Pour les entrepreneurs qui cherchent des accélérateurs de croissance ou des opportunités latentes à exploiter, l’Afrique est le continent dans lequel il faut investir. Toutefois, l’approche « suffisante » adoptée ces dernières décennies à la fois par les entreprises privées, publiques ou même les institutionnels, ne peut plus perdurer dans un monde en pleine globalisation. Les consciences s’éveillent et les jeunes générations africaines aspirent à des changements profonds dans leur relation avec les autres continents. C’est pourquoi comprendre les spécificités locales et abandonner la relation héritée de l’époque coloniale pour une relation d’égal à égal sont des prérequis non négociables.

L’Afrique n’est pas un continent « spécial » ou « isolé » du reste du monde, bien au contraire. De nombreuses entreprises y investissent déjà avec succès et profitent du potentiel immense offert par son marché. Quelques chiffres clés suffisent à se convaincre que c’est maintenant qu’il faut investir. Nous poursuivrons en nous intéressant au secteur porteur des fintech et à son écosystème, avant de conclure avec une interview « décalée » de Daouda Coulibaly (H.96), directeur général de la holding Attijari West Africa et président de l’Association des anciens d’HEC Paris en Côte d’Ivoire afin d’avoir un retour d’expérience concret.

Pourquoi investir dès aujourd’hui dans l’économie numérique en Afrique :

Quelques indicateurs clés donnent une idée claire de la taille du marché et de son potentiel, à un moment où les entreprises historiques européennes se retrouvent de plus en plus dans un « océan rouge ». D’un point de vue démographique, la population africaine s’établit à 1,4 milliard d’habitants et doublera d’ici à 2050. L’âge médian y est de 19,7 ans. 

À titre de comparaison, l’Europe compte 765 millions d’habitants (716 millions en 2050) avec un âge médian de 42,5 ans, et les États-Unis 340 millions d’habitants (435 millions en 2050) avec un âge médian de 38,7 ans.

L’Afrique c’est également 30 millions de km² (contre 10 millions pour l’Europe et 25 millions pour les USA), plus de 100 villes de plus d’un million d’habitants, environ 150 millions d’utilisateurs actifs de services financiers via leurs mobiles, et plus de 400 pôles technologiques dont les principaux sont situés en Côte d’Ivoire, au Maroc, au Ghana, au Nigeria, en Égypte, au Kenya ainsi qu’en Afrique du Sud.

Selon les données de 2021 (statisticstimes.com), 9 des 20 pays à plus forte croissance dans le monde sont en Afrique, dont l’économie s’est considérablement développée ces dix dernières années. En effet, la croissance de son PIB moyen est de 4 %, soit deux fois plus qu’en Europe sur la même période (1,7 %).

L’économie numérique africaine est particulièrement prometteuse : on estime que dans les trois années à venir, avec la généralisation du haut débit (notamment grâce au téléphone mobile), l’économie numérique africaine pourrait générer 250 milliards de dollars US de chiffre d’affaires. Les secteurs porteurs de cette transformation digitale sont les fintechs que nous analyserons plus dans le détail, l’e-commerce, le health-tech, l’e-transport et l’e-food, l’ed-tech, les médias et les divertissements.

Enfin, au-delà de ces chiffres qui devraient aiguiser les appétits de tous les entrepreneurs, il est à noter que cette Afrique, qui n’a jamais manqué ni de ressources ni d’opportunités, commence également à se transformer de l’intérieur. Les populations et les leaders africains ont pris conscience de la nécessité de créer un environnement favorable à la révolution numérique, après avoir loupé les trois révolutions industrielles qui l’ont mise tant en retard.

L’exemple du Rwanda parle de lui-même. Dévasté par la guerre et quasiment ruiné il y a encore quelques décennies, le pays a su prendre des initiatives fortes an matière de fiscalité afin d’offrir un cadre favorable aux entreprises du secteur technologique et se positionner de facto comme un hub régional. Les résultats sont là, et son président de la République Paul Kagame entend capitaliser sur ce succès pour que technologies et innovations soient le « moteur de la transformation du Rwanda ». À noter que selon le dernier rapport de la Banque mondiale, le Rwanda sera le seul pays d’Afrique subsaharienne à dépasser les 6 % de croissance cette année.

L’évolution des Fintechs

De nombreux articles parus ces dernières semaines ont fait état du développement des fintechs en Afrique. Il paraît donc approprié d’analyser un peu plus en profondeur ce secteur. Mais quelle est donc l’opportunité latente que les fintechs adressent et pourquoi une telle croissance ?

