LA RÉPONSE DEPUIS L’… INDE

Je suis arrivée à Calcutta avec l’envie de travailler dans l’éducation. J’ai été recrutée par TechnoIndia, premier groupe d’établissements scolaires privés du Bengale- Occidental, une région communiste où le privé n’a pas vraiment le vent en poupe. Dans les campus de TechnoIndia, on trouve autant d’élèves privilégiés que d’élèves issus de milieux ruraux. Ils sont parfois les premiers à faire des études dans leurs familles et n’ont pas tous des ordinateurs chez eux. Par ailleurs, les établissements fonctionnent de manière très traditionnelle. Avant la pandémie, nous n’avions aucune interaction virtuelle. La crise a donc considérablement ébranlé notre manière de procéder. Du jour au lendemain, il a fallu s’adapter aux grands défis technologiques : s’équiper de Zoom et Google Classroom, et former les professeurs aux cours virtuels. Le confinement a donc accéléré la transition vers une éducation hybride, qui mêle présentiel et virtuel, mais il a aussi exacerbé la fracture numérique dans un pays miné par les disparités sociales. La question de la couverture internet est cruciale en Inde, beaucoup de familles n’ont pas de moyen de se connecter. Et au mois de mai dernier, un cyclone a ravagé la région, ainsi que le Bangladesh voisin. Nous sommes restés deux semaines sans électricité ni Wi-Fi.

Deuxième pays le plus touché au monde par la crise sanitaire avec 8,4 millions de cas, l’Inde n’a toujours pas rouvert ses écoles depuis le mois de mars.

TechnoIndia dialogue avec les prestataires pour pallier ce manque de connectivité, mais rien n’est encore fait.Le gouvernement a récemment lancé une directive obligeant les écoles privées à réduire de 20 % leurs frais de scolarité. C’est une bonne chose. Les étudiants n’ont pas à continuer de payer le même prix pour des cours en ligne. Nous nous sommes exécutés et allons réajuster nos salaires. C’est malheureusement l’une des rares bonnes décisions du gouvernement Modi, très nationaliste. Le 24 octobre, le Foreign Contribution Regulation Act a été adopté. Il s’agit d’une loi très contraignante pour les ONG. Mon association Y-East est donc directement concernée. Concrètement, même si de nombreux acteurs étrangers du développement durable sont enclins à faire des donations, la loi m’empêche de nouer quelque partenariat que ce soit avant cinq ans d’opérations sur le terrain! J’ai ainsi dû renoncer à une donation de River Rangers, un programme australien pour sensibiliser les enfants à la biodiversité. Même Amnesty International en est venu à suspendre ses activités dans le pays. C’est inquiétant pour l’avenir.

Depuis le mois de mars, je ne travaille plus qu’à la maison. Désormais, je peux réfléchir à plus long terme! Nous avons un projet de grande envergure avec Y-East : mettre en place une plateforme d’e-learning sur le développement durable. Mais compte tenu des inégalités sociales, il y a peu de chances que l’économie indienne devienne verte. La crise va être plus longue que prévu : l’Inde est encore dans la première vague… Il a fallu deux mois à Calcutta pour se remettre du cyclone. Elle est la ville au monde qui court le plus grand risque de disparaître sous les eaux. Je garde espoir, car l’une des forces de l’Inde est sa capacité à être flexible, à innover et trouver des solutions avec peu de ressources. Cela a même un nom: le jugaad, que l’on peut traduire par « innovation frugale ». Cette période a aussi des côtés positifs, j’ai remarqué que le paysage s’était considérablement modifié : je n’avais jamais vu un ciel aussi bleu au-dessus de Calcutta où, habituellement, il est inexistant. J’ai même entendu dire que des léopards réinvestissaient les villes !

Pauline Laravoire TechnoIndia

PAULINE LARAVOIRE (M.18), établie à Calcutta depuis deux ans, travaille pour le groupe d’établissements scolaires privés TechnoIndia et a cofondé l’association Y-East, pour fédérer les initiatives en faveur du développement durable. Elle pose un regard sur la crise sans précédent que vit le pays dans les domaines éