À 26 ans, diplômé de Télécom Paris et d’HEC Paris, Julien Roubaud a remporté le Prix X-HEC Entrepreneurs 2025 pour La Grande Bascule. À rebours des discours qui annoncent aussi bien une révolution sans précédent qu’une simple bulle spéculative, il propose une enquête sur les multiples dimensions de l’intelligence artificielle. Un travail de recherche devenu livre, fidèle à l’ambition d’un prix qui entend faire rayonner les idées des étudiants au-delà des murs de l’école.

Il y a parfois un voyage qui change une perspective. Pour Julien Roubaud, ce fut un échange universitaire dans la Silicon Valley pendant son mater. Sur place, il découvre un monde où l’intelligence artificielle est omniprésente dans les conversations, les projets et les anticipations. À San Francisco, les voitures autonomes circulent déjà pour transporter des passagers. En France, le débat lui paraît beaucoup plus hésitant, partagé entre fascination et scepticisme, avec une question récurrente : l’IA n’est-elle qu’une bulle ?

« J’étais assez choqué à mon retour à Paris, par cette différence de discours entre les Européens et les Américains, et en particulier les gens de la Silicon Valley », raconte-t-il. Comment se faire une opinion lorsque les acteurs d’une même révolution semblent ne pas vivre dans le même monde ?

Cette interrogation devient le fil conducteur de La Grande Bascule (éditions, Atlande). Plutôt que de trancher trop vite, Julien Roubaud choisit d’enquêter. Son ambition : comprendre l’IA dans toute sa complexité, en croisant les dimensions technologiques, économiques, politiques, sociales, humaines et environnementales. Car, estime-t-il, les progrès scientifiques ne suffisent pas à prédire leurs conséquences sur l’économie ou la société.

De l’ingénierie à l’entreprise : comprendre toute la chaîne

Diplômé de Télécom Paris et d’HEC Paris, au sein du master X-HEC Entrepreneurs, Julien Roubaud a précisément construit son parcours à la croisée de ces univers. L’ingénierie lui a donné les clés pour comprendre la technologie et ses nuances ; HEC lui a apporté une lecture plus opérationnelle de ses applications dans les entreprises et de ses effets à l’échelle collective. Il a ensuite travaillé sur les stratégies de données et la conception de systèmes d’IA, notamment pour améliorer les performances de modèles appliqués à des domaines spécialisés, comme en santé. Une expérience au cœur de la machine, où il mesure combien la qualité et l’utilisation des données conditionnent les résultats.

Aujourd’hui, Julien accompagne les entreprises qui souhaitent intégrer l’IA : identification des cas d’usage pertinents, audit de sécurité, déploiement et acculturation des équipes. L’activité de sa jeune start-up prolonge directement les questions soulevées par son livre. Car si l’IA ouvre des possibilités considérables, son adoption ne peut se résumer à multiplier les outils. « Il faut arrêter de voir l’IA comme un outil de remplacement. Il faut la voir comme un outil d’augmentation », défend-il. Autrement dit, ne pas seulement chercher les tâches que la technologie pourrait accomplir à la place des équipes, mais celles qu’elle leur permettrait de réaliser en plus.

Une enquête contre les idées toutes faites

Pour Julien Roubaud, la question de la bulle ne peut être traitée en observant uniquement les performances des modèles. Il faut aussi regarder les investissements, les usages, les infrastructures, les ressources nécessaires et les effets sur l’emploi, l’éducation ou les équilibres géopolitiques. Son travail s’appuie sur les témoignages et les retours d’expérience de plus de cinquante experts, dirigeants et entrepreneurs. Il confronte leurs analyses et cherche à distinguer ce qui relève du consensus scientifique de ce qui reste incertain. Sur certains sujets, notamment les trajectoires économiques et sociales, il estime qu’il faut raisonner par scénarios plutôt que prétendre prédire l’avenir.

Un premier scénario verrait la technologie atteindre un plateau ; un deuxième, une transformation comparable à celles de l’électricité ou du numérique ; un troisième, une accélération inédite. Les conséquences ne seraient évidemment pas les mêmes.

Cette prudence ne signifie pas qu’il minimise la portée de l’IA. Au contraire. « On est en train de transformer des électrons en intelligence », résume-t-il. À ses yeux, l’ampleur de la diffusion et la vitesse des usages pourraient bouleverser les métiers, les institutions et les démocraties en une décennie. Le défi tient précisément au décalage entre la rapidité technologique et le temps nécessaire à l’adaptation collective.

D’où sa conviction que l’IA doit être « autant adoptée que régulée ». Refuser de l’intégrer serait, selon lui, irréaliste ; avancer sans garde-fous serait tout aussi imprudent. Pour les entreprises, la première étape consiste à définir une véritable politique d’usage, afin d’éviter que chacun ne déploie ses propres outils sans contrôle des données ni règles communes de sécurité.

