. Des containers en bois entassés les uns sur les autres s’élèvent à une vingtaine de mètres de haut. Des types baraqués, en gants blancs et bleu de travail, extirpent précautionneusement de ces caisses des pièces de mobilier rare, entreposées ici depuis des années. Elsa découvre chacun de ces trésors comme un enfant ouvre ses cadeaux de noël. Là, un lustre aux dimensions cyclopéennes. Ici, un miroir orné d’un motif oriental. Ce séjour prolongé dans cette caverne d’Ali Baba est l’occasion d’une leçon d’expertise. Ulysse Gaunet, 25 ans, encore élève, décrit les pièces sous l’œil attentif de la patronne. Sa voix grave résonne dans le garde-meuble : « Nous avons là une cave à liqueurs époque Napoléon III, à décor de marqueterie » ; « une chiffonnière, avec des pieds motifs en asperge » ; « une malle penderie tout en cuir, intérieur capitonné, avec son vestiaire amovible intégré ». Instant suspendu au pays des objets magnifiques dont plus personne ne se sert.

12h, pause repas

Dans une minuscule pièce attenante, l’équipe se retrouve pour grignoter un repas rapide livré par un coursier. Le secret d’Elsa Joly-Malhomme pour tenir un tel rythme ? « Je cours deux fois par semaine. Et dès que c’est possible, je pars prendre l’air en Normandie en famille ». D’où vient sa vocation ? « Sans doute de mes parents, qui fréquentaient pas mal Drouot. » Entre chaque question, son téléphone sonne. Des personnes veulent savoir comment se déroulera la prochaine vente annoncée sur le site de son étude. D’autres ne savent pas comment transporter leur nouvelle acquisition. « Avec la digitalisation des ventes, beaucoup de primo acheteurs découvrent ce monde. Nous nous efforçons de répondre à toutes les questions. Un bon commissaire-priseur est d’abord quelqu’un qui sent l’air du temps et sait rester modeste, en consultant par exemple les bons experts quand il n’est pas spécialiste, analyse-t-elle. Mais le cauchemar classique reste celui où l’on passe dans un grenier sans voir la toile de Van Gogh posée dans un coin. » Nouveau coup de fil. Il est l’heure de les laisser travailler. L’équipe retourne dans son hangar glacé.

13h, entre Dufy et Matisse

Commissaire-priseuse drouot
Construit en 1852, l’hôtel des ventes Drouot est une institution parisienne. Elsa s’apprête à y présenter des luminaires sur scène.

Cet après-midi se déroule une vente importante à l’hôtel Drouot, organisée par la maison Ader et par la filiale d’Elsa Joly-Malhomme. La veille, notre marathonienne s’est chargée d’un inventaire dans une banque privée. Puis elle a filé à l’enregistrement de l’émission de vente aux enchères Affaire conclue, sur France 2, à laquelle elle participe comme experte. Nous la retrouvons du côté des Grands Boulevards, en plein cœur du Paris des enchères et des antiquaires. Sa vie professionnelle se déroule aussi dans un antre cossu, chauffé, avec des moulures aux plafonds et des cheminées en marbre. Posé face à l’Opéra-Comique, le siège de la maison Ader occupe un très bel immeuble haussmannien. À tous les étages, des œuvres et des objets d’art.

Dans l’escalier, une toile de Raoul Dufy, vendue il y a peu, attend son nouveau propriétaire. Sur le mur d’à côté, une cimaise soutient une gravure de Matisse. Dans un salon, on nettoie des armes sorties d’un livre d’Histoire : un sabre napoléonien, un fusil à chien gravé de fines arabesques… Elsa prépare son intervention de cet après-midi. Elle présentera des luminaires exceptionnels venus de la Maison de la Radio, avec laquelle la commissaire-priseuse entretient un lien fort : près d’un million d’euros ont été récoltés à l’occasion de différentes ventes aux enchères proposant du matériel de Radio France. Ces événements ont attiré les professionnels du son, mais aussi, à sa grande surprise, le grand public désireux d’acquérir une part du mythe radiophonique : des appareils audios, des instruments de musique ou des disques vinyles. L’un d’eux, un 45 tours rarissime de Syd Barrett a été vendu à 10 500 euros – un record en France. La vente de cet après-midi est « le point final d’un très long travail de préparation, de transport, de nettoyage et de remise en état, ajoute-t-elle, en se remettant du rouge aux lèvres. À Drouot, devant le public, cela reste un moment unique, chargé d’adrénaline, un spectacle. Il faut être en forme. »

16h30, au pupitre

Dans le salon numéro un, le show a débuté depuis 14 heures. Sur l’estrade, Maître Xavier Dominique, l’un des associées d’Elsa chez Ader, tient un rythme d’enfer. Une somptueuse collection d’arts décoratifs et de sculptures du XXe siècle est présentée. Dans le public, des messieurs en loden, des vestes en tweed, des élégantes à chapeaux, des collectionneurs et des antiquaires. La majorité des acheteurs est ailleurs. Neuf personnes de l’étude sont au téléphone pour prendre leurs ordres. D’autres enchères arrivent via la plateforme Drouot On Line. Un meuble sublime de Josef Hoffmann, œuvre originale de 1912, vient de partir pour 121 600 euros. Une monumentale tapisserie ornée d’un dessin de Fernand Léger atteint les 128 000 euros. Ambiance survoltée des grands jours. Elsa entre en scène pour la vente des fameux luminaires, exposés juste derrière elle.

Il y a d’abord une série de dix paires d’appliques signées du maître verrier et décorateur français Max Ingrand. Elles éclairaient jadis la Salle des Variétés (l’actuel studio 102), conçue par l’architecte Jean Niermans entre 1961 et 1963, date de l’inauguration de la Maison ronde par le Général de Gaulle. Une autre série, créée par le décorateur et ferronnier Gilbert Poillerat, est constituée de quatre paires de lampadaires monumentaux (de 2,20 m de haut). Ils trônaient dans la Salle de Musique (studio 103). Avec la rénovation et la restructuration des bâtiments, ces pièces furent décrochées en 2011, et stockées dans des caisses qu’on oublia dans une réserve. L’œil aux aguets, la voix forte, le sens du tempo, Elsa attrape au vol chaque enchère, relance les hésitants, une fois, deux fois, trois fois… Puis tape d’un coup sec sur le pupitre. Après le dernier « adjugé, vendu ! », la dispersion de ces trésors aura rapporté 329 500 euros « prix marteau » (prix d’adjudication, sans les frais). Le tout en moins de vingt-cinq minutes. Dans ce métier où il fait froid l’hiver, il y a aussi des moments de surchauffe.

Sébastien Desurmont

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