Au début de l’été, quelques jours après le meurtre de George Floyd, le directeur d’HEC publiait un communiqué intitulé « Statement on racism ». Ce texte soulève des questions qui, à mon sens, regardent toute la communauté HEC dans la mesure où les réponses qui y seront apportées conditionneront largement l’avenir de l’École. J’ai cru bon d’exposer ces questions dans une lettre ouverte, trop longue pour être reproduite intégralement dans ces pages, mais les premières réactions qu’elle a suscitées m’encouragent à en proposer ici une synthèse, en invitant ceux que le sujet intéresse à la lire in extenso sur le site d’HEC Stories.

En voici l’idée : le texte de Peter Todd et la pétition qui avait réclamé de lui ce communiqué me semblent révélateurs, par de multiples indices sémantiques et rhétoriques, de l’emprise à peine naissante mais réelle et croissante d’une pensée qui a déjà conquis de nombreuses universités anglo-saxonnes et gagne maintenant du terrain en France : la pensée « décoloniale ».En bref, ce courant dénonce la surreprésentation en Occident des descendants de peuples anciennement colonisés parmi les populations les plus exposées à la pauvreté et la violence, surreprésentation qu’il explique par la persistance d’un système de domination raciale. Parce qu’il lutte pour une plus grande justice dans les sociétés occidentales, il entend combattre ces inégalités en identifiant et en effaçant les traces laissées par le système colonial dans les lois, les cultures et les esprits. Voilà pour le constat, les causes, le but et les moyens.Ceci posé, on peut se réjouir du développement de cette pensée comme d’un progrès intellectuel, culturel et social si l’on estime que ses analyses sont justes, qu’elle rend la société plus humaine et qu’elle œuvre réellement pour la justice.

À l’inverse, on peut y voir une nouvelle idéologie, issue de la « décomposition du marxisme en une multitude de néo-marxismes contradictoires » annoncée par Saint-Exupéry il y a trois quarts de siècle, comme une vision erronée du monde et de l’homme, manichéenne, violemment utopiste et dangereuse en tant que telle – en attesteraient les dérives toujours plus nombreuses et manifestes sur les campus américains.Dans le continuum d’opinions qui va du soutien au rejet, la direction d’HEC semble pencher pour la bienveillance, voire l’adhésion. Peut-être cet avis est-il largement majoritaire au sein de la communauté HEC, mais cela reste à prouver. Quoi qu’il en soit, et que l’on considère la pensée décoloniale comme un bien ou comme un mal, comme une vérité ou comme une erreur, il me semble possible de s’entendre sur les trois points suivants :
1. face à l’influence grandissante de la pensée décoloniale dans les universités, HEC doit se prononcer : l’embrasser ou non ;
2. ce choix n’est pas anecdotique ; est en jeu notre conception collective des « valeurs » fondamentales de l’École et du rôle qu’elle doit jouer dans le monde ;
3. ce sujet crucial et complexe mérite que l’on y consacre un vrai débat, exigeant, fondé sur l’honnêteté intellectuelle et sur une réelle diversité d’idées. Il appartient maintenant à la direction d’HEC de mettre à contribution étudiants, professeurs et alumni pour organiser les conférences, les tables rondes, les consultations qui permettront le discernement personnel et collectif de la juste direction à donner à notre école.

Par Marielle Chabry

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