Abstract

Pour planifier des activités et passer de l’une à l’autre, les êtres humains peuvent se fier à une horloge externe (le temps horloger) ou à leurs sensations internes (le temps événementiel). Cet article montre comment ces deux modes opératoires peuvent façonner la manière dont les individus perçoivent le monde. Les études montrent que la dépendance des individus au temps horloger ou au temps événementiel n’est pas un simple artefact culturel. Ces deux modes de planification s’apparentent à des lunettes au travers desquelles les individus perçoivent le monde : ils influencent profondément et différemment notre sensation d’avoir prise sur le réel, ainsi que notre capacité à ressentir des émotions positives. L’article évoque des implications concrètes dans les domaines de la créativité, de la prise de décision par les consommateurs et du management. Current Opinion in Psychology, 2019

3 questions à Anne-Laure Sellier, professeure associée à HEC

Anne-Laure Sellier Diplômée H.95, chercheuse en psychologie sociale et cognitive, membre du laboratoire de recherche CNRS-GREGHEC, elle est également professeure associée de marketing à HEC Paris. Elle s’intéresse à la façon dont les émotions et les cognitions interagissent dans la formation du jugement et la prise de décision.

Quel est selon vous le principal apport de votre recherche ?

C’est de prendre conscience des conséquences de l’horloge dans notre société. Nous avons construit une économie depuis près de deux siècles autour de cet objet. Or il n’a pas toujours existé. Les premiers cadrans solaires remontent à 5 000 ans. Puis, le protestantisme au XVIe siècle a initié l’idée qu’il fallait que notre temps sur Terre compte. Ensuite, Frederick W. Taylor a découvert que plus les opérations étaient coordonnées, moins il y avait de déperdition de valeur. Mais pour des processus standardisés. Les grands défis de notre siècle n’entrent pas dans cette catégorie. Or nous avons montré que plus on se repose sur l’horloge, moins on est en forme, moins on savoure les émotions positives et plus on a peur de perdre le contrôle. Cela impacte la sphère entrepreneuriale. Plus on suit le diktat des deadlines, moins on est à même de proposer des innovations radicales.

Alors, comment privilégier le temps événementiel ?

Mon propos n’est pas de retirer l’horloge humaine. Mais il faut se questionner : le temps horloger est-il vraiment adapté au travail créatif et à la résolution des grands problèmes de société ? Certaines personnes se sentent davantage à l’aise en temps horloger et d’autres en temps événementiel. Or, ces dernières ne sont-elles pas sacrifiées par le système scolaire et économique actuel ? D’autant que le temps horloger n’est pas la norme dans le monde. On pourrait donc commencer par cesser de mettre la pression aux salariés avec des deadlines. Le management de Google, par exemple, s’est aperçu que les ingénieurs travaillaient mieux lorsqu’on ne leur donnait pas de délai pour résoudre les problèmes affectant le moteur de recherche. En temps événementiel, on n’est pas forcément plus lent, mais on se fie davantage à ses sensations.

Dans quelle direction allez-vous poursuivre vos travaux ?

Je développe un projet sur l’obésité en France, car la situation est préoccupante. La majorité des enfants ne savent pas reconnaître un tiers des légumes et le temps consacré aux repas est insuffisant dans les cantines scolaires. À l’heure où il faut éveiller les goûts, et encourager les enfants à se montrer curieux, on les presse d’engloutir leur déjeuner en trente minutes. Je travaille aussi sur la créativité. Je souhaite distinguer le type de tâches qui bénéficient de l’horloge de celles qui sont mieux réalisées en temps événementiel. Vous l’aurez compris : mon article sortira quand il sera prêt, car comme disait Thomas Edison : « Il n’y a pas de règle ici… nous essayons d’accomplir quelque chose. »

https://www.youtube.com/watch?v=pUrrljujWc0

 

Published by La rédaction

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