Elle anime l’un des talk-shows éco les plus suivis de France : « L’Heure H ». Pendant une journée, nous avons suivi Hedwige Chevrillon (MBA.84) dans les coulisses de BFM.

La régie de BFM
© Letizia Le Fur

Deux monolithes de verre et d’acier se font face, le long de la rue du général Alain de Boissieu dans le 15e arrondissement de Paris. D’un côté, les 145 000 m2 du nouveau ministère de la Défense, de l’autre les 86 000 m2 de l’Altice Campus. L’une de ces masses grises s’occupe de faire circuler des tanks et ravitailler des avions de chasse ; l’autre est un véritable arsenal médiatique capable de bombarder du contenu en flux continus : 130 émissions par semaine, des bataillons de journalistes, des plateaux suréquipés. Dès l’entrée, des murs-écrans diffusent côte à côte les pubs SFR et les directs de BFM et RMC. High-tech, efficace et sans fantaisie : bienvenue dans l’empire media-télécoms d’Alain Weill (MBA.84) et de Patrick Drahi.

Altice Campus, 10h30

« Qu’est-ce que vous en pensez, ça en jette, non ? » Hedwige Chevrillon vient d’apparaître. « On a déménagé il y a huit mois et cela a été un énorme changement. Avant, nous étions dans un immeuble vieillot avec une superbe vue sur un parking, une ambiance start-up… Mais c’était nettement moins bien équipé. » Souriante et blagueuse, Hedwige est à l’opposé de l’image rugueuse de son personnage télévisuel. Pour rejoindre la rédaction de BFM Business, je la suis à travers la « rue des studios », une grande allée intérieure le long de laquelle sont concentrés les 7 plateaux du site avec caméras robotisées (sans cadreurs) et régies ultra-modernes. « Avec ça, on a vraiment tourné la page de la “radio filmée”. » On franchit deux portes sécurisées, on prend l’ascenseur jusqu’au 2e, l’étage BFM.

Rédaction de BFM Business, 10h42

Sur l’Altice Campus, tout est flexible et modulable : les décors des studios sont virtuels, et les rédactions sont installées dans des grands open spaces comme dans n’importe quel immeuble de bureaux contemporain. Seule singularité : en le traversant, on croise des figures familières – Stéphane Soumier nous dit bonjour à la machine à café, Nicolas Doze et Emmanuel Lechypre s’affairent en face du bureau d’Hedwige.

Un bureau comme tous les autres, à un détail près : « Ils ont voulu enlever toutes les poubelles, mais j’ai séquestré la mienne. J’en ai beaucoup trop besoin. » Joignant le geste à la parole, elle balaie vers la corbeille la pile de journaux qui encombrait la table. Puis, se retournant : « Ah, Matthieu, tu as cinq minutes ? » « Matthieu », c’est Matthieu Pechberty, un journaliste économique venu du Journal du Dimanche. « C’est un fin connaisseur du secteur de l’énergie. Comme mes invités d’aujourd’hui sont le patron d’EDF, puis celui de Veolia, je voudrais tester mes questions avec lui », m’explique Hedwige.

La conversation s’engage à mi-voix : « – Je peux lui demander carrément s’il considère Total comme son principal concurrent ? – Oui, ce sera intéressant d’avoir sa réaction. Total vient de racheter Direct Énergie, je ne sais pas s’il s’y attendait. En tout cas, c’est un sérieux challenger. – Pour Veolia, tu as vu que le PDG de Suez a dit qu’il voulait devenir numéro 1 à sa place ? – Tu pourrais lui suggérer un rapprochement… – Bof, j’avais déjà essayé de marier Saint-Gobain et Engie, ça n’avait rien donné… » Soudain, ils passent au chuchotement pour évoquer des textos confidentiels échangés avec des patrons.

