Stéphane Demoustier (H.00), bâtisseur d’histoires
Des classes prépa aux César en passant par Jouy-en-Josas, la Fémis ou le ministère de la Culture, Stéphane Demoustier a suivi un parcours à la fois sinueux et parfaitement cohérent. Le réalisateur vient de signer son cinquième long-métrage, L’Inconnu de la Grande Arche, récompensé par deux César. Rencontre.
Toute histoire a un départ : « Je voulais absolument partir de Villeneuve-d’Ascq. » Natif de cette ville de 60 000 habitants proche de Lille, qu’il décrit comme « une zone périurbaine » sans attrait et loin de toute effervescence culturelle, Stéphane Demoustier a tout fait pour s’en extirper. Dans cette famille de commerçants, où « il n’y a pas d’artiste, ni de profession libérale », son avenir semble tout tracé. Bon élève, il suit la voie attendue et quitte – enfin – sa ville natale pour suivre une classe préparatoire au lycée Franklin à Paris. « J’ai fait HEC un peu par continuité scolaire », résume-t-il. Mais ce choix presque mécanique va produire un choc inattendu : Paris. « Je n’en revenais pas de la beauté de cette ville ! » se souvient-il encore avec émotion. L’architecture, les perspectives, l’opulence même de certains quartiers : tout le frappe. Rétrospectivement, c’est peut-être un moment fondateur.
Sur le campus de Jouy-en-Josas, l’expérience est plus contrastée. Il évoque une forme de solitude, des week-ends « un peu sinistres », loin de la vie parisienne qu’il a découverte en prépa. Il finit par partager un appartement dans le 15e arrondissement, faisant les allers-retours à moto. Mais garde de ses trois années à HEC une mémoire très sensorielle. « Quand on descend vers le lac, je me disais que c’était vraiment un lieu privilégié. » Le campus, ses arbres, ses reliefs : « un très beau lieu », où il se sent privilégié insiste-t-il.
Petits boulots et moments d’errance
Mais à sa sortie de l’École, aucune vocation ne s’impose. De ses années à la Grande École, il se souvient d’une conférence du dirigeant d’alors de chez Universal, évoquant « le talent de repérer les talents », ou encore d’une troupe de théâtre venue jouer Molière. « Je me disais : quelle vie extraordinaire ! » Le désir est là, diffus, mais encore sans forme. Diplômé, il bifurque vers Sciences Po, davantage par appétence intellectuelle que par stratégie. Puis vient une période flottante, presque trois ans en points de suspension. Stéphane, encore dans sa vingtaine, enchaîne les petits boulots : loueur de cassettes vidéo, veilleur de nuit, missions en intérim dans un grand hôtel près des Champs-Élysées. Cette forme d’errance, entre petits jobs et situations inattendues, nourrit son imaginaire. « Je me disais : c’est plaisant de voir des films, c’est plaisant d’écrire et j’écris même de la poésie, mais il n’y avait aucun projet professionnel », reconnaît-il quelques années plus tard.
« J’ai un ami qui, je pense, m’a un peu pris en pitié. Il m’a dit : “Au ministère de la Culture, ils cherchent quelqu’un, avec ton profil de Sciences Po et HEC, ça va marcher.” » C’est ainsi que presque par hasard, il échoue au dans le département de l’architecture du ministère de la Culture, auprès d’une chargée de mission passionnée. « Elle était architecture de formation. Je lui écrivais des bouts de discours ou je préparais pour elle des petites choses techniques. » En parallèle, il met un point d’honneur à avoir ses deux séances de cinéma quotidienne. Peu à peu, les deux mondes se rejoignent. Il intègre alors La Fémis, se forme à la production, crée une société de production, Année Zéro, avec un ami rencontré en prépa. Avec Guillaume Brac de la Perrière (H.01), ils commencent à réaliser et à produire. Cette fois, le choix est assumé. « C’est là que j’ai eu la certitude et l’envie très forte d’en faire mon métier. »
Filmer l’architecture, raconter le pouvoir
Après le succès critique de son précédent film Borgo, qui avait déjà valu un César de meilleure actrice à Hafsia Herzi, Stéphane signe avec L’Inconnu de la Grande Arche un film à la fois politique, esthétique et profondément humain, récompensé cette année par deux César.
