Dans les coulisses d’Eurosatory : la défense entre dans une nouvelle ère industrielle
La défense n’est plus seulement l’affaire de quelques grands programmes, de cycles longs et d’acteurs installés. À travers une visite d’Eurosatory organisée en juin pour 70 participants du club HEC Alumni Aerospace Défense et Sécurité et de X-Défense, puis lors d’un afterwork réunissant Alumni, entreprises et représentants du GICAT et du COGES, une même conviction s’est imposée : le secteur change d’échelle, de rythme et de frontières.
Le changement ne se résume pas à l’omniprésence des drones ou à l’essor de l’intelligence artificielle. Il est plus profond : il affecte les capacités industrielles, les modèles d’innovation, les relations entre entreprises civiles et défense, les modes de financement et, finalement, la manière même de concevoir la souveraineté.
Un salon devenu observatoire stratégique
Organisée sous le thème « Entreprendre dans la défense : innovations, hybridations et ruptures », la visite de juin avait volontairement privilégié les zones où sont présentées les transformations en cours. Sept parcours, répartis entre commandement et prise de décision, renseignement et IA, robotique, drones, lutte anti-drones et effecteurs, ont permis de sortir des stands les plus attendus pour observer des acteurs parfois moins connus, mais révélateurs des dynamiques du secteur.
Cette démarche répondait à une intuition simple : les salons ne montrent pas seulement des produits. Ils rendent perceptibles des déplacements. Qui expose ? Avec quelles technologies ? Pour quels usages ? Avec quels partenaires, investisseurs ou clients ? À Eurosatory 2026, ces indices dessinent un environnement de défense plus ouvert, plus concurrentiel, mais aussi plus interdépendant.
L’ampleur de l’événement en fournit un premier signal. Selon Jérémy Vigna, directeur général adjoint du COGES, l’édition 2026 a réuni 2 633 exposants issus de 67 pays, environ quarante pavillons nationaux, 60 000 visiteurs professionnels contre 43 000 en 2024 et 440 délégations, contre environ 330 lors de l’édition précédente. Cette croissance reflète naturellement la dégradation du contexte géopolitique, mais elle témoigne aussi d’une internationalisation et d’une diversification accélérées de l’offre industrielle.
Au-delà des puissances traditionnelles, de nouveaux pays se manifestent. Maroc, Nigeria ou Ouzbékistan ont notamment fait leur apparition. Tous ne viennent pas présenter des technologies de rupture : certains apportent des compétences de sous-traitance, du textile, des composants ou des sous-ensembles. Mais leur présence rappelle une réalité essentielle : la base industrielle et technologique de défense se recompose à l’échelle mondiale, depuis les composants les plus discrets jusqu’aux systèmes complets.
De l’usine au soldat
Le premier enseignement d’Eurosatory est sans doute le retour massif de la question industrielle. Pendant plusieurs années, l’attention s’est volontiers concentrée sur l’innovation visible : plateformes autonomes, algorithmes, capteurs, systèmes de commandement ou nouveaux armements. Ces technologies restent centrales. Mais le salon a fait apparaître avec une force nouvelle un enjeu plus fondamental : la capacité à produire vite, en volume et avec une chaîne d’approvisionnement robuste.
L’industrialisation n’est plus l’étape tardive qui suit l’innovation ; elle en devient une condition constitutive. Jérémy Vigna a ainsi relevé la présence inédite d’entreprises de mécanique, de mécanique de précision et de sous-ensembles industriels venant présenter des solutions de standardisation et de production de masse. Certains grands industriels français, turcs ou coréens ne présentaient plus seulement un lanceur, un système antiaérien ou une munition : ils exposaient aussi la maquette de l’usine capable de le fabriquer. Le message adressé aux clients est clair : proposer une capacité de défense, c’est désormais être capable de proposer une capacité productive. Le produit et son appareil industriel tendent à former un tout.
Cette évolution entraîne plusieurs conséquences.
• Pour les maîtres d’œuvre, l’enjeu ne consiste plus seulement à intégrer des systèmes complexes, mais à organiser des chaînes de production plus modulaires, plus résilientes et plus rapidement reconfigurables.
• Pour les PME et ETI, la valeur se déplace aussi vers les capacités de fabrication, de qualification, de maintenance, de sécurisation des approvisionnements et de montée en cadence.
• Pour les pouvoirs publics, les arbitrages ne concernent pas seulement les performances techniques à acquérir, mais les capacités nationales et européennes à préserver ou reconstruire.
• Pour les investisseurs, la défense ne peut être réduite à une collection de logiciels ou de « pépites » technologiques : elle comporte une dimension industrielle, capitalistique et temporelle forte.