Après un dernier coup d’oeil à sa feuille de route et à ses notes, elle s’apprête à descendre. Mais quelque chose lui manque… Elle fouille à la va-vite son bureau et en sort un flacon d’eau de toilette. « Je ne vais jamais en studio sans parfum, ça fait partie du rituel. » Elle a beau avoir une longue expérience dans l’audiovisuel, on sent un peu de trac. Ajustant sa coiffure dans l’ascenseur (« le dernier moment pour se rafistoler »), elle file au maquillage.

Studio BFM Business, 11h45

De retour dans la rue des studios, Hedwige accueille cordialement Jean-Bernard Lévy, le président d’EDF. On voit qu’ils se connaissent de longue date : « Avec vous, les sujets sont compliqués, mais vous êtes plutôt un invité facile… et qui s’améliore à chaque fois ! » Elle le prévient toutefois : « Je vais forcément vous poser une question sur la pertinence de l’État actionnaire dans l’affaire Renault-FCA. Mais de toute façon, maintenant que vous êtes renouvelé, vous pouvez être zen (le mandat de Jean-Bernard Lévy a été reconduit en mai, ndlr). »

Elle me présente au patron d’EDF en lui expliquant l’objet du reportage, et en profite pour rappeler ses liens avec HEC. « – Moi, j’ai fait le MBA et mon frère était dans la promotion 1976, avec Denis Kessler, Henri de Castries, Jean-Dominique Senard… – Ah moi, à l’X, j’étais avec Xavier Huillard, Jean Tirole, Patrick Kron… », répond le président d’EDF. Et voilà comment, à deux minutes de passer à l’antenne, une compétition de réseaux d’alumni s’engage dans la demi-pénombre du couloir qui donne sur le studio de BFM Business ! Enfin, la pause pub démarre, on entre et on s’installe en vitesse pour les derniers réglages – des réglages qu’interrompt une visite surprise : le maître des lieux, Alain Weill, vient saluer l’invité. Ce faisant, il se place juste devant une caméra et bloque le champ. En régie, la technique stresse, mais n’ose rien dire au grand patron qui, heureusement, ne s’éternise pas.

Régie technique 11h58

Autant la préparation était vivante, spontanée, un peu improvisée même, autant l’ambiance en régie est d’une rigueur militaire. On se croirait dans le cockpit de l’USS Enterprise, le vaisseau spatial de Star Trek. Aux avant-postes, un truquiste et un réalisateur, face à une douzaine d’écrans chacun, manipulent une myriade de boutons multicolores, joysticks et commandes en tout genre.

Derrière eux, le « producer » (on ne dit pas producteur) de l’émission joue le rôle du commandant de bord et procède aux dernières vérifications avant le décollage. Pendant l’émission, c’est lui qui rédigera et enverra les « synthé » (bandeaux qui reprennent à l’écran les principales citations de l’intervenant), les « off » (images qui défilent en arrière-plan du plateau) lui qui proposera des questions complémentaires à Hedwige via l’oreillette, et lui encore qui rédigera les tweets en son nom !

Mais là, à quelques instants du début, il se rend compte que quelque chose cloche : un sponsoring Total est prévu pendant l’interview avec le patron d’EDF. Ça tombe plutôt mal. Il se précipite sur le micro qui communique avec l’oreillette d’Hedwige pour lui demander ce qu’elle souhaite faire. La voix de la présentatrice résonne alors dans toute la pièce : « Impossible ! » et une dizaine d’écrans reproduisent le geste de refus qu’elle lui adresse via l’une des caméras du studio.

Hedwige Chevrillon sur le plateau de BFM
© Letizia Le Fur

A 12h00 précises, le générique s’affiche et Hedwige efface son sourire pour endosser le costume de la journaliste sans concession, qui ne fait pas de cadeau. La première question donne le ton : « Jean-Bernard Lévy, vous avez suivi l’affaire Renault-FCA : est-ce que l’État est un très mauvais actionnaire ? » (l’État détient 85% du capital d’EDF, ndlr.) Puis l’interview se déploie, dans cette ambiance propre aux talk-shows d’Hedwige.