À l’origine du projet, une fascination pour un destin hors-norme : celui de Johan Otto von Spreckelsen, concepteur de la Grande Arche à la Défense. « Le destin de cet homme est inouï », explique-t-il. Mais au-delà du destin individuel, c’est tout un champ de réflexion qui s’ouvre. « L’architecture pose des questions esthétiques, mais aussi politiques. » Construire un bâtiment public, c’est s’inscrire dans une vision du monde, dans un rapport au pouvoir, à la société. Le film donne chair à ces tensions, porté par un casting international : le danois Claes Bang (acteur principal de The Square, Palme d’or 2017), impressionnant dans le rôle principal, le québécois Xavier Dolan d’une justesse et d’un français parfait, ou encore l’inénarrable Michel Fau dans le costume pas évident de François Mitterrand.

Demoustier filme notamment le décalage d’un homme face à un système. « C’est l’histoire d’un mec qui n’arrive pas à rencontrer ses interlocuteurs. » Même physiquement, tout concourt à ce décalage : la taille de Claes Bang, 1,94 m, devient un élément narratif. « Le fait qu’il soit si grand raconte instantanément quelque chose. »
Au cœur du film, une opposition structurante entre idéal et pragmatisme. D’un côté, une vision pure, intransigeante, le cube imaginé par l’architecte Von Spreckelsen ; de l’autre, une capacité à composer ou non avec le réel, le changement de pouvoir politique ou les contraintes des financements… Une tension qui dénonce en filigranes les renoncements de notre époque. « La vocation d’un architecte, c’est de sublimer l’idée dans le réel. Or, aujourd’hui, on est orphelin d’une vision politique », estime Stéphane, en évoquant les grands projets des années 1980 avec une certaine nostalgie.
Créer, c’est arbitrer
Au fond, qu’il s’agisse d’architecture, de cinéma ou d’entrepreneuriat, le processus reste le même : partir d’une idée et la confronter au réel. « Ce sont des arts collectifs, souligne Stéphane Demoustier. On part d’une idée pour la faire exister. » Et ce, malgré les contraintes de budget, de délais, d’équipes, de gouvernance. Loin de les subir, le réalisateur producteur revendique presque leur nécessité. « Si on est rétif aux contraintes, il ne faut pas faire ce métier. » Durée de tournage, taille de l’équipe, moyens techniques : chaque choix est crucial. « Toutes les décisions économiques ont une incidence artistique. Les deux sont intrinsèquement liés. On passe son temps à faire des arbitrages. » Avec une ligne rouge : « Ne jamais trahir l’idée essentielle. » Autour de ce noyau, tout peut évoluer, s’adapter, se transformer.

L’équilibre des choix opérés pour L’Inconnu de la Grande Arche a permis Lise Fischer de décrocher le César des effets visuels pour son approche aussi inventive qu’authentique, puisqu’elle est parvenue à redonner vie au chantier monumental de la Grande Arche à travers un travail minutieux mêlant archives, reconstruction numérique et post-production. Comme dans toute organisation, la réussite tient aussi à la qualité du collectif. « Il faut trouver ses acolytes. Créer sa troupe. » Une évidence pour lui : « Mes collaborateurs sont souvent plus intelligents que moi dans leur domaine. »
Un campus à réinventer, un esprit à préserver
Hasard ou prophétie. Le dernier long-métrage de Stéphane Demsoutier trouve un écho avec le grand chantier à venir pour HEC : la transformation de son campus, prévue entre 2026 et 2031. Un projet d’envergure, estimé autour de 200 millions d’euros, confié à l’agence norvégienne Snøhetta, associée à NeM Architectes. L’ambition est claire : ouvrir le campus, le rendre plus modulable, mais surtout renforcer sa connexion avec la nature. « Mon souvenir principal, c’est la beauté des arbres, rappelle Stéphane Demoustier. C’était magnifique. Ce qu’il faut préserver, c’est cette connexion avec la nature ». Comme dans ses films, où l’idée doit toujours composer avec le réel, le futur campus devra trouver son équilibre. Entre transformation et fidélité. Entre ambition et ancrage.
Published by Daphné Segretain