Neuf après une première visite privée du site, le Club HEC Piano s’invite dans les coulisses de la Philharmonie de Paris.

On voit toujours entrer et sortir le chef d’orchestre par une petite porte latérale : qu’y a-t-il derrière ? où sont les loges ? comment circulent les pianos à queue ? Quelques premiers éléments de réponse ce 23 janvier, avant un privilège rarissime : 24 personnes captivées dans la grande salle Pierre Boulez de 2400 places pour assister à la répétition du pianiste Daniil Trifonof avec l’Orchestre de Paris sous la direction du jeune chef finlandais Klaus Mäkelä. Concerto N°1 de Chopin (composé en second, mais les catalogues en ont décidé autrement), un adagio d’une pureté poignante. En tenues de ville, s’il vous plait, scène bigarrée plus décontractée que l’orthodoxie de concert, mais avec la concentration qui permet en trois jours d’accorder l’ensemble et le soliste. La complicité entre la silhouette gracile du chef penchée vers le profil quasi Romanovien de Trifonov (« coupe et barbe tout droit sortis de contes et légendes russes »), force le respect. « Mon admiration pour ces deux grands musiciens ne connait pas de limite », nous confesse un participant. « J’ai vraiment eu des frissons », déclare un autre.  « C’était comme dans un rêve », abonde une troisième.

Christophe Monin, directeur du mécénat et du développement, qui nous invitait – comme il l’avait déjà fait quelques semaines avant l’inauguration le 15 janvier 2015, dans le fracas des perceuses et des marteaux d’alors –, nous révèle les secrets de cette acoustique stupéfiante. Le plafond de la salle est toujours aussi fascinant, tandis que les balcons suspendus sans poteaux, et les espaces derrière les fauteuils, permettent une circulation enveloppante du son jusqu’aux places les plus reculées, jamais à plus de 21 mètres de la scène centrale. Depuis 2015, la Philharmonie de Paris a reçu près de 4 millions d’auditeurs dans ses deux salles, et autant de participants aux nombreuses activités éducatives. Pari gagné de ce site Porte de Pantin signé Jean Nouvel : des salles remplies à 92% en moyenne, un public rajeuni, et socialement plus mixte que la Salle Pleyel ne l’était. Un coup de chapeau aux orchestres Demos, parrainés par Lilian Thuram et Khatia Buniatishvili, qui offrent aux jeunes des quartiers politique de la ville la chance de conjuguer discipline personnelle et jeu collectif : 50 orchestres, soit près de 6000 jeunes de 8 à 12 ans, participent aujourd’hui, partout en France, à ce programme inventé par la Philharmonie de Paris et financé par de nombreux donateurs (pour en savoir plus, consultez la section consacrée au mécénat du site de la Philharmonie.  https://philharmoniedeparis.fr/fr/mecenat-evenementiel/mecenat-individuel).

« Quand je veux un son tout fait, je choisis un piano d’Erard, mais quand je veux fabriquer mon propre son, il n’y a que les pianos de Pleyel. » Ainsi parlait Frédéric Chopin. Sous la houlette érudite du conservateur-restaurateur au musée de la Musique, Jean-Claude Battault, notre poignée de privilégiés découvre en privé les pianos de la période romantique. Le premier en arrivant dans le musée est un piano Erard ayant appartenu au général Savary, ministre de la Police de Napoléon. Deux autres pianos Erard en forme de clavecin sont munis de jeux annexes actionnés au moyen de 6 pédales pour le 1er, puis 5 pédales pour le second. Le troisième piano a été construit à Vienne en 1814 et porte 4 pédales : l’idée est de montrer la disparition progressive des pédales, qui ajoutaient des timbres supplémentaires aux pianoforte comme des jeux de luth, de basson et céleste, ainsi qu’un tambour voire des clochettes, mais aussi comme aujourd’hui une pédale de modération (unacorda) et une pédale forte. La Marche turque de Mozart était souvent jouée sur des pianos à 5 ou 6 pédales pouvant contrôler ces effets sonores.

 

Ensuite, viennent le piano armoire de Jean-Henry Pape, puis le piano hexagonal du même facteur, datant de 1834 ; fermé, on dirait un guéridon ! Comme la plupart des pianos à l’époque, il compte 5 octaves ½, soit 71 notes (aujourd’hui, la norme est 88 notes). En 1834, Chopin avait 24 ans et avait, par exemple, déjà composé la quasi-totalité de son œuvre pour piano et orchestre. Il a donc forcément connu ces instruments puisqu’il est arrivé à Paris à l’âge de 20 ans.

En ouvrant ces pianos spécialement pour nous, Jean-Claude Battault nous révèle l’intimité des instruments. Et les marques du passé résonnent encore : Franz Liszt a inscrit sa signature sur la table d’harmonie d’un Erard de concert au prix d’une contorsion admirable. Chopin a authentiquement joué sur le Pleyel exposé entre 1839 et 1841. Prêté par la maison Pleyel pour une exposition itinérante aux États-Unis, il en est revenu sans ses pieds qu’il a fallu refaire. Erard et Pleyel, ces deux arbres qui cachent la forêt, car Paris compte une centaine de facteurs au XIXe siècle, ce qui donnait une patte réellement singulière à chaque piano. Un temps où « marque de fabrique » précédait la notion de marque tout court !

Mais les avancées sont d’abord technologiques : passage des cordes parallèles aux cordes croisées ; réduction des pédales aux seules unacorda et forte, recours à des bois variés comme le hêtre pour le sommier, l’épicéa pour la résonance de la table d’harmonie… et surtout, invention par Erard du double-échappement, ce procédé qui permet de rejouer une note avant même que la mécanique ne soit encore redescendue. Si les pianos du début du siècle ressemblent encore à des clavecins, leurs successeurs d’après 1850 sont déjà précurseurs des pianos modernes. Cerise sur le gâteau, l’un d’entre nous, pianiste bien dégourdi, est invité comme cobaye à jouer des deux derniers pianos de la série. La Tarentelle de Chopin passe comme une lettre à la poste sur le piano Pleyel de concert commandé par Napoléon III, mais le grand piano Erard à pédalier du compositeur Charles Valentin Alkan lui donne plus de fil à retordre avec ses 32 pédales en tirasse qui actionnent les notes graves du clavier, évoquant un orgue. On ne saurait quitter cette galerie féérique sans un salut à l’octobasse, cette contrebasse géante conçue expressément pour la Symphonie Fantastique de Berlioz. Fantastique comme cette visite hors du commun !

Denis Colcombet (H.80), pour le Bureau HEC Piano Club.

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