Président du Chapter Ukraine d’HEC Alumni, Georgiy Grokhovsky (E.10) multiplie les initiatives pour soutenir son peuple et sensibiliser la communauté française à une guerre qui risque de se normaliser. Portrait d’un entrepreneur plus engagé que jamais.

Un drap blanc s’est levé sur le ciel de Kiev. Le 1er mars, à 17 h 30, au sixième jour de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la tour de télévision et de radio vient d’être visée par quatre missiles de longue portée. Si la gigantesque antenne de 385 m tient bon, les dégâts aux alentours sont considérables. « Mon sang s’est glacé quand j’ai vu ce brouillard de poussière qui montait au-dessus de la capitale », se souvient Georgiy Grokhovsky (E.10). L’entrepreneur de 52 ans se trouvait chez lui, à La Rochelle, lorsque l’attaque s’est produite. Sur les images, il a repéré le centre d’affaires qu’il dirige à Kiev, à quelques encablures de la zone attaquée. « Les locaux étaient alors occupés par des familles parties se réfugier dans les caves au moment des frappes. J’ai vécu de longues heures dans la terreur avant de savoir s’ils avaient ou non été blessés. » À plus de deux mille kilomètres de sa ville natale, celui qui se dit « moitié ukrainien, moitié russe et français de cœur et de mariage » s’est senti terriblement impuissant. Lorsqu’il en parle, il a du mal à contenir l’émotion et la rage de voir son pays, indépendant pour la seconde fois depuis août 1991, subir une invasion aussi brutale que cynique. « Poutine justifie cette guerre en prétendant lutter contre les “nazis” ukrainiens.

Et voilà qu’il frappe la tour de télévision, tout près du mémorial de Babi Yar, où sont enterrés plus de 33 000 Juifs massacrés par la Wehrmacht en 1941. Qui peut croire cet homme ? Et jusqu’où le laissera-t-on mener cette danse macabre ? » Les derniers feux de l’URSS Le parcours de Georgiy Grokhovsky reflète les soubresauts d’un pays chahuté par le vent de l’histoire. Bercé par une double culture, russe par son père, ukrainienne par sa mère, le jeune garçon grandit dans la capitale de l’Ukraine soviétique avec son frère jumeau et sa sœur aînée. Brillant élève, il intègre en 1989 l’Institut polytechnique de Kiev, l’une des universités les plus réputées d’Europe de l’Est, et devient le vice-président du bureau des étudiants, en charge des relations internationales.

“On était tous Charlie et aujourd’hui, on a besoin que vous soyez tous ukrainiens ”

Le jeune homme a des projets plein la tête, mais il surestime la libéralisation alors affichée par un régime soviétique en pleine déliquescence. « J’avais noué des relations avec l’École normale supérieure-Cachan [aujourd’hui ENS Paris-Saclay], et son directeur avait accepté d’accueillir une trentaine d’étudiants ukrainiens pour deux semaines de cours et de présentation des différents départements et des laboratoires de l’université. C’était un projet qui me tenait à cœur », se souvient-il, avouant aujourd’hui avoir été bien naïf… : « Parmi tous les inscrits, il n’y en avait que deux qui étaient de véritables étudiants, moi-même et l’un de mes camarades. Tous les autres étaient des pontes de l’université, des vice-ministres et autres profiteurs qui voulaient s’offrir quinze jours de vacances en France. Le directeur de l’ENS ne s’attendait pas à voir débarquer tous ces notables avec leurs valises à l’aéroport de Roissy ! J’en étais mort de honte, avec l’impression désagréable d’avoir été utilisé. C’était typiquement la mentalité soviétique de dire une chose et d’en faire une autre. » En France, il fait la connaissance d’un jeune Français qui deviendra plus tard son associé, et aussi d’une étudiante à l’ENS, Isabelle. Le coup de foudre est réciproque. « Ce fut un crève-cœur de devoir repartir en Ukraine au bout de quinze jours. Avec Isabelle, on s’écrivait des lettres, on s’appelait parfois. Il fallait patienter quelquefois plus de quarante minutes avec la standardiste de Kiev pour espérer discuter un petit moment. Nous nous sommes rendu compte que cette relation n’était qu’une succession de rendez-vous manqués, et nous nous sommes éloignés. »