L’enjeu est moins de produire ponctuellement un démonstrateur convaincant que d’organiser une continuité entre prototype, qualification, commande, production, soutien et évolution. La vitesse compte ; la durée tout autant.«
L’autonomie change de nature
Plus d’une centaine de conférences traduisant les grands défis et orientations du moment et les parcours de visite ont confirmé l’importance des drones, des systèmes autonomes, de la robotique terrestre, de l’IA de commandement, du renseignement et de la lutte anti-drones. Mais un regard plus attentif montre un déplacement qualitatif : il ne s’agit plus seulement de faire voler ou rouler des plateformes sans équipage.
Les drones exposés à Eurosatory semblaient davantage orientés vers l’autonomie, l’emport de charges utiles, l’endurance et la longue distance. En parallèle, les systèmes de robotique terrestre, les essaims, les capteurs, la fusion de données et les outils de décision témoignent d’une montée en maturité de technologies qui cherchent moins à impressionner qu’à s’insérer dans des chaînes opérationnelles complètes.
Cette nuance est décisive. L’enjeu ne réside pas dans le drone isolé, mais dans son intégration à un système : renseignement, communications, traitement de données, commandement, effecteurs, protection électronique, maintenance et formation des opérateurs. L’autonomie devient donc d’abord une affaire d’architecture.
Les sept parcours ont permis d’observer concrètement cette convergence : intelligence artificielle appliquée au commandement et au renseignement, systèmes autonomes, robotique terrestre, drones et lutte anti-drones, capteurs, logiciels, effecteurs et outils d’industrialisation. À travers ces rencontres, les participants ont perçu non seulement la variété des solutions émergentes, mais aussi la rapidité avec laquelle elles se combinent désormais au sein d’architectures opérationnelles plus intégrées.
Cette évolution ne fait pas disparaître les équipements conventionnels. Au contraire, Jérémy Vigna a souligné la présence plus affirmée de missiles sol-sol et de systèmes longue portée. La leçon est importante : l’innovation ne remplace pas les capacités existantes selon une logique de substitution simple. Elle les complète, les coordonne et les transforme. La défense de demain sera simultanément plus automatisée, plus distribuée et toujours confrontée aux exigences de puissance de feu, de mobilité, de protection et de masse.
Une souveraineté plus poreuse
La frontière entre le civil et le militaire s’estompe, mais le terme de « dualité » devient insuffisant pour décrire ce qui se joue. Hubert Raymond, directeur de l’innovation et de l’accélérateur GENERATE du GICAT, propose plutôt de raisonner en termes de technologies à finalités de souveraineté : défense, sécurité, justice, opérateurs d’importance vitale ou activités essentielles de service public.
Cette perspective permet de dépasser une opposition parfois trop simple entre technologies civiles et technologies militaires et mettre en valeur les liens via une approche globale et systémique. Une même brique technologique — logiciel d’analyse, intelligence artificielle, système autonome, capteur, composant électronique, textile technique, outil industriel ou solution de maintenance — peut répondre à plusieurs usages. L’enjeu est d’identifier suffisamment tôt ces finalités afin de construire des entreprises capables de les servir sans improvisation tardive.
Eurosatory offre à cet égard un révélateur saisissant. Des acteurs de l’automobile, du pétrole et du gaz, du textile technique, du luxe, de la banque et de l’assurance étaient présents ou représentés. Certains cherchent des matériaux résistants, des équipements adaptés à des conditions extrêmes, des procédés industriels avancés ou des solutions de maintenance. D’autres explorent les conditions de financement d’un secteur désormais considéré comme stratégique.
Cette porosité n’est pas anecdotique. Elle signifie que la défense n’est plus seulement un marché vertical, aux codes séparés du reste de l’économie. Elle devient un espace de rencontre entre des compétences issues du numérique, de l’industrie manufacturière, de la logistique, de l’énergie, des services financiers et des infrastructures critiques. Le retour de quinze sociétés bancaires et d’investissements privés sur le salon, selon les éléments évoqués lors de l’afterwork, illustre ce changement de perception. Il y a encore quelques années, le financement de la défense demeurait un sujet souvent sensible ou évité. L’intérêt actuel ne résout pas les contraintes de financement, de conformité ou de réputation ; il indique néanmoins que la souveraineté industrielle entre plus explicitement dans les raisonnements économiques.
De l’innovation à l’intégration
Le deuxième grand déplacement concerne les start-ups. Leur place dans l’écosystème de défense s’affirme, mais le récit dominant — celui d’une jeune entreprise qui bouleverse seule un secteur établi — ne rend pas compte de la réalité. Dans la défense, la vitesse ne se mesure pas uniquement en mois de développement : elle se mesure aussi en confiance, en accès aux utilisateurs, en expérimentation, en qualification et en intégration.
