Invité du 350ème Matin HEC, le jeudi 8 octobre, à l’occasion de la sortie en librairie de son livre « L’Eau, l’air et l’art », le cofondateur de Webhelp et président d’Art Explora, Frédéric Jousset (H.92), a répondu aux questions d’Emmanuel Duteuil, directeur de la rédaction de Challenges et de l’auditoire.

« Entrepreneur, mécène, collectionneur, aventurier, patron de presse et à présent écrivain… Comment peut-on faire tenir autant de vies en une seule ? » interroge Adrien Nussenbaum (H.01), président d’HEC Alumni, qui introduit Frédéric Jousset en compagnie d’Hanna Moukanas, partenaire chez Oliver Wyman.

L’aventure entrepreneuriale commence avec le lancement en 1998 de Clientis, éditeur d’un progiciel destiné aux salons de coiffure et aux instituts de beauté, qui se solde par un échec. Frédéric, qui se décrit comme « l’homme des deuxièmes fois » (deux tentatives avant d’obtenir le permis, d’intégrer HEC, d’accéder au sommet du mont Blanc et deux mariages, plaisante-t-il) en retire trois leçons : « Créer seul est très dur, mieux vaut avoir un associé avec qui partager ses doutes, ses rêves. Deuzio, mieux vaut démarrer avec des moyens conséquents que sur ses économies. Tertio, éviter les marchés trop niches. » En juin 2000, il lève 5 millions d’euros et cofonde Webhelp, moteur de recherche à assistance humaine sur le web, avec Olivier Duha. Irruption quelques mois plus tard d’un redoutable concurrent sur le marché européen : Google. « Je réalise que nous vendons des bougies alors qu’ils proposent de l’électricité ». Pivotage express : le groupe se repositionne dans la gestion de la relation client en ligne, dont il devient l’un des leaders mondiaux. Bis repetita fin novembre 2022, avec le lancement de ChatGPT : Frédéric réalise que Webhelp ne peut rivaliser avec l’IA. Il organise sa mise en vente et son rachat par Concentrix pour 4,8 milliards de dollars. « Je suis vraiment un des rares entrepreneurs dont le business a été percuté par une vague technologique à 20 ans d’intervalle. » Mais même sans cette déferlante, il comptait changer de vie : « Mon ascension de l’Everest en 2019 a été mon chemin de Damas, tellement intense en joie et en douleur qu’il m’aurait été impensable de reprendre comme avant. »

crédit photo : Martin Barzilaï pour Challenges

Il décide de se consacrer à réduire la fracture culturelle et crée un écosystème vertueux avec le groupe Beaux-Arts Magazine, leader européen des médias artistiques, Art Explora, fondation reconnue d’utilité publique dont le but est de partager l’art sur le terrain, via des musées mobiles et un catamaran qui fait étape en Méditerranée et le fonds d’investissement à impact ArtNova, qui reverse plus de 50% de ses plus-values à la fondation. « Le terrain de jeu d’Art Explora est immense : il s’agit d’attirer des dizaines de millions de personnes à la culture, ce qui nécessite des moyens considérables. Nous faisons appel au mécénat, aux subventions. Je contribue à la moitié de la dotation annuelle de 18 millions d’euros. » La fondation est gérée comme une entreprise, avec le même niveau d’exigence et de performance : « Notre objectif est l’impact. Mais nous ne tournons pas le dos aux recettes qui ont fait leurs preuves dans le monde économique. » Les collaborateurs d’Art Explora sont des passionnés d’art, de culture et de transmission, qui suivent le comportement des visiteurs de nos musées et nos programmes, comme les salariés d’une entreprise qui traquent la consommation et la satisfaction des clients sur internet. »

Dans son livre « L’Eau, l’air et l’art » (édition Gallimard), dont 100% des bénéfices seront reversés à Art Explora, Frédéric explique à quel point la culture et l’art sont vitaux. « Depuis Lascaux, l’homme a montré son besoin de beau, d’esthétique, de sens. » Lors de ses six semaines d’ascension de l’Everest, la musique a aidé Frédéric dans sa conquête du sommet : « Elle ne change pas le métabolisme, mais elle porte, transporte. » Une rencontre avec une œuvre peut changer un destin. Il cite l’exemple de Jean-Luc Martinez, fils d’immigrés espagnols, qui, à l’âge de douze ans, visite le département des statues grecques du Louvre. Cette découverte déclenche sa vocation d’archéologue et d’historien de l’art qui le mènera à la tête du musée le plus visité au monde, de 2013 à 2021. « On a tous une œuvre, un livre, un film, qui a marqué un tournant déterminant dans nos vies. »

Alors que 50% des Français n’ont pas acheté de livre en 2025, que 70% ne vont jamais à un concert classique et 80% à l’opéra, des dizaines de milliers d’enfants sont montés dans les camions musées d’Art Explora l’an dernier. Ces musées mobiles existent grâce aux prêts d’institutions nationales telles que le musée d’Orsay, qui accepte de prendre le risque de mettre leurs œuvres sur la route pour parcourir la France. « Art Explora est la maison de tous les arts et de toutes les périodes, du tableau de la Renaissance au battle de hip-hop, en passant par les projections de cinéma. Nous essayons de lever les freins des publics dits éloignés : la distance, le coût et le manque d’intérêt. » Difficile d’apprécier un tableau de la Renaissance ou un opéra de 3h sans posséder les codes ou être préparé a minima en amont : « L’art, c’est comme l’œnologie, il faut un entraînement pour l’apprécier. » De même, pour gagner la bataille de l’attention, les musées mobiles veillent à proposer des temps de visite inférieurs à 30 mn.

Art Explora comporte un programme de résidences d’artistes à la Cité internationale des arts, à Montmartre et à Tirana, en Albanie. La fondation accompagne et héberge environ soixante résidents chaque année : « C’est plus compliqué que d’entrer à HEC : nous recevons en moyenne 5000 candidatures pour une dizaine de places. » Pensée comme une aventure collective dès le début, Art Explora deviendra, dès la fin de 2026, une fondation abritante afin de permettre à des associations culturelles ne possédant pas les structures de collecte de mécénat ad hoc de pouvoir le faire de manière transparente.

Frédéric a pris publiquement l’engagement de léguer la moitié de mon patrimoine à la fondation.  Chez les Jousset, la philanthropie est une tradition familiale, initiée par son grand-père et poursuivie par son père et qu’il espère à son tour transmettre à ses deux filles de 10 et 3 ans, les deux premières lectrices auxquelles il pensait en écrivant son livre. « La philanthropie n’est pas un sport de milliardaires » précise-t-il. « La communauté HEC, par exemple, compte des milliers de bénévoles qui donnent de leur temps pour animer le réseau, ce qui est aussi important que donner de l’argent. Et financièrement, peu importe le montant, c’est le principe du don qui compte. »

De gauche à droite : Adrien Nussenbaum (H.01), président de l’association HEC Alumni, Frédéric Jousset et d’Hanna Moukanas, associé et président Oliver Wyman France.

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