Sonnés par le tourbillon de la ville, des citadins aventureux choisissent de prendre la clef des champs. Leur exode urbain rebrousse le chemin tracé par nos arrière-grands-parents. Mais qui sont ces néo-ruraux ? Les pionniers d’un mode de vie frugal et écolo ou de doux rêveurs qui idéalisent les promesses d’une vie nouvelle, à l’ancienne ?

Claire Durand-Gasselin (H.13) fait partie des « néo-ruraux », ces citadins qui ont choisi de s’installer à la campagne. Avec son compagnon, elle a créé La Ferme de Peuton, en Mayenne, un projet qui mêle maraîchage, yoga et agritourisme. Elle raconte son cheminement personnel vers ce mode de vie, qui, après le massif exode rural qui marqué le milieu du XXe siècle, attire de plus en plus de jeunes urbains.

Depuis les années 1970, les néo-ruraux bouleversent la sociologie des campagnes. Idéaux communautaires, rejet de la société de consommation ou recherche d’un meilleur cadre de vie… Pourquoi partir ?

Claire Durand-Gasselin : Les grandes villes sont devenues invivables, à cause de la concentration de population, de la pollution, du manque d’espaces verts et de modes de vie toujours plus stressants… Je pense que l’homme n’est pas fait pour vivre dans ces environnements bétonnés : il fait partie de la nature et a besoin de s’y reconnecter. La France compte parmi les pays propices à l’essor de la néo- ruralité : ma génération n’a jamais connu la guerre, elle est née dans un environnement social plutôt paisible et les conditions de vie sont plutôt bonnes… Cela incite les gens à se poser la question du sens qu’ils veulent donner à leur vie – et à l’échelle du monde ou au regard de l’histoire, c’est un luxe ! Or, dès qu’on commence à réfléchir au sens des choses, on en revient vite à la nature, car elle est à la base de tout.

“ Créer un lieu de transition pour l’écologie ”

Devenir néo-rural et se lancer dans la permaculture, c’est aussi renoncer à changer « le système » de l’intérieur.

C. D.-G.: Le modèle dominant, fondé sur toujours plus de croissance jusqu’à l’épuisement des ressources, est d’une puissante inertie : s’y opposer de l’intérieur peut être décourageant. Ce qui fait sens pour moi, c’est de créer d’autres manières de faire et montrer que ces modèles fonctionnent, nous rendent plus heureux et sont viables écologiquement, socialement et économiquement.

Vos études à HEC ont-elles eu une influence sur votre reconversion ?

C. D.-G. : De la maternelle à HEC, on ne m’a finalement présenté qu’un seul modèle de réussite : faire de longues études, obtenir un CDI avec beaucoup de responsabilités et gagner le plus d’argent possible. Et je crois que pour l’instant, les grandes écoles ne sont pas des lieux propices à un travail sur soi. Cet avis peut sembler réactionnaire, mais ces formations reposent sur une forme de conditionnement : on encourage notre esprit de compétition, notre ego, notre besoin de reconnaissance, en nous coupant un peu plus de notre essence… On ne prend jamais le temps de se poser des questions comme « Qui suis-je ? » ou « Qu’est-ce que je veux faire sur cette Terre ? » Cependant, ces études et leurs débouchés, en me propulsant au cœur du système et donc au cœur de l’absurde, m’ont incitée à réagir. Et HEC développe aussi une certaine confiance en soi, ce qui peut aider à prendre du recul.

De nombreux néo-paysans sont d’ailleurs très diplômés…

C. D.-G.: C’est plus facile de revenir à la terre quand on a fait de hautes études. Celles-ci donnent l’impression d’avoir déjà « coché une case » et influent sur la perception de soi… Après avoir fait HEC, je n’avais plus rien à prouver à personne, et peut-être que si je n’avais pas fait ces études, je ressentirais aujourd’hui le besoin de prouver certaines choses. S’ajoute la sécurité liée à la valeur de ce diplôme. Si mon projet agricole échoue, je sais que je pourrai rebondir. À HEC, j’ai aussi acquis des compétences utiles pour mon activité actuelle : gérer un projet, faire confiance aux chiffres, parler avec des banquiers, comprendre un contrat d’assurance, définir des prix, mener une étude de marché, savoir négocier…

Aujourd’hui, où en est votre projet ?

C. D.-G. : 2019 a été une année de préparation, 2020 est notre année de lancement ! Le projet s’articule autour de trois principaux volets. Le premier autour du maraîchage en permaculture et de la vente de paniers de légumes en local – nous avons démarré les semis en janvier. Le deuxième autour de l’animation de stages de bien-être (deux stages de trois jours sont prévus en 2020 : yoga et méditation en avril, yoga et permaculture en mai). Le troisième autour de l’accueil de particuliers et de groupes qui souhaitent se ressourcer en pleine nature, dès le mois de février. Nous venons de terminer notre crowdfunding, qui a été un succès (l’objectif de 5 000 euros a été rempli à 160 %). Cela nous encourage et nous prouve que le projet a de l’écho. C’est vrai que les journées sont intenses, mais c’est étonnant de voir l’énergie que l’on est capable de déployer quand ce qu’on fait a du sens.