Le programme GENERATE du GICAT traduit cette logique. Il joue à la fois un rôle de label et d’accélérateur, en mettant les entreprises sélectionnées au contact d’acteurs opérationnels, institutionnels et industriels. Son jury associe notamment des représentants du renseignement, de la sécurité intérieure, de la DGA, de l’Agence de l’innovation de défense, de la gendarmerie, de la préfecture de police et de grands industriels. L’objectif n’est pas seulement d’évaluer la qualité d’une technologie. Il s’agit d’en apprécier l’adéquation à un besoin réel, puis de donner à l’entreprise le temps et les conditions pour s’inscrire dans un écosystème exigeant. Dans ce secteur, trois ans d’accélération peuvent apparaître longs à l’aune du numérique grand public ; ils constituent, selon Hubert Raymond, une temporalité qui reste courte et nécessairement suffisante pour établir les relations de confiance et les conditions d’intégration nécessaires. Cette approche invite à changer de vocabulaire. Le défi n’est pas simplement d’« innover », au sens de produire des démonstrations séduisantes. Il consiste à intégrer : intégrer la solution dans un environnement opérationnel, dans une architecture technique, dans une doctrine d’emploi, dans une chaîne industrielle et dans un modèle économique viable.
C’est pourquoi les terrains d’expérimentation deviennent si importants. Une technologie ne se diffuse pas parce qu’elle est prometteuse sur un stand. Elle se diffuse lorsqu’elle peut être testée dans des conditions réalistes, évaluée par les utilisateurs, financée avec patience, adaptée à la contrainte réglementaire et raccordée à des systèmes existants. L’attention portée aujourd’hui aux drones montre aussi le risque d’une concentration excessive. Hubert Raymond a souligné que 85% des investissements européens dans ce champ se concentraient en 2025 sur ce seul domaine. Cette dynamique est compréhensible, mais elle pose une question de résilience : la souveraineté technologique ne peut se construire sur une seule catégorie d’objets. Elle exige de financer aussi les composants, les logiciels, la cybersécurité, les capteurs, les communications, les procédés industriels, le soutien et les infrastructures d’essai.
Ce que cela implique
La défense devient un terrain d’apprentissage collectif pour l’industrie française et européenne. Elle oblige à tenir ensemble des exigences parfois contradictoires : accélérer sans sacrifier la fiabilité ; ouvrir l’écosystème sans fragiliser la souveraineté ; financer davantage sans alimenter des effets de mode ; accueillir les nouveaux entrants sans négliger l’expérience acquise par les industriels historiques.
Pour les acteurs de la défense, la priorité est de construire des passerelles plus rapides entre opérationnels, ingénieurs, industriels, entrepreneurs et financeurs. Cela suppose des besoins mieux exprimés, des expérimentations plus accessibles, des processus d’acquisition capables de soutenir l’itération et des trajectoires industrielles pensées dès l’amont.
Pour les entreprises civiles, le sujet ne consiste pas nécessairement à « devenir un acteur de défense ». Il peut s’agir de reconnaître les finalités de souveraineté auxquelles leurs compétences peuvent contribuer : cybersécurité, IA, robotique, logiciels, électronique, matériaux, énergie, transport, maintenance, textile technique, production ou financement. La question pertinente est moins « sommes-nous duals ? » que « où notre savoir-faire peut-il renforcer une capacité critique ? »
Pour les dirigeants et investisseurs, enfin, l’enjeu est de comprendre la nature particulière de ce marché. La défense offre des perspectives de croissance, mais elle ne se prête ni au court-termisme ni à la simple transposition des recettes de la tech. Elle impose de penser la maturité technologique, l’accès au client public, la qualification, la sécurité d’approvisionnement, la capacité productive et la durée des partenariats.
L’afterwork organisé à HEC Alumni n’avait donc pas seulement pour objet de prolonger une visite de salon. Il a mis en évidence un mouvement plus large : la défense devient un laboratoire où s’expérimentent de nouvelles formes de coopération entre industrie, technologie, finance et puissance publique.
À Eurosatory, la question n’était plus seulement : quelles armes, quels drones ou quels algorithmes seront utilisés demain ? Elle était aussi : quelles entreprises, quelles chaînes de valeur, quelles alliances nationales et/ou européennes et quelles capacités de production permettront de les concevoir, de les déployer et de les faire évoluer ?
C’est sans doute là que se trouve le signal le plus structurant : la défense ne change pas uniquement parce que les conflits évoluent. Elle change parce que les conditions mêmes de l’innovation, de l’industrialisation et de la souveraineté sont en train d’être redéfinies.
Un grand merci au GICAT et au COGES pour leur accueil au salon Eurosatory, particulièrement à Théophile Drieux et Maela Le Gall pour l’organisation de la visite.
Jérôme Bouquet (EMBA.14)
Published by La rédaction