Il y a un petit air de défi dans toutes ses questions, qu’elle lance avec l’air de dire : « Ne venez pas nous servir le discours officiel, on sait à quoi s’en tenir. » Elle n’hésite pas à interrompre, à poser des questions hors du cours de la conversation qui tantôt désarçonnent, tantôt manquent d’assurance et s’arrêtent en chemin. C’est vivant, c’est imparfait, ça fait vrai. Puis l’émission prend fin, Hedwige rejoint directement Thomas pour lui demander son avis. « Super, tu as posé les bonnes questions et on a fait un long “Urgent Reuters” ». Être repris dans une ou plusieurs dépêches AFP ou Reuters, c’est un indicateur de performance de l’interview. Et susciter une dépêche « Urgent Reuters », c’est comme décrocher l’or olympique.

Restaurant Aux 3 Présidents, 13h25

Après l’excitation du direct, le niveau d’adrénaline redescend : on marche moins vite, on parle moins fort et l’ambiance se détend. « Où est-ce que je t’emmène déjeuner ? me demande-t-elle. On peut aller à la cantine, mais ça n’aura pas grand intérêt. » Finalement, elle réserve aux 3 Présidents, une brasserie qui s’est nichée dans un coin de l’Altice Campus et doit son nom au fait que son chef a officié à l’Élysée pour trois présidents de la République successifs.

Son nouvel établissement n’est pas en reste de mondanités : derrière notre table il y a notamment Ruth Elkrief, la présentatrice de BFM TV ; à gauche, Laurent Joffrin, directeur de Libération ; vers la droite, le basketteur Tony Parker, venu pour une interview ; un peu plus loin Christophe Barbier, directeur de L’Express. L’endroit est un paradis pour paparazzi. Et un symbole de la concentration des médias : Patrick Drahi fait littéralement manger à la même table une vedette de BFM Business et le directeur d’un journal qui avait lancé « Casse-toi, riche con ! » à Bernard Arnault.

Je profite de la pause déjeuner pour en savoir plus sur ses petits secrets d’intervieweuse. « Mon plus grand ennemi s’appelle les “éléments de langage”, m’explique-t-elle d’emblée. Pour les contrer, il faut surprendre. C’est pour cela que je pose parfois des questions qui peuvent sembler incongrues, que j’hésite aussi de temps en temps. C’est un art de la guerre, à la façon de Sun Tzu : tu te montres incertaine, fragile, ton adversaire se sent en confiance et à ce moment-là, crac ! Tu lances un coup de griffe qu’il n’avait pas vu venir. Je donne parfois l’impression d’improviser, mais en réalité je suis extrêmement sérieuse, je tiens cela de mon parcours dans la presse écrite. »

Quand je lui demande ce qui lui procure le plus de plaisir dans son métier, elle répond avec enthousiasme : « J’adore ces interviews où il y a un ping-pong très intense, ou au contraire celles qui sont très lourdes, avec une véritable lutte sous-jacente pour obtenir ce que je veux. » Et au contraire, ce qui l’agace ? « J’en ai marre que les invités persistent à demander les questions en avance alors que je ne les donne jamais, ils le savent bien. De toute façon, ce n’est pas compliqué de le deviner : Jean-Bernard Lévy, je ne l’interrogerai pas sur le conflit israélo-palestinien ! »

Salon de maquillage, 14h45

Le moment du démaquillage est le point culminant de la détente du début d’après-midi. Dans l’ambiance feutrée du salon, Hedwige et sa maquilleuse plaisantent sur leurs époux respectifs, discutent de leurs vacances. On se rend compte qu’au maquillage le matin, le mascara avait été oublié. « C’est dommage pour vos photos, me dit-elle. C’est le genre de détails qui compte parce qu’à l’écran, tout se voit. Si je suis un tout petit peu fatiguée, je reçois des textos inquiets, ça ne manque jamais. De même, il ne faut jamais, au grand jamais, être speedé. Une seule fois je suis arrivée juste à temps : j’avais la voix qui montait dans les aigus, le souffle court, c’était l’horreur. Ça m’a servi de leçon ! »

