La décennie 2010 aura été celle du renouveau des luttes sociales et écologistes, mais aussi celle d’un regain d’intérêt pour la cause féministe, avec des revendications en termes de salaire et d’emploi. La chercheuse Jacqueline Laufer expose les mécanismes de cette inégalité professionnelle aux postes à hautes responsabilités.

Vos recherches sur la situation des femmes cadres en France ont mis en évidence des inégalités avec leurs homologues masculins…

Pour obtenir des postes à la hauteur de leurs compétences, les femmes doivent souvent développer des stratégies de contournement des modes de sélection existant, puis se faire une place dans des mondes très majoritairement masculins. Ces raisons expliquent la faible représentation des femmes cadres dans les entreprises, qui ne vient pas d’un manque d’appétence pour les postes à hautes responsabilités ou d’une volonté de se cantonner à des « carrières au féminin ». À ces difficultés rencontrées au sein de l’entreprise s’ajoute la division inégalitaire du travail domestique et familial, qui constitue un obstacle supplémentaire aux carrières féminines.

Comment corriger ces inégalités ?

Si l’on veut se donner une chance de les résorber, il est essentiel de comprendre les processus organisationnels et politiques, en particulier dans le domaine des ressources humaines, qui aboutissent à une « construction de la rareté » des femmes au sommet des organisations. Autrement dit, il faut briser le fameux « plafond de verre ».

Depuis les années 1970, la situation des femmes en entreprise a tout de même progressé…

Oui, les recherches sur le plafond de verre se sont multipliées au cours des dernières décennies, et il y a eu des avancées dans le domaine de l’accès des femmes à des professions qualifiées. Des réflexions sur la parité, sur les quotas ou sur les relations entre diversité et égalité ont aussi été menées. Désormais, les grandes entreprises adoptent des politiques en faveur de l’égalité et de la diversité. Elles se fixent souvent des objectifs chiffrés de présence des femmes aux postes élevés, lancent des programmes de sensibilisation et de formation à l’intention des femmes cadres et des dirigeantes. De nombreux progrès sont à souligner. Néanmoins, ces mesures prises en faveur d’une meilleure représentation des femmes aux postes de direction, sur lesquelles les entreprises communiquent très volontiers, ne doivent pas faire oublier la situation des autres catégories de femmes. En effet, on constate aujourd’hui une persistance des inégalités professionnelles et salariales entre les hommes et les femmes – et entre les femmes elles-mêmes – due à la sous-valorisation d’emplois à majorité féminine ou à la concentration de femmes dans des emplois dévalorisés et précaires… L’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes ne saurait se réduire à la seule question de la parité au sommet de l’entreprise.

Le Genre au travail, recherches féministes et luttes de femmes. Ouvrage collectif sous la direction de Nathalie Lapeyre, Jacqueline Laufer, Séverine Lemière, Sophie Pochic et Rachel Silvera, éditions Syllepse, 2021.

Jacqueline Laufer
Sociologue membre du réseau Marché du travail et genre (Mage) et professeure émérite à HEC Paris, elle a reçu en 1984 le Prix de la Fondation HEC pour son article « Égalité professionnelle, principes et pratiques », paru dans la revue Droit social. En 2014, elle a publié L’Égalité professionnelle entre les femmes et les hommes (éd. La Découverte).

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