Après avoir brillé dans la banque entre Dakar et Abidjan, Khady-Dior Ndiaye (E.12) dirige pour le groupe américain Kosmos Energy un projet dans les hydrocarbures au Sénégal, de nature à changer la donne en Afrique. Portrait d’une obstinée.

Ce n’est pas par hasard si Jeune Afrique l’a classée dans le Top 50 des femmes d’affaires les plus influentes du continent africain. Née en Côte d’Ivoire, formée dans les meilleures écoles internationales, Khady-Dior Ndiaye (E.12) a choisi de mettre son énergie au service de l’Afrique. Après une carrière chez Citibank, qui l’a menée à diriger les activités de la banque dans 14 pays incluant cinq filiales africaines, Khady est aujourd’hui à la tête des activités, au Sénégal, de la multinationale d’exploration et de production pétrolière et gazière Kosmos Energy. Un poste clé : aux frontières de la Mauritanie et du Sénégal se trouvent des réserves de gaz stratégiques qui vont impacter le développement de la région.

Dans la finance dès l’enfance

Fille d’un couple sénégalo-ivoirien installé à Abidjan, Khady baigne dès sa plus tendre enfance dans un environnement où l’on parle finance et développement. « Mon père, qui est aussi mon modèle, a fait toute sa carrière à la Banque africaine de développement (BAD), qu’il a fini par présider. Je me rappelle encore l’explosion de joie familiale le jour où la BAD a obtenu son premier triple A, même si j’étais trop jeune pour comprendre de quoi il s’agissait. » Les troubles des années 1990 en Côte d’Ivoire la conduisent à poursuivre ses études à l’Institut Florimont à Genève, qui lui donne accès à un univers cosmopolite. Son bac obtenu, elle envisage une carrière de diplomate et choisit d’intégrer la prestigieuse School of Foreign Service de Georgetown University. « C’était celle-là que je voulais et aucune autre car Bill Clinton, président des États-Unis, en était sorti », éclate-t-elle de rire.

Grands comptes et diplomatie

Sitôt diplômée, Khady décide de retourner en Côte d’Ivoire et devenir diplomate. La finance la rattrape grâce à un stage à la Citibank Côte d’Ivoire. Elle y décroche son premier job en juillet 1998 et n’en repartira qu’en décembre 2018, alors qu’elle chapeaute les activités de Citibank en Afrique de l’Ouest et du Centre. En vingt ans, Khady passe par tous les métiers de la banque. Selon elle, « le moteur d’un banquier, c’est d’apporter à ses clients publics et privés une valeur ajoutée, de lever des fonds pour leur permettre de développer leurs activités et de trouver des solutions innovantes. La satisfaction est encore plus forte quand notre action bénéficie à un pays tout entier. » Khady se remémore une transaction réalisée en 2009 pour l’État de Côte d’Ivoire. « Le pays avait un problème de paiement de sa dette et était en passe de faire défaut. Le ministre des Finances ivoirien a mandaté Citibank pour lever les ressources nécessaires pour tenir ses engagements vis-à-vis de ses créanciers internationaux.

J’ai appris que si le charisme était inné, le leadership, lui, se travaillait. Je continue à affiner le mien !

C’était la condition sine qua non pour permettre à la Côte d’Ivoire d’obtenir un allègement de dette considérable dans le cadre de l’initiative en faveur de pays pauvres très endettés (PPTE) pilotée par le FMI et la Banque mondiale. Avec plusieurs banques, nous avons mis en place un prêt syndiqué, sécurisé par les taxes sur le cacao. Cette opération, unique en son genre à l’époque, a permis au pays de tenir ses engagements, et de bénéficier d’un allègement de dette de près de 3 milliards de dollars US. » En tant que directrice de l’exploitation en charge du front office de Citibank Côte d’Ivoire, Khady est alors en première ligne. « J’ai été fière de contribuer à cette opération, qui a eu un impact déterminant pour la Côte d’Ivoire. »

De la pratique à la théorie

En pleine phase ascendante, Khady ressent le besoin de reprendre ses études. « J’ai voulu mettre de la structure dans ce que je faisais. Quand on travaille, on est dans l’urgence, on décide à l’instinct. Je souhaitais valider mes méthodes de travail, en apprendre de nouvelles, insuffler de la théorie dans ma pratique pour l’améliorer. » Pour le choix du programme, Khady raisonne comme pour Georgetown : « Je voulais la meilleure école, celle qui me permettrait de réaliser un bond professionnel qualitatif. HEC jouit d’une excellente réputation en Afrique, avec un EMBA classé numéro un mondial : je n’ai pas hésité. » Elle prévoit de prendre deux années sabbatiques à Paris mais Citibank lui propose une très belle opportunité au Sénégal. « L’équipe d’encadrement d’HEC Paris a été extrêmement agile et compréhensive : elle m’a permis, à mi-parcours, de venir sur le campus tous les deux mois. Je leur suis reconnaissante de m’avoir aidée à achever cet EMBA qui me tenait à cœur. » Au cours du programme, Khady est marquée par deux enseignements. « Le cours de leadership m’a montré qu’il était possible de développer son propre style de management, d’être honnête et alignée avec soi-même en dirigeant une équipe. J’ai appris que si le charisme était inné, le leadership, lui, se travaillait. Je continue toujours à affiner le mien ! Le cours de stratégie de Laurence Ortega est aussi exceptionnel : il enseigne qu’une belle stratégie ne sert à rien si l’on n’a pas les outils pour la mettre en œuvre. Tout manager devrait l’avoir suivi une fois dans sa vie. » Enfin, Khady renforce son réseau : « En naviguant sur plusieurs promotions, j’ai rencontré des personnes extraordinaires. »

Des ressources précieuses

Au faîte de sa carrière chez Citibank, Khady décide de rejoindre Kosmos Energy en 2019. Un défi, mais ce choix fait sens car le secteur des hydrocarbures est en passe d’ouvrir à l’Afrique de nouvelles perspectives. L’impact des activités qu’elle supervise chez Kosmos Energy sera colossal. « Je suis responsable pays du développement d’un immense champ de gaz naturel découvert au large des côtes du Sénégal et de la Mauritanie. La réussite de ce projet transformera ces deux pays, leur ouvrant des perspectives de développements durables en fournissant aux populations et industries locales une électricité à bas coût. Il permettra une transition vers les énergies renouvelables, en augmentant leur part dans le mix énergétique. » Ces réserves devraient positionner la région comme l’un des acteurs majeurs du marché des hydrocarbures. « Le contexte de la crise ukrainienne rappelle aux pays la nécessité de diversifier leurs approvisionnements : c’est une opportunité pour les exportations à partir du continent africain. » Les défis sont grands et les obstacles nombreux. Mais Khady tient la barre depuis deux ans : « Le projet est déjà avancé à 70 % ; d’ici la fin de l’année prochaine, nous pourrons en extraire le premier mètre cube de gaz. » Khady soutient les jeunes générations via le Kosmos Innovation Center : « Nous avons accordé un prêt à un producteur de fraises pour qu’il traverse la période du Covid. Pour s’en sortir, il a transformé son stock en confiture, qu’il exporte aujourd’hui. J’aime voir les jeunes entreprendre, faire face aux difficultés et apporter leurs solutions. » Un violon d’Ingres ? « Je suis passionnée d’art africain. L’exposition Picasso à Dakar a montré que notre art l’avait inspiré. Je collectionne des œuvres africaines. Quand on aime quelque chose, il faut l’afficher », dit-elle en souriant. L’Afrique, le fil rouge des choix du cœur !

 

Par Marianne Gérard

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