Le temps du maquillage est aussi un moment important pour faire le point sur l’interview à venir, réfléchir une dernière fois aux questions dans le calme, sans téléphone portable. Justement là, le sien se met à vibrer. C’est Twitter. Le président de Total, Patrick Pouyanné, a vertement réagi sur le réseau social aux propos que Jean-Bernard Lévy a tenus pendant l’émission d’Hedwige. Les médias s’en saisissent. Le magazine Capital, par exemple, titre : « Les patrons de Total et d’EDF s’écharpent en public ». « Donc, on a fait le buzz ! », conclut-elle, ravie. Et voilà comment l’info se produit.

Rédaction de BFM Business, 15h10

« Désolé, là, il faut que je bosse un peu ». Bosser pour Hedwige, c’est d’abord répondre aux mails, qu’elle reçoit en flux continu. « Je me suis fixé comme règle de ne pas avoir plus de 3 000 courriers non lus. Du coup, je passe pas mal de temps à user mes touches Ctrl+D (le raccourci clavier qui sert à supprimer des e-mails dans la messagerie Outlook, ndlr). » Bosser c’est aussi chercher des invités. « Là, on est un peu à poil pour la semaine prochaine ! »


« J’ai dû improviser l’interview en anglais avec un Bill Gates de mauvaise humeur, c’était l’enfer. »

J’en profite pour lui demander comment elle se débrouille si un invité ne se présente pas. « On improvise, me dit-elle, je passe des coups de fil pour trouver un remplaçant au pied levé, ou bien je demande à des experts sur place de descendre, comme Emmanuel Lechypre. C’est extrêmement rare, mais très stressant. » Je l’interroge sur son pire souvenir. Un problème technique.

« Je recevais Bill Gates, tout le monde était dans ses petits souliers. Or le patron de Microsoft a eu un problème d’oreillette, avec un effet Larsen persistant. Les techniciens ont cherché dans tous les sens, remplacé l’oreillette, rien n’y faisait. Il a fini par jeter l’oreillette, agacé. J’ai dû improviser l’interview en anglais avec un Bill Gates de mauvaise humeur, c’était l’enfer. Plusieurs techniciens ont remis leur démission. Plus tard, on a appris que c’était le directeur Europe de Microsoft, qui contrairement aux consignes, n’avait pas éteint son téléphone ! »

Salle de réunion, 16h00

La conférence de rédaction a lieu dans une salle à l’angle du bâtiment, tout entourée d’arbres. Maud Aigrain, rédactrice en chef de BFM Business, énumère les moments clés qui vont rythmer la semaine. Levée de fonds par une start-up dont elle ne veut pas révéler le nom; conférence de presse du gouvernement sur la réforme de l’assurance chômage; réunion de la Fed (« mais pas encore celle où ils annonceront les baisses de taux »), etc. Toutes les actus éco de la semaine sont sur sa liste, en avant-première ! On réfléchit aux invités, on échafaude des agendas. Des agendas par définition mouvants. « Pour mardi, on dépend de l’horaire que décidera Matignon. Il faut avancer dans le brouillard, placer nos pions et puis on s’adaptera en fonction du planning ». La construction d’une grille d’actus est comme un grand jeu de Tétris dont on découvrirait les pièces au dernier moment.

Hedwige Chevrillon sur son scooter en sortant de BFM
© Letizia Le Fur

Rue René Ravaud, 17h15

Fin de la journée. Je raccompagne Hedwige à son scooter, reconnaissable à son ruban rose, symbole de soutien à l’association Coeur des Femmes, qui finance la recherche sur les maladies cardiaques féminines. « Pour le retrouver, c’est pratique. » Elle s’installe au guidon. Je demande, en toute indiscrétion, avec qui elle a rendez-vous. « Tu n’as qu’à dire que c’est avec un prochain invité confidentiel, ça fera mystérieux. Tu vois, je suis sympa, je te fais même la conclusion de ton papier ! », lance-t-elle avant de pétarader en direction du périphérique.

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