En réalité, l’Afrique souffre d’un manque criant d’infrastructures, tant au niveau local qu’au niveau régional, avec 5 agences bancaires pour 100 000 habitants en Afrique subsaharienne, contre près du triple dans le reste du monde et un taux de bancarisation strict qui excède difficilement les 20 %.

Les fintechs permettent donc aux pays de bypasser cet écart structurel grâce au taux de pénétration du mobile en zone urbaine comme en zone rurale en offrant aux populations non seulement des moyens de paiement adaptés et qui fonctionnent pour quasiment tous les types de règlement mais aussi des services bancaires comme les prêts, les assurances, les remises, etc.

Avec près d’1 milliard de dollars US à travers une centaine de deals en 2020 versus environ 400 millions de dollars US à travers une cinquantaine d’opérations en 2018, les fintechs mobilisent près de 50 % des investissements des Venture Capitalists sur le continent, ce qui nous donne une bonne indication de la vigueur de ce secteur.

D’après la dernière étude de McKinsey parue au mois de septembre, la croissance annuelle des services financiers en Afrique qui s’est accélérée durant la pandémie est de 10 % avec un revenu qui atteindra les 150 milliards de dollars en 2025. Pour autant, de nombreux défis restent à adresser pour exploiter l’immense potentiel de ce marché et il sera essentiel que toutes les parties prenantes, y compris les gouvernements et les investisseurs, se penchent sur la question pour prendre les décisions idoines afin de maximiser la croissance de ce secteur d’activité sur le long terme.

En effet, le développement rapide de ces nouveaux modèles économiques disruptifs pose évidemment de nombreux problèmes aux régulateurs qui ont non seulement du mal à suivre le rythme effréné de ces changements technologiques mais qui ont également (comme beaucoup d’entre nous) une lecture limitée des impacts de ceux-ci tant au niveau local que global. Cela est d’autant plus vrai qu’il n’existe aucune approche unifiée entre les pays et les marchés du continent pour naviguer facilement entre les différents environnements de régulation, ce qui ralentit la mise à l’échelle régionale pourtant indispensable à une croissance exponentielle.

Pour autant, et c’est un signe des plus encourageants, nombreux sont les gouvernements qui mettent la stratégie numérique au centre de leurs engagements politiques. Le président de la République de Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, a par exemple défini l’économie numérique comme l’un des piliers de sa vision pour le développement de son pays et cette volonté a été à maintes reprises réaffirmée par son Premier ministre Patrick Achi et son Secrétaire général Abdourahmane Cissé. Il en est de même dans les pays clés de la sous-région et en tant qu’entrepreneurs, nous devons nous engouffrer dans cette brèche afin de les accompagner, car ce projet est non seulement à très fort impact sociétal mais également un investissement extrêmement rentable sur le moyen-long terme.

Quelques pépites « africaines » made in HEC Paris à surveiller de près :

Akili a été fondée en 2016 en République démocratique du Congo par Nadine Ebelle Kotto (Trium.17) et compte aujourd’hui une vingtaine d’employés, 15 000 utilisateurs actifs pour un CA supérieur à 1 million d’euros. Akili offre entre autres une plateforme de paiement digitale qui couvre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale et se positionne également comme une ESN.

Julaya a été fondée en 2018 par Mathias Leopoldie (H.19) et Charles Talbot. Cette fintech prometteuse couvre actuellement le Sénégal et la Côte d’Ivoire avec un CA de 131 000 euros en 2021 (1 million d’euros en 2022) pour une cinquantaine d’employés, 1 000 utilisateurs actifs et une croissance YoY de + 500 %. Julaya offre de nombreux services comme les paiements B2B vers le mobile money/mobile banking, des cartes bancaires corporate ainsi que des solutions d’encaissement dématérialisées.

Dephi Bank a été fondée en février 2022 par Hervé François (E.22, Challenge + Afrique 2022). Cette start-up qui cherche actuellement à lever des fonds couvre l’Afrique de l’Ouest et du Centre, compte pour l’instant trois employés pour 1 000 utilisateurs actifs et offre des services bancaires gratuits similaires à ceux disponibles sur « mobile money » tout en permettant l’achat de cryptos. Dephi Bank Africa se positionne comme une crypto néo-banque africaine basée sur la technologie blockchain et la finance décentralisée (DeFi).

