Le 20 février, les 346ᵉ Matins HEC ont fait salle comble au Pavillon Vendôme pour accueillir le PDG de TotalEnergies. Introduit par Hortense Roux (H.05), présidente d’HEC Alumni et par Bruno Despujol, partenaire chez Oliver Wyman, Patrick Pouyanné était interrogé par Pierre-Henri de Menthon, directeur de la rédaction de Challenges. Plongée dans les remous de l’industrie énergétique mondiale.

Une actualité brûlante : résultats et procès climatique

TotalEnergies vient d’annoncer une baisse de 17% de son résultat annuel. Rien d’alarmant pour Patrick Pouyanné : « Je m’intéresse plus à la génération de cash-flow qu’au résultat, qui dépend des cours des hydrocarbures. » La trésorerie n’a reculé que de 7 %, portée par la croissance de tous les métiers : pétrole, gaz et électricité. Les marchés partagent ce diagnostic : l’action a progressé de 4 % après l’annonce. Par rapport à ses concurrents, TotalEnergies reste la major pétrolière, gazière et énergétique la plus rentable.

L’actualité judiciaire est également fournie pour l’entreprise, avec le premier grand procès climatique intenté en France contre un groupe énergétique par des associations écologistes. « La loi sur le devoir de vigilance visait initialement la responsabilité des entreprises vis-à-vis de leur sous-traitance. Certaines ONG tentent aujourd’hui d’étendre son champ au climat via ce procès contre TotalEnergies » souligne Patrick Pouyanné. Au cœur du débat : la responsabilité liée aux émissions indirectes, dites scope 3. « TotalEnergies a la responsabilité de réduire ses émissions directes (scope 1 et 2). Nous l’avons fait de 30 % depuis 2015 et continuerons dans ces sens. Mais sommes-nous responsables des émissions de nos clients ? » interroge-t-il. Derrière l’affaire, il voit une tentative de contraindre les majors à abandonner pétrole et gaz, ce qu’il juge irréaliste : « La société en a encore besoin aujourd’hui. » Confiant, il ajoute : « Si on est condamné, on fera appel… et longtemps. »

L’électricité, pilier de la diversification

La diversification constitue l’axe central de sa stratégie. TotalEnergies a réduit ses investissements sur la biomasse et le biogaz pour se concentrer sur l’électricité. Le groupe vise 20 % d’activité dans l’électricité d’ici 2030 (contre 10 % aujourd’hui), et, à terme, 3 milliards de cash générés. Les investissements dans ce secteur restent massifs : environ 3 milliards d’euros cette année. La baisse par rapport aux 4 milliards des années précédentes n’est ni un désengagement, ni la conséquence d’un « effet Trump » mais un retour à un rythme d’investissement normal.

En novembre dernier, TotalEnergies a même renforcé sa position en acquérant 50 % d’une plateforme européenne d’électricité détenue par Daniel Kretinsky pour près de 6 milliards de dollars. « On dit que l’électricité n’est pas rentable, mais c’est faux : le marché est en train de basculer », affirme Pouyanné. Cette activité offre surtout un avantage clé : la résilience face à la volatilité des prix du pétrole et du gaz.

Pendant que les groupes américains comme Chevron restent centrés sur les hydrocarbures et que les européens comme Shell ou BP ralentissent leur diversification, TotalEnergies maintient son cap. « Nous sommes les derniers à poursuivre cette stratégie, ce qui crée une proposition de valeur différente. »

Marchés de l’énergie : prudence et réalisme

La cotation récente du groupe à Wall Street lui ouvre l’accès à davantage d’investisseurs américains, qui tiennent une place de plus en plus importante dans son capital, et facilite les acquisitions outre-Atlantique. La part d’activité du groupe aux États-Unis atteint déjà 15 %, portée par le GNL et l’électricité.

Dans un monde dominé par la rivalité sino-américaine, naviguer entre les deux puissances est devenu un exercice stratégique. « Il y a plus d’énergie et de ressources aux Etats-Unis qu’en Chine, mais pour les renouvelables, il est difficile de se passer des produits chinois. » Pour limiter le risque politique, le groupe applique deux principes : diversification géographique et ancrage local afin de ne pas être perçu comme un instrument d’influence. « TotalEnergies est la seule major non anglo-saxonne et elle joue de cette posture singulière dans un certain nombre de régions. »

Interrogé sur l’évolution des cours pétroliers, le dirigeant refuse toute prédiction : « Je n’en ai pas. Néanmoins nous avons bâti notre budget sur un baril à 60 dollars. » La demande mondiale continue de croître d’environ un million de barils par jour par an (soit +0,9%) depuis quinze ans, mais l’augmentation passée des investissements a accru l’offre, créant des fondamentaux plutôt baissiers. Et certes, le moindre soubresaut géopolitique peut bien entendu venir changer la donne.

Questions de la salle — talents, IA, géopolitique

De nombreuses questions ont fusé dans la salle, notamment sur la rétention des talents, qui n’inquiète guère Patrick Pouyanné : chez TotalEnergies, la rotation du personnel est de 0,6 % et le pôle électricité et renouvelables est très attractif. Si la proportion de femmes managers et dirigeantes est passée de 20 % à 30 % en dix ans, le défi principal est celui de la diversité géographique : « Nous restons trop hexagonaux », regrette-t-il, évoquant un top 1000 composé à 60 % de Français.

Concernant le projet Yamal LNG, le groupe qui détient toujours une participation dans le projet, a pris acte de  la volonté de l’Union européenne d’interdire les importations de gaz russeIl estime qu’en 2027 l’Europe pourrait se passer du GNL russe sans hausse de prix grâce à l’offre mondiale.

Matins HEC avec Patrick Pouyanné, Directeur général de Total

Enfin, sur le climat, Patrick Pouyanné plaide pour un prix du carbone élevé afin d’orienter les comportements, estimant que les technologies de capture et de stockage ne décolleront pas tant que la tonne ne vaudra pas 150 €. Selon lui, la transition nécessite des politiques publiques cohérentes : moins de subventions de prix, plus d’incitations fiscales à l’investissement.

Une ligne directrice claire

Au fil de l’échange, une constante se dégage : la volonté d’assumer une stratégie de diversification, combinant hydrocarbures et électricité. Dans un secteur soumis à des pressions géopolitiques, judiciaires et climatiques inédites, Patrick Pouyanné revendique un pragmatisme assumé: accompagner la transition sans rompre brutalement avec les réalités énergétiques du présent.

Matins HEC avec Patrick Pouyanné, Directeur général de Total

Crédit photo : Stéphane Lagoutte / Challenges

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