Philippe Brassac ,Directeur général de Crédit Agricole S.A
1959 – Naissance à Nîmes.
1982 – Embauché au Crédit Agricole comme responsable crédit à la caisse régionale du Gard.
1994 – Directeur général adjoint du Crédit Agricole des Alpes-Maritimes.
1999 – Rejoint l’entité nationale comme directeur des relations avec les caisses régionales.
2001 – DG de la Caisse régionale Provence-Côte d’Azur, dont il opère le redressement.
2010 – Secrétaire général de la Fédération nationale du Crédit agricole.
2015 – Directeur général de Crédit Agricole SA. Annonce la mise en Bourse d’Amundi.
2016 – Acquisition de Pioneer par Amundi, qui devient le premier gestionnaire d’actifs européen.
2019 – Présente le nouveau projet du groupe et sa raison d’être.

La banque verte continue de bien pousser. Le groupe Crédit Agricole a publié en février des bénéfices au plus haut depuis 2006, portés aussi bien par la banque d’investissement Cacib que par les activités de détail (dont LCL, racheté en 2003). Le numéro un français de la banque – et de l’assurance, ce qui se sait moins – est une structure atypique. Un ovni composé de 39 caisses régionales et d’une entité centrale cotée en Bourse, Crédit Agricole SA. C’est aussi le principal financeur de l’économie française et le premier contribuable de l’Hexagone. Son patron Philippe Brassac est un pur produit de la maison : il a rejoint la multinationale comme stagiaire au début des années 1980 et ne l’a pas quittée depuis. Il en a patiemment gravi les échelons, au niveau local puis national, avant d’en prendre les rênes en 2015.

Son credo : « Pour faire du profit, il faut être utile ». Ce qui implique d’être responsable. Le Crédit Agricole a annoncé une sortie totale du charbon, et a même demandé à ses clients des plans de retrait de cette énergie fossile particulièrement polluante. Les associations Oxfam et Les Amis de la Terre ont salué sa stratégie – un petit miracle. Après une visite au pas de course du campus verdoyant de Montrouge, trois étudiants de HEC Paris se sont entretenus pendant une heure et demie avec ce patron passionné de judo, qui a évoqué avec pédagogie un secteur bancaire confronté au Brexit et à la persistance des taux bas. Originaire d’une famille modeste du Gard, le DG a touché plus de 2 millions d’euros au titre de 2018, mais il garde les pieds sur terre. Il y a deux ans, une opération chirurgicale aurait pu avoir raison de lui. Il en a gardé une simplicité et une sagesse qui ont impressionné nos étudiants.

Les taux bas et le Brexit

Amine Maaninou (H.20) : Certains analystes s’inquiètent du maintien de taux d’intérêt bas, voire négatifs, dans les pays riches, arguant que cette situation incite des investisseurs à prendre des risques inconsidérés sur les marchés et pourrait, à terme, déclencher une nouvelle crise. Partagez-vous cette analyse ?

Philippe Brassac : Au moment de la crise de la zone euro, la Banque centrale européenne (BCE) est parvenue à stopper la panique grâce à deux leviers. D’une part, elle s’est posée en prêteur en dernier ressort en rachetant des titres souverains. D’autre part, elle a baissé ses taux directeurs à des niveaux très bas, ce qui a permis aux banques de prêter à des conditions plus favorables. Cette politique, menée par Mario Draghi, a fonctionné. Aujourd’hui, nous inscrivons dans nos prévisions une remontée très lente des taux d’intérêt au cours des prochaines années. Mais cette augmentation des taux aura pour conséquence d’accroître la charge d’intérêt des États européens. Le changement de paradigme va être difficile.

Amine : Les banques commerciales souffrent également des taux bas.