Ejara a été fondée en mars 2021 par Nelly Chatue Diop (MBA.08) et compte aujourd’hui 50 000 utilisateurs actifs en Afrique francophone ainsi qu’en Europe. Avec 40 employés au service de ses clients, Ejara offre des solutions d’épargne (obligations monétaires en zone CEMAC tokénisées) ainsi que des services d’investissements (non custodial wallet crypto, achat/vente crypto et stablecoins).

L’interview « décalée » de notre Insider du mois : Daouda Coulibaly (H.96)

Bonjour Daouda, pourrais-tu te présenter ?

Je suis né en 1971 dans une bourgade du Nord de la Côte d’Ivoire nommée Lokaha qui à l’époque n’avait ni eau, ni électricité et où rien ne me destinait à avoir la carrière que j’ai eue. Après avoir obtenu mon baccalauréat et un cursus en faculté de sciences économiques, j’ai passé le concours des grandes écoles de commerce en France pour être admis à HEC Paris.

Une fois diplômé (en 1996), j’ai rejoint PWC où j’ai travaillé entre Paris et Abidjan avant de rejoindre la Société ivoirienne de Banque en 2001 où j’ai démarré comme contrôleur de gestion. J’ai ensuite gravi les échelons de directeur financier, directeur central, directeur général adjoint et directeur général de la SIB que j’ai exercé jusqu’en 2021, où j’ai été promu à la tête de la holding du groupe Attijari West Africa qui couvre les pays de l’UEMOA.

RBG : Pour l’anecdote, Daouda a dû de nombreuses années parcourir 5 km à pied par jour pour aller au collège et avait à peine de quoi se nourrir durant cette période. C’est une des raisons pour laquelle il est extrêmement impliqué dans de nombreuses associations sociales pour accompagner les jeunes.

Quel est ton meilleur souvenir de l’époque où tu étais étudiant à HEC Paris ?

Je me souviens d’une soirée que nous avions organisée avec mon colocataire et où nous nous étions amusés à compter le nombre de nationalités présentes. Au total, il y avait 28 pays représentés dans un studio d’une trentaine de mètres carrés. Cette pluralité culturelle est l’essence même d’HEC Paris et c’est ce qui fait qu’aujourd’hui encore, nous avons des amis aux quatre coins du Globe.

Ton animal totem ?

Le lion, sans aucune hésitation, parce que d’abord, c’est mon signe du zodiaque, mais aussi parce que c’est un animal qui est à la fois fort et doux. C’est un animal persévérant qui sait s’attaquer à plus gros que lui lorsque cela est nécessaire et qui dans le même temps, ne s’attaque jamais à plus faible que lui s’il n’y a pas de nécessité.

Ta maxime préférée ?

« Quand on donne, on reçoit. » Mon idée est simple, je suis convaincu qu’on reçoit toujours plus que ce que l’on donne, que cela soit en tangible ou en intangible.

Le livre que tu aimes offrir ?

Il y a deux livres que je peux citer. Dans le domaine des affaires, le célèbre ouvrage « Père riche, père pauvre » et un plus personnel qui est le livre d’Ahmadou Kourouma « Quand on refuse, on dit non ».

De tous les entrepreneurs que tu as accompagnés, quelles sont les qualités que tu juges indispensables pour réussir spécifiquement en Afrique ?

La première et la plus importante d’entre elles est l’intégrité pour qui souhaite construire sur le long terme. Certes, nous savons tous que dans le monde actuel – et peut-être un peu plus en Afrique où l’environnement des affaires est plus compliqué –, il existe de nombreux raccourcis. Mais par expérience, celles et ceux qui bâtissent sur le long terme ont toujours éthique et intégrité. À titre personnel, j’ai toujours considéré que la valeur d’un Homme se calculait non pas par ses actifs, mais par sa réputation et par ce qu’il construit autour de lui. Les entrepreneurs doivent aussi cultiver la transparence ainsi que leur capacité à travailler, car l’environnement africain est beaucoup moins « aseptisé » et « prévisible » que celui dans lequel peuvent évoluer les Occidentaux. Enfin, il faudra également beaucoup de résilience et de persévérance pour affronter les différents défis qui ne sont pas toujours nécessairement liés au business lui-même.

RBG : Concernant l’intégrité, ceux qui connaissent personnellement Daouda savent que ce ne sont pas uniquement des mots qu’il prononce avec légèreté. Il s’agit d’une personnalité, d’une éthique irréprochable et qui a toujours refusé de se compromettre.