Le boom des années Eltsine

Lorsqu’il se lance dans les affaires au début des années 1990, le jeune homme profite de l’effervescence qui suit l’indépendance, au moment où le président Leonid Kravtchouk fait du resserrement des liens avec l’Europe l’une de ses priorités. « L’Ukraine s’était déjà frottée à l’économie de marché, à travers les premières coopératives privées. J’avais travaillé avec certaines de ces structures en leur fournissant des ordinateurs venus de l’étranger. Après l’indépendance, j’ai voulu continuer dans le commerce international, côté export. » Avec son associé, il monte une affaire de distribution de bière et de vodka aux États-Unis et au Canada. En 1994, il lance avec son frère un projet de digitalisation de plans d’architecture et urbains, avec pour référence la refondation du ministère de l’Économie et des Finances de Bercy. Trois ans plus tard, il rejoint un ami d’enfance en Russie. Ensemble, ils fondent une distillerie, commercialisent des bouteilles en verre et lancent une importante flotte de camions pour les transporter. « On a profité à 100 % du boom économique des années Eltsine. On pensait que l’économie de marché allait garantir à jamais la stabilité politique comme les valeurs de la démocratie libérale. Je me suis marié avec une Russe… sans pour autant oublier Isabelle », avoue-t-il. Mais il ne vieillira pas à Moscou. Très vite, l’homme d’affaires comprend que Vladimir Poutine, qui devient président en mai 2000, porte en lui tout ce qu’il détestait dans le système soviétique : la brutalité, la répression, l’ambivalence. Il rappelle aussi que l’obsession du maître du Kremlin pour la Grande Russie ne date pas d’hier. Sentant souffler le vent mauvais, il retourne à Kiev en 2005 après avoir divorcé, et se lance dans l’immobilier en achetant plusieurs bâtiments dans la capitale pour y créer un centre d’affaires. Si, depuis 2010, il réside à La Rochelle (Charente-Maritime), année où il suit un Executive Master à HEC (« J’avais besoin de consolider mon réseau international et d’approfondir mes connaissances théoriques »), toutes ses activités demeurent en Ukraine : les bureaux qu’il loue à Kiev, ses poids lourds et son parc de hangars (qui n’ont pas été mis à l’arrêt par le conflit), mais aussi son activité de fabrication des ossatures pour les bus électriques, assemblés en France, ou encore la création de camions électriques. Il réalise actuellement en France des prototypes de camions à hydrogène, industrie qui le passionne, et dont il est persuadé qu’elle sera porteuse. Il n’y a pas une minute où Georgiy Grokhovsky ne pense à son pays et au conflit qui fait rage. Son frère ainsi que sa sœur vivent aux États-Unis avec leur famille, mais sa tante est restée à Kiev. Sa santé précaire et son âge ont rendu toute évacuation impossible. Depuis La Rochelle, l’entrepreneur met tout en œuvre pour préserver la sécurité de l’ensemble de son personnel, et remue ciel et terre pour sensibiliser les Français à la cause ukrainienne. Dès le 11 mars, aux côtés du maire de La Rochelle Jean-François Fountaine, il participe à une marche solennelle, organise des collectes solidaires, participe à l’accueil des réfugiés. Son expérience dans le fret routier et aérien est précieuse pour acheminer l’aide humanitaire (« La maîtrise du terrain est le nerf de la guerre », rappelle-t-il). En tant que président du Chapter Ukraine d’HEC Alumni (qui compte 61 membres), il multiplie les prises de parole à destination de la communauté. « On était tous Charlie et aujourd’hui, on a besoin que vous soyez tous ukrainiens »,répète-t-il, inquiet que cette situation tragique se normalise sur le terrain comme dans les esprits. Lorsqu’on le rencontre à Paris dans les bureaux d’HEC Alumni, il fourmille de projets pour continuer la mobilisation. Avec David Foskett (E.04), cofondateur de la société Epayerz, spécialisée dans la conception de marketplace, il planche sur un projet de plateforme digitale pour accompagner l’effort humanitaire en Ukraine, qu’il imagine un peu comme « Leboncoin » de la solidarité. « Le monde du business et de la finance a un rôle primordial à jouer pour que l’on sorte de cette guerre, et il en aura un lorsqu’il s’agira de reconstruire le pays. J’ai déjà vécu cette situation avec l’effondrement de l’URSS. Mais cette fois-ci, la coopération internationale sera plus nécessaire encore. Nous nous apprêtons à vivre une période de recomposition totale. »

«Ne jamais désespérer»

Malgré la passion et l’émotion qui le traversent, même si ses yeux bleus s’embuent dès qu’il évoque le sort de ses 44 millions de compatriotes, Georgiy Grokhovsky n’hésite pas à évoquer la victoire des Ukrainiens et la fin du tunnel de souffrance. La marque d’un éternel optimiste ? « Comme le dit notre président Volodymyr Zelensky, “la lumière triomphe toujours des ténèbres”. Et j’en sais quelque chose. » L’entrepreneur partage aujourd’hui sa vie à LaRochelle avec Isabelle, devenue professeure d’économie. Ils se sont mariés. « Notre parcours montre qu’il ne faut jamais désespérer. Quand je pense à toutes les embûches qu’elle et moi avons rencontrées, lorsque je vois ces images terribles à la télévision, ça me donne du courage pour continuer le combat », rappelant que ce combat est aussi le nôtre.

 

Par La rédaction

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