Philippe Brassac : Les banques ont appris depuis trois ans à vivre avec les taux bas et se sont adaptées. Pour analyser l’impact sur les banques, il faut considérer les marges d’intermédiation, c’est-à-dire la différence moyenne entre les taux de crédit et d’épargne. Quand les taux de crédit (à l’actif de leur bilan) sont à 10 % et les taux d’épargne (au passif ) à 9 %, cela revient au même que lorsqu’ils sont respectivement à 1 % et 0 % ! La réalité est que les marges d’intermédiation des banques se sont un peu réduites, mais que cet effet est compensé par l’accroissement du volume de crédits accordés.
D’ailleurs, le secteur bancaire ne montre pas de signes de fragilité. Pour preuve, le groupe Crédit Agricole vient de publier des résultats 2019 au plus haut historique, avec un bénéfice net de 7,2 milliards d’euros, en hausse de 5 %. Ces bonnes performances devraient faire du groupe, cette année encore, le premier contributeur fiscal et social en France. Notre réussite s’explique par la force de notre modèle, qui repose sur trois composants essentiels. Nous avons construit une banque universelle, au service de tous les clients dans tous les territoires, ce qui nous offre un fort potentiel de croissance organique.
Nous sommes une banque leader en Europe, dont l’effet de taille nous sert à nouer des partenariats dans nos différents métiers. Enfin, notre organisation décentralisée nous permet d’accompagner les grands défis de la société, comme la transition énergétique ou la cohésion sociale. Le contexte de taux bas constitue en revanche un vrai changement de paradigme pour les clients. C’est d’abord vrai pour les emprunteurs qui bénéficient de conditions de financement très attractives – nombre de ménages modestes ont ainsi pu accéder à la propriété. Mais c’est encore plus vrai pour les épargnants. Ma conviction est qu’aujourd’hui, il n’y a plus de rémunération sans risque. Les épargnants sont donc confrontés à un dilemme : il faut choisir entre recevoir une rémunération très faible (voire nulle) de leur épargne, ou accepter une part de risque s’ils veulent maintenir une rentabilité. Dans ce contexte, le rôle de conseil de la banquea pris de l’importance. Nous devons accompagner au mieux nos clients dans la diversification de leur épargne pour diluer ce risque.

Baudouin Robert (H.20) : Depuis 1999, le Crédit Agricole Normandie propose aux ressortissants britanniques une banque en ligne, Britline, dont le slogan est “French banking, British thinking”. Alors que le Brexit vient d’être acté, pouvez-vous nous parler de cette offre unique en son genre ?

Philippe Brassac : L’atout du Crédit Agricole est d’être constitué de 39 caisses régionales indépendantes, qui ont chacune leur fonctionnement et leur politique commerciale. Cette proximité territoriale permet de développer des services adaptés à nos clientèles. L’offre dont vous parlez permet au Crédit Agricole Normandie d’accompagner ses clients britanniques qui souhaitent investir sur la côte normande. Le Brexit ne remet pas en cause ce service.

« Le secteur ne montre pas de signe de fragilité »

Philippe Brassac

Baudouin : Plus généralement, quelles sont les conséquences du Brexit sur vos activités au Royaume-Uni ? Votre banque de financement et d’investissement Cacib va-t-elle rapatrier des professionnels à Paris ?

Philippe Brassac : Le Brexit n’aura qu’un impact marginal sur le Groupe. Nous avons quatre entités présentes au Royaume-Uni, qui représentent moins de 4 % du produit net bancaire de Crédit Agricole SA ( l’équivalent du chiffre d’affaires pour les banques, NDLR ). Nous employons un petit millier de collaborateurs sur place, essentiellement chez Crédit Agricole CIB, notre filiale de banque d’investissement. Quelques dizaines de ces collaborateurs seulement seront transférées vers notre siège de Montrouge, mais la grande majorité restera à Londres. J’ai vu, Baudouin, que vous aviez fait un stage chez Bank of America Merrill Lynch. Leur situation est différente, car ils doivent transférer du personnel sur le continent pour continuer d’accéder au marché européen.

La « banque verte », un modèle unique

Baudouin Robert (H.20)
Étudiant en Majeure Managerial & Financial Economics (MFE), Baudouin a réalisé un premier stage en financement d’infrastructures chez EDF Invest, puis un second en M&A chez Bank of America Merrill Lynch. Passionné par l’économie, il est convaincu que la finance doit se mettre au service de la société.
2016 – Entre à HEC Paris
2017 – Échange universitaire à Buenos Aires, en Argentine. Président du Club Handball HEC
2019-2020 – Stage en M&A chez Bank of America. Master 2 MFE.

Baudouin : Vous dirigez un groupe à la fois mutualiste et coté en Bourse, avec d’un côté des activités locales de banque de dépôt et de l’autre des filiales à l’étranger exposées aux marchés financiers. Comment conciliez-vous dans un même système des échelles et des perspectives si différentes ?

Philippe Brassac : C’est la spécificité de notre modèle. Le groupe Crédit Agricole est composé pour moitié de ses 39 caisses régionales mutualistes et pour moitié de ses activités nationales et internationales qui sont cotées en Bourse : assurance, crédit à la consommation, conservation de titres, banque de financement et d’investissement, etc. On a tendance à réduire le groupe à la société anonyme, mais cela ne reflète pas notre réalité !Grâce à nos racines mutualistes, notre groupe, qui était à l’origine une petite banque de Franche-Comté, est devenu la 10e banque mondiale (par la taille des actifs, selon le classement The Banker 2019, NDLR).
Elle opère dans une cinquantaine de pays, mais continue au quotidien à agir au cœur des territoires. Cette proximité nous confère une certaine agilité. Au fil de notre histoire, nous avons su grandir en accompagnant les grandes transformations sociétales des différentes époques : le financement des agriculteurs au début du XXe siècle, la bancarisation des ménages dans les années 1960, la monétique à la fin des années 1970, le financement immobilier dans les années 1980… Aujourd’hui, nous continuons de porter une vision de long terme. Nous avons annoncé en juin 2019 un nouveau cap pour le développement de notre groupe autour de trois projets phares : l’excellence relationnelle, la responsabilité en proximité et l’engagement sociétal. En tant que premier financeur de l’économie et des territoires, nous avons également formulé une raison d’être qui s’appuie sur notre ADN : « Agir chaque jour dans l’intérêt de nos clients et de la société. » Aujourd’hui, qu’est-ce qui réunit nos caisses régionales, notre assureur Predica, notre banque d’investissement Cacib et notre filiale Amundi, premier gestionnaire d’actifs non-américain ? Si nous ne faisons pas attention, rien ! D’où l’importance de se donner un projet commun et de présenter à nos actionnaires un projet sociétal clair. La banque coopérative, c’est un modèle d’universalité, pas un modèle d’optimisation de chaque métier pris isolément. En tant que DG, je ne suis pas seulement un gestionnaire, mais avant tout un entrepreneur !

Baudouin : Les conditions de vie des agriculteurs français sont souvent difficiles : selon la Mutualité sociale agricole (MSA), un tiers d’entre eux vivent avec moins de 350 euros par mois, de nombreux exploitants sont surendettés et un agriculteur se suicide tous les deux jours. Le Crédit Agricole ambitionne de « répondre à la singularité des besoins des agriculteurs ». Comment accompagnez-vous ces situations dramatiques ?

Philippe Brassac : Je partage naturellement le désarroi des agriculteurs en difficulté. Le secteur agricole traverse une période de transition profonde. Pour autant, l’agriculture française est l’une des plus modernes et des plus performantes au monde. L’agriculture est notre premier marché historique, il représente 7 % de nos encours. Nous avons accompagné les transformations du secteur primaire depuis plus d’un siècle et continuons activement à le faire. Nous agissons de façon responsable et accompagnons nos clients dans les bons comme dans les mauvais moments. Nous sommes aux côtés des agriculteurs qui traversent des moments difficiles ponctuels et de ceux qui sont touchés par les crises climatiques ou sanitaires de grande ampleur. En 2016, par exemple, lorsque la sécheresse a réduit les récoltes céréalières du Nord de la France, le Crédit Agricole a prisses responsabilités et débloqué une enveloppe de 5 milliards d’euros pour venir en aide aux agriculteurs. Nous essayons d’avoir des dispositifs individualisés pour chacun, mais nous ne pouvons pas résoudre la crise agricole à nous tout seuls.

Mohamed Amine Maaninou (H.20)
Curieux de comprendre comment les problématiques environnementales et sociales sont traitées dans le secteur privé, Amine a choisi le Master 2 Sustainability and Social Innovation (SASI) à HEC Paris. Ancien trésorier du BDE, il facilite des ateliers pour La Fresque du Climat (fresqueduclimat.org) en tant que bénévole.
2016 – Entre à HEC Paris.
2018 – Stage dans le département Environnement & Développement durable d’EY.
2019 – Stage de microfinance et entrepreneuriat social à BNP Paribas.

Amine : Ne devriez-vous pas développer de nouveaux produits spécifiques pour les agriculteurs ? J’ai fait l’an dernier un stage chez BNP Paribas, ils ont conçu un dispositif de microfinance verte en partenariat avec des ONG.

Philippe Brassac : Le Crédit Agricole est la banque de 8 agriculteurs sur 10 en France. Notre gamme comprend plus d’une centaine de produits adaptés à leurs besoins spécifiques : solutions de flux, encaissement, paiement, épargne retraite, épargne de précaution, assurances, couverture sur les marchés à terme, etc. Et nous adaptons sans cesse notre offre, en développant aussi des solutions d’assurances pour protéger les agriculteurs des aléas économiques, sanitaires ou climatiques. La microfinance est surtout adaptée aux pays en développement. En 2009, le Crédit Agricole a créé, avec le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus, une fondation dotée à l’époque de 50 millions d’euros. Sa vocation est de développer l’entrepreneuriat partout dans le monde, et notamment en Afrique subsaharienne. 80 % des projets soutenus sont situés en zones rurales et 80 % sont portés par des femmes. Aujourd’hui, ce sont plus de 200 millions d’euros de financements qui ont été accordés.

La stratégie du groupe et sa politique RSE

Amine : Le Crédit Agricole fait figure de bon élève en matière d’engagement environnemental et social. Vous avez signé les Principes pour l’investissement responsable de l’ONU dès 2006. Votre nouvelle stratégie climat a été saluée par les ONG Les Amis de la Terre et Oxfam France, ce qui est assez rare pour être souligné. En juin dernier, vous vous êtes dotés d’une raison d’être, « Agir chaque jour dans l’intérêt de nos clients et de la société »…Mais face au défi titanesque du réchauffement planétaire, n’auriez-vous pas dû écrire : « Agir chaque jour pour lutter contre le changement climatique » ?

Philippe Brassac : Je partage ce sentiment d’urgence climatique. Nous avons décidé de faire de la finance durable l’une des clés de croissance de notre groupe. C’est une décision engageante, qui guide nos choix de financement et d’investissement vers des projets à impact positifs pour l’environnement, en ligne avec la trajectoire de l’accord de Paris. Nous avons notamment décidé d’appliquer une tolérance zéro sur le charbon : nous sortirons totalement du charbon d’ici à 2030 dans les pays développés et d’ici à 2040 dans le reste du monde. Ce n’est pas un engagement d’image, mais de business. Ces quinze dernières années, on a réduit la rentabilité et l’utilité à des objets étrangement orthogonaux : soit vous êtes rentable, soit vous êtes utile. Désormais, on parle de « redonner du sens » au capitalisme, mais je pense que celui-ci ne fonctionne que si le produit de l’utilité est dégagé de toute valeur morale. Soit vous fournissez à la société ce qu’elle demande, soit vous sortez du jeu.Le changement climatique est évidemment une priorité sociétale, mais ce n’est pas la seule. Notre ambition est de devenir la banque de la transition juste, car la transition ne sera réussie que si nous veillons à ce qu’elle ne mette pas de côté les populations les plus fragiles. Les enjeux climatiques sont indissociables des enjeux d’inclusivité.

« Ce métier pâtit d’une mauvaise image »

Amine : Vous aviez estimé le marché des obligations vertes (green bonds) à 200 milliards de dollars, or pour répondre au changement climatique il devrait représenter autour de 1 000 milliards de dollars. L’écart est énorme. Que faire pour le réduire ?

Philippe Brassac : La prise de conscience écologique devient massive et le marché des obligations vertes est en plein essor. Nous essayons d’accompagner au mieux cette transformation. Notre groupe a joué un rôle de précurseur en étant à l’initiative des green bonds principles en 2014. Nous sommes aujourd’hui le premier arrangeur mondial d’obligations vertes et continuons de contribuer au développement des obligations responsables, comme les social bonds ou les gender bonds. Si notre responsabilité de banquier est d’accompagner nos clients vers une transition réussie, nous ne pouvons le faire tout seul. La mobilisation de tous – des États, des entreprises comme des particuliers – est nécessaire pour limiter l’impact des changements climatiques. La finance ne fait pas l’économie, elle n’en est que le carburant.