Peux-tu nous faire un bref état des lieux du secteur bancaire en Afrique ?

Le secteur bancaire africain est encore loin d’être mature et, comme notre continent, il recèle d’immenses opportunités. Évidemment, il est difficile de parler de cette situation comme si l’Afrique était un bloc uniforme, car chacun de ses pays et chacune de ses zones ont un contexte différent. Mais il y a de gros mastodontes venus d’Afrique du Sud qui sortent de leur zone de confort et s’étendent progressivement en Afrique de l’Est. Il y a également les banques du Nigeria qui essaient aussi de capitaliser sur l’économie forte de leur pays pour conquérir les pays voisins et donc l’Afrique Francophone. Enfin, le Maroc, dont le groupe bancaire auquel j’appartiens, a initié il y a plusieurs années d’importants investissements dans le secteur bancaire pour renforcer la collaboration Sud-Sud. Concernant la zone de l’Afrique subsaharienne, il est intéressant de noter qu’à l’exception d’une seule banque, toutes les entités françaises sont parties et ce marché très fragmenté est désormais occupé par des banques locales et régionales.

RBG : Daouda donne dans la version complète de nombreux détails très intéressants sur le système bancaire africain ainsi que quelques benchmarks avec les services proposés en Europe et aux USA.

Comment vois-tu l’évolution des Fintechs dans le paysage africain et quelles sont les implications ?

Le secteur des fintechs est en train d’exploser, avec de très belles perspectives sur le moyen long terme, car les banques classiques n’arrivent pas à adresser toutes les problématiques des consommateurs. Les besoins sont importants et le marché porteur, mais leur financement reste compliqué, car il existe très peu de fonds d’investissement, ce qui ralentit considérablement leur développement. Pourtant, si celles-ci adressent des opportunités latentes tout en gardant leur originalité et leur authenticité, les retours sur investissements peuvent être extrêmement importants.

RBG : Dans la version complète, Daouda explique comment les banques historiques tentent de se réinventer tout en tirant parti de la disruption initiée par ces nouveaux entrants.

Pour terminer sur un ton un peu provocateur. Il y a cette image de l’Afrique ancrée dans le subconscient de beaucoup d’occidentaux, celle d’une Afrique qui ne sait que tendre la main, celle du petit enfant chétif et maigre dans le désert à qui il faut donner de l’eau. Avec ton expérience, considères-tu que celle-ci corresponde à la réalité ?

Absolument pas, nous sommes très loin de cette réalité. La population de l’Afrique est comme tu le sais très jeune avec un âge médian de 20 ans et n’a pas connu l’époque coloniale ou post-coloniale. Cette jeunesse complètement décomplexée qui bénéficie aujourd’hui d’une éducation plus structurée et qui a la possibilité d’être formée dans les meilleures écoles veut pouvoir parler d’égal à égal quand il s’agit d’exploiter l’hyper potentiel de leur continent. Aujourd’hui, les Africains ont conscience de tout cela et veulent désormais convertir ces opportunités et transformer leurs pays respectifs.

 

A propos de Redda Ben Geloune

Redda is an enthusiast and positive dreamer who has dedicated his life to making Africa a better place to live. Born and raised in Ivory Coast, he has received his engineering degree in France and is also an alumnus of Hec Paris (eMBA) and Harvard Business School (OPM50). He is the founder of AITEK Group (www.aitek.fr), one of the leading companies operating in the IT industry across all of Africa with the vision to have a positive impact leveraging the exponential convergence of technologies to solve the challenges of the continent. He is the co-academic director of Challenge + Africa, an HEC Paris program helping entrepreneurs to build winning companies. As a Phd student at Case Western Reserve University, he is a research fellow with the Fowler Center for Business as an Agent of World Benefit and his focus is to understand how Artificial Intelligence can help organizations to build high performance teams leveraging psychological and cognitive factors. At the personal level, he is passionate about obstacle course racing and a loving father of his two daughters Wafa and Kahina.

Références:

Fintech in Africa: The end of the beginning | McKinsey

Octobre 2020 * Rapport IFC – WBG

Source: GSMA, “The Mobile Economy: Sub-Saharan Africa Report 2019” (GSMA Intelligence report, GSMA, London, 2019) – Source:  Accenture, “Africa iGDP Forecast, Africa,” September 2020.

IMF Financial Access Survey, “Commercial Bank Branches (per 100,000 Adults) – Sub-Saharan Africa,” data, The World Bank, August 4, 2020.

Published by La rédaction

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