En accord avec mon épouse Jocelyn, j’ai accepté de résider en Arabie Saoudite… pour quelque temps. Arrivés en 2000, nous en sommes revenus dix-huit  ans plus tard…

J’ai découvert un système de valeurs traitant en premier lieu des hommes. « Moi contre mon frère, moi et mon frère contre mon cousin, moi, mon frère et mon cousin contre l’étranger ! ». Cet aphorisme souligne combien les réflexes locaux ont été modelés par la double nécessité de survivre dans le désert et de privilégier les liens du sang. Dès lors, comment imaginer que les notions de droit du sol, de citoyenneté et de démocratie élective puissent être aisément adoptées dans la Péninsule ?

J’ai aussi réalisé que « Les Arabes naissent au Yémen et meurent en Irak », ce qui renvoie aux liens intimes unissant le Yémen et l’Arabie, notamment en Asir, cette Alsace-Lorraine sud-arabique. Les ressorts de leur conflit sont plus complexes qu’on ne le dit. Ils ne résultent ni d’une guerre par procuration contre l’Iran, ni de foucades de dirigeants fanatisés, les houthis n’étant ni des chiites duodécimains, ni des Perses, mais tous simplement des voisins… ceux du premier aphorisme.

J’y espère, ce qui aurait plu à Montesquieu, une évolution vers une monarchie constitutionnelle et parlementaire de droit musulman : il y a déjà une constitution, une chambre haute composée de princes qui votent, une chambre basse –représentative et mixte –, qui délivre des avis, des municipales, une fête nationale…

Non, l’Arabie n’est pas destinée à rester figée.

En 2017, Khaled bin Salman a déclaré : « Nous n’allons pas passer 30 ans de plus de notre vie à nous accommoder d’idées extrémistes et nous allons les détruire maintenant ». Pourquoi ne pas le croire ? Car les actes ont suivi les déclarations.

– L’organisation des Frères Musulmans, chère au Qatar, à la Turquie, à l’UOIF, à Tariq Ramadan, à Oussama bin Laden, à Jamal Khashoggi (ex-numéro 2 des services saoudiens) est aujourd’hui traitée comme une organisation terroriste.

– Une femme a été nommée ambassadrice d’Arabie Saoudite aux États-Unis.

– Les Saoudiennes, autorisées à conduire dès 2017, peuvent maintenant créer leur propre entreprise sans autorisation d’un tuteur masculin et, dès  21 ans, obtenir un passeport, voyager à l’étranger, sans la permission d’un « gardien » masculin.

– Les femmes peuvent intégrer l’armée de terre, de l’air, les forces navales, de défense aérienne, les missiles stratégiques et les services médicaux.

– Les restaurants n’ont plus d’entrées distinctes pour les femmes et pour les hommes.

– Des cinémas (jusqu’alors inexistants) sont ouverts et des concours de belote auxquels participent certains oulémas sont transmis a la TV.

– Les étrangères, à condition de porter « des vêtements pudiques », ont le droit de se promener sans abaya, un vêtement qui reste obligatoire pour les Saoudiennes.

– Les couples étrangers non mariés peuvent louer une chambre d’hôtel ensemble.

– La flagellation a été supprimée parmi les peines que peuvent décider les juges saoudiens, ainsi que la peine de mort pour les mineurs (moins de 18 ans), la peine substitutive ne devant pas dépasser dix ans de prison…

Il serait donc hasardeux de prédire la fin prochaine du règne des al-Saoud : « Le temps de l’Arabie est enfin venu. Ce peuple généreux, trop longtemps inconnu, Laissait dans le désert ensevelie la gloire… Vois du Nord au Midi l’univers désolé, La Perse encore sanglante et son trône ébranlé, L’Inde exclue et timide et l’Égypte abaissée… Sur ces débris du Monde élevons l’Arabie. » (Mahomet, Voltaire en 1736).

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