Vous allez vendre, de mai à novembre, une vingtaine de paniers de légumes par semaine…

C. D.-G. : Compte tenu de l’organisation de nos journées, lorsque nous aurons atteint notre rythme de croisière, le maraîchage constituera en effet une part importante de notre activité… Le matin, mon compagnon et moi irons au jardin nous occuper des légumes, qu’il s’agisse de planter, semer ou récolter… L’après-midi, je retournerai au jardin ou donnerai des cours de yoga, selon les jours. Je proposerai aussi un cours de yoga le même soir que la remise des paniers de légumes, pour ceux qui veulent enchaîner les deux. Cette vente directe est un choix : elle permet une relation différente avec les consommateurs. Mais nous n’excluons pas de travailler dans un second temps avec Biocoop, car ils sont assez respectueux des producteurs et fixent des prix justes (lire page 62).

Tout nouveaux, tous bios
Une nouvelle exploitation sur trois est créée dans le cadre d’une reconversion professionnelle par des personnes non issues du milieu rural. Deux fois plus nombreux qu’en 1993, ces néo-paysans souhaitent majoritairement produire du bio, et commercialiser leurs produits en circuit court.

Le yoga semble très lié à votre projet de retour à la terre…

C. D.-G. : Oui, en raison des étapes d’élaboration de ce projet. J’étais ingénieure d’affaires à Aix-en-Provence. La stimulation intellectuelle et mon goût du challenge m’ont fait tenir un temps, mais je ne trouvais pas de sens à ce que je faisais, dans cet univers où le maître-mot était « rentabilité ». Mon ego était nourri, mon besoin de reconnaissance aussi, mais je dépérissais. En 2015, j’ai commencé à suivre une formation de naturopathe et de professeur de yoga, qui a duré trois ans. Au départ, cela répondait simplement à une nécessité : me nourrir d’autre chose. Cette expérience m’a aidée à me déconditionner, à prendre du recul sur mes valeurs. Puis j’ai donné des cours de yoga et proposé des stages autour du bien-être. Cela a été un déclic : j’ai soudain réalisé que je pouvais avoir une activité pleine de sens, qui m’apportait une vraie satisfaction. Progressivement, avec mon compagnon, nous avons ressenti le besoin d’élaborer un projet de vie plus global, en connexion avec la nature. Notre idée est de créer un lieu de transition pour l’écologie extérieure aussi bien qu’intérieure. Les deux nous paraissent indissociables : prendre soin de la nature et de l’environnement commence par prendre soin de soi.

Vous avez beaucoup voyagé : en quoi cela vous a-t-il aidé à mûrir votre projet ?

C. D.-G. : Quand on est à l’étranger, on rencontre des gens tellement différents ! Cela nous pousse à sortir de nos carcans mentaux. Et en dehors de notre zone de confort, on se concentre plus facilement sur l’essentiel. C’est aussi formidable de voir de ses propres yeux que, partout dans le monde, beaucoup de gens pensent comme nous et portent des projets qui fonctionnent. Cela donne la confiance et l’espoir nécessaires pour suivre ses propres idées jusqu’au bout.

Vous êtes notamment allée en Amérique latine…

C. D.-G : En fin de première année à HEC, je suis partie en mission humanitaire au Pérou pendant deux mois. Et rencontrer des Péruviens vivant dans ce que l’on peut appeler « la misère », mais de manière heureuse, cela fait réfléchir… J’ai aussi vécu six mois en Chine, à l’occasion d’un stage chez Sanofi. J’ai trouvé très malsaine la fracture entre le mode de vie opulent des expatriés et des Chinois les plus riches, et celui d’une majorité de la population, qui n’a rien. À Shanghai, j’ai aussi compris que la nature me manquait.

Lors de votre voyage en Inde et au Népal, juste avant de vous installer à la ferme, vous avez rencontré l’écologiste et militante indienne Vandana Shiva. Fait-elle partie des modèles qui vous ont inspirée ?

C. D.-G. : Oui et non, dans le sens où il est difficile de s’identifier à Vandana Shiva, bien que ce soit une personnalité incroyable, car son impact ne se situe pas du tout à la même échelle que la mienne… Je me sens plutôt comme madame-tout-le-monde. Mes sources d’inspiration, ce sont surtout Pierre Rabhi, les films Demain ou En quête de sens, des lieux comme la ferme du Bec Hellouin et tant d’autres !

Au bout de huit mois en Asie, vous rentrez en France. Avez-vous été confrontée à des difficultés particulières pour vous installer ?

C. D.-G. : Nous avons de la chance : mon compagnon a grandi dans cette ferme, et ses parents étaient prêts à la quitter pour qu’on s’y installe. Nous nous sentons entourés et soutenus, car nous connaissons déjà beaucoup de personnes sur place. Certains citadins veulent faire un retour à la terre, mais sont freinés par la peur d’arriver dans un endroit où ils ne connaissent personne, ou par toutes les démarches pour trouver un terrain, une ferme. C’est pourquoi nous envisageons d’être un point d’ancrage pour ces néo-ruraux (les parents de mon compagnon possèdent une centaine d’hectares, où ils produisent du lait et des céréales… il reste de la place !). Il y a aussi plusieurs bâtiments à rénover sur le terrain de la ferme, ils pourraient servir d’hébergements. Ce serait ainsi un projet plus collectif, avec des synergies, de l’entraide, entre des gens ayant des aspirations communes.

Plus d’informations sur : http://fermedepeuton.com/