La réflexion dépasse les frontières de l’entreprise. L’IA repose sur une chaîne de valeur mondiale — des semi-conducteurs aux centres de données, des modèles aux applications — dans laquelle l’Europe ne maîtrise pas tous les maillons. Pour Julien Roubaud, l’enjeu n’est pas tant de viser une souveraineté absolue, difficile à atteindre, que de construire une autonomie stratégique et de faire émerger des acteurs capables de peser dans les négociations internationales. Une question industrielle, mais aussi démocratique.

Quand un mémoire devient un livre

C’est cette volonté de dépasser les discours convenus qui a également convaincu le jury du Prix X-HEC Entrepreneurs, remporté par Julien en juin 2025. Pour comprendre ce que représente cette distinction, il faut revenir à sa genèse.

Il y a une dizaine d’années, Gervais Johanet et Alain Bloch confient à Jeanne Courouble (EMBA.08) l’organisation des soutenances des étudiants d’HEC Entrepreneurs. Elle constitue alors des jurys de professionnels bénévoles, généreux de leur temps, de leur expérience et de leurs conseils. Mais elle constate un paradoxe : les étudiants, absorbés par la création et le développement de leur entreprise, peuvent considérer le mémoire comme une obligation académique, alors qu’il constitue une occasion rare d’approfondir librement une question. Avec Philippe Lemarchand, directeur des éditions Atlande, naît l’idée de donner à ces travaux une ambition supplémentaire : permettre aux meilleurs d’entre eux de devenir des livres. Dix ouvrages ont ainsi été publiés, sur des sujets aussi divers que le rire, l’innovation, l’art et, désormais, l’intelligence artificielle.

Pour Jeanne Courouble, l’intérêt du dispositif ne se limite pas à la reconnaissance accordée à un étudiant. Il donne aux promotions suivantes des exemples concrets de ce qu’elles peuvent accomplir. Les ouvrages publiés deviennent des références et tirent vers le haut l’exigence intellectuelle des nouveaux mémoires.

La transformation est toutefois loin d’être automatique. Un mémoire ne devient pas un livre par simple changement de format : il faut le reprendre, le structurer et le retravailler avec l’éditeur pour toucher un public plus large. Dans le cas de Julien, Jeanne Courouble a été particulièrement marquée par son investissement personnel, son énergie et sa capacité à défendre son sujet devant le jury. Au-delà de la pertinence du thème, c’est cette passion pour l’IA, associée à l’ampleur du travail fourni, qui a fait la différence.

Écrire sur l’IA à l’heure de l’IA

Julien Roubaud avait inscrit un jour, dans une liste de projets à réaliser au cours de sa vie, l’écriture d’un livre — mais pas avant ses 50 ans. À 26 ans, La Grande Bascule est déjà paru. Il aura pourtant fallu près d’un an pour le mener à bien, bien davantage que les deux mois habituellement consacrés à cet exercice par les lauréats précédents.

Une partie de ce délai tient à la nature même du sujet. Mais il y a aussi un paradoxe : Julien a utilisé l’IA pour éprouver ses propres raisonnements. Loin de lui faire gagner mécaniquement du temps, elle lui opposait des arguments, l’obligeait à approfondir ses démonstrations et à rechercher de nouvelles sources. « L’IA me challengeait trop souvent », explique-t-il. Une expérience qui résume sa démarche : ne pas déléguer sa pensée, mais mettre ses idées à l’épreuve.

C’est aussi le message qu’il adresse aux jeunes diplômés. Le modèle traditionnel — faire des études, décrocher un premier emploi, acquérir de l’expérience puis gravir les échelons — lui semble fragilisé. Il s’inquiète notamment de la place laissée aux juniors, dont certaines tâches formatrices peuvent être automatisées. Dans ce contexte, il mise sur la transversalité, la capacité à apprendre et l’intelligence émotionnelle. « À l’heure où l’intelligence devient une commodité, ce qui va avoir beaucoup de valeur, c’est l’intelligence émotionnelle », estime-t-il. Savoir communiquer, comprendre les autres, identifier les bons problèmes et évaluer la qualité des réponses produites par une IA deviendra essentiel. Encore faut-il posséder une véritable expertise métier pour exercer ce jugement.

Le dixième ouvrage du Prix X-HEC Entrepreneurs marque ainsi la fin d’un premier cycle. Jeanne Courouble et les personnes impliquées dans le dispositif réfléchissent désormais à une formule collective qui permettrait de valoriser plusieurs mémoires et plusieurs auteurs dans une même publication. L’ambition demeure : faire circuler les idées nées à l’école, dans toute leur diversité. Avec La Grande Bascule, Julien Roubaud en offre une illustration singulière.

À l’heure où l’IA suscite autant de promesses que de craintes, son livre ne prétend pas clore le débat. Il invite plutôt à le mener avec méthode, curiosité et lucidité.

 

 

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