Amine : Comment pourrait-on accélérer ce processus ?

Philippe Brassac : Il faut des positions fortes et il est de la responsabilité de tous les acteurs d’agir au plus vite. Pourquoi le gouvernement n’interdit pas tout simplement aux banques de financer le charbon ? Autre exemple, les paradis fiscaux. En Asie, en Afrique et Amérique centrale, le Crédit Agricole s’est retiré des États qui ne pratiquent pas l’échange automatique d’informations avec la France. Pourquoi l’exécutif n’interdit pas aux banques tricolores de faire du business avec des États comme le Panama ? Malheureusement, transformer le système, verdir l’économie et les comportements, c’est complexe et cela prend beaucoup de temps.

Le parcours et la personnalité

Margaux Fodéré (H.22)
Présidente de KIP, Margaux réalise des interviews de personnalités économiques et politiques. Passionnée de journalisme, elle rêve de faire carrière dans les médias. Margaux aime chanter, skier et voyager. C’est à la montagne qu’elle se sent le mieux. Elle est membre de Grand Cru, association œnologique d’HEC. 2016-2018 – Classe préparatoire, voie économique. Admise à HEC Paris.
2019 – Part en échange universitaire à la Chinese University de Hong Kong.
2019 – Présidente de KIP.

Margaux Fodéré (H.22) : Les Français portent souvent un regard critique sur le secteur bancaire et notamment ses dirigeants, qu’ils accusent de spéculer pour s’enrichir, à l’image d’un George Soros. Qu’est-ce qui vous a poussé à travailler dans ce monde-là ?

Philippe Brassac : J’ai toujours été fier de travailler au Crédit Agricole. Je suis entré en tant que stagiaire, dans le Gard. J’ai ensuite été recruté, en 1982, comme responsable de l’organisation des crédits. C’était une des plus belles entreprises du département, avec un directeur emblématique. Je reconnais que ce métier pâtit d’une mauvaise image. Cette image était sûrement en partie méritée, mais nous avons collectivement évolué. Le Crédit Agricole a été l’une des premières banques en Europe à engager ce changement, en réaffirmant que le conseil était au cœur de son métier. D’ailleurs, nous avons supprimé dès 2003 le système des commissions pour les conseillers. Bien sûr, je ne vous cacherai pas que la crise de 2008 continue de nous coller à la peau – même si le contribuable n’a pas versé un euro, sauf pour la banque franco-belge Dexia. Par exemple, je suis allé voir le spectacle Les écrivains parlent d’argent, avec Fabrice Luchini. Ce n’était pas tendre pour les banquiers… Il reste beaucoup de chemin avant de retrouver la pleine confiance de l’opinion, mais c’est un chantier sur lequel nous travaillons en visant l’excellence dans notre relation client.

Baudouin : Vous êtes entré dans le groupe Crédit Agricole il y a trente-huit ans, et y avez fait toute votre carrière. Aujourd’hui ; les jeunes se voient plutôt changer d’employeur tous les trois à cinq ans. Est-ce que votre parcours peut encore servir de modèle pour des jeunes diplômés ?

Philippe Brassac : J’ai eu la chance de rejoindre un groupe inspirant, ouvert, divers, qui m’a laissé ma chance. Il n’y a pas d’effet de corps comme dans d’autres grandes entreprises. Mon conseil aux jeunes diplômés est le suivant : faites de votre mieux à votre poste, vous serez appelés à un autre poste.

Margaux : Diplômé de l’École nationale de la statistique et de l’administration économique (Ensae), vous êtes fils d’un agriculteur et d’une employée de cantine. Un profil rare au sein des grandes écoles françaises. Pensez-vous que les grands dirigeants soient déconnectés des réalités vécues par la majorité des Français ?

Philippe Brassac : J’ai grandi dans un milieu modeste, mais la République ouvre ses portes à tout le monde. C’est une des chances de notre pays. De nombreuses personnalités politiques et industrielles ont un parcours similaire. Ma conviction profonde est que l’origine sociale ne donne pas en soi une valeur particulière à l’individu. Quelqu’un qui veut réussir peut le faire, quels que soient ses origines ou son diplôme. Mais il ne s’agit pas de nier les évidences, il nous faut aussi veiller à renforcer l’égalité des chances et favoriser l’insertion professionnelle des jeunes issus de quartiers sensibles. C’est un sujet qui me tient particulièrement à cœur. À ce titre, le groupe a accueilli en stage l’an dernier 750 élèves de classe de 3e issus de collèges REP et REP+. J’espère que cela va créer des vocations.

Margaux : En tant que dirigeant d’un groupe du CAC 40, vous sentez-vous déconnecté de la population ?

Philippe Brassac : Sans doute un peu. Je vis dans des conditions matérielles privilégiées. Je gagne beaucoup d’argent, j’ai un chauffeur. Mais je considère que mon travail ne détermine pas ma vie et j’ai su conserver des amitiés en dehors de ce cercle social privilégié. En particulier mes amis du judo qui viennent de milieux sociaux divers.

Margaux : Vous pratiquez encore le judo ?

Philippe Brassac : J’ai continué à pratiquer le judo pendant toute ma carrière, mais une opération chirurgicale, il y a deux ans, m’a un peu mis au tapis.

Margaux : Est-ce que ça aide, dans votre métier, le judo ?

Philippe Brassac : Grâce au judo, j’ai appris une forme de respect et d’humilité. C’est un sport codifié : en compétition, on commence par saluer son adversaire Et à la fin du combat, il faut de nouveau le saluer, que l’issue du match soit une victoire ou une défaite. Cette marque de respect a forcément instillé quelque chose dans mon approche professionnelle.

Margaux : Comment avez-vous vécu la défaite de Teddy Riner lors du Grand Prix de Paris ?

Philippe Brassac : Je suis de près la carrière de Teddy, d’autant que le Crédit Agricole est partenaire de la Fédération française de judo. C’est un immense champion. Et il nous apporte une belle leçon de vie en nous montrant que personne n’est invincible.

Margaux : C’est un ami, Teddy Riner ?

Philippe Brassac : Nous sommes suffisamment proches pour que je lui adresse un message en fin de combat.

Baudouin : Vous retournez souvent dans votre village d’enfance ? Vous restez connecté au monde agricole ?

Philippe Brassac : Oui, j’ai grandi dans le village de Générac, près de Nîmes. Là-bas, on me connaît surtout comme le type qui essaye d’attraper les taureaux !

Margaux : Je vous trouve très philosophe en vous écoutant. D’ailleurs vos collaborateurs parlent de vous dans la presse comme une force tranquille.

Philippe Brassac : Cela me fait plaisir.

« Grâce au judo, j’ai appris une forme de respect et d’humilité. »

Margaux : Êtes-vous partisan du soft management, de la souplesse dans l’entreprise ?

Philippe Brassac : La banque, c’est de l’immatériel. Elle est composée avant tout d’êtres humains. Le livre Sapiens de Yuval Noah Harari l’explique bien : nous sommes passés de tribus de dix ou quinze individus à des pays de plusieurs millions d’habitants par le biais de conventions mentales. Est-ce que le Crédit Agricole existe ? C’est une vraie question. Il n’y a pas d’entreprise sans les hommes et les femmes qui la composent. Vous savez, j’ai subi une opération chirurgicale très lourde il y a deux ans. Je me suis juré de faire comprendre autour de moi que la vie n’est pas banale du tout. Je privilégie la bienveillance face aux événements et aux personnes. Il ne faut jamais oublier que les hommes et les femmes sont émotionnels et pourtant il y a une forme de pudeur, de retenue, voire d’interdiction : ressentir des émotions, est-ce professionnel ? Pour moi, si elle est sincère, l’émotion est bienvenue ! Si les relations professionnelles se déshumanisent parfois, c’est parce que les gens se protègent. A contrario, quand vous avez confiance en vous, vous devenez plus ouvert, y compris aux critiques. Même si elles ne font pas plaisir, elles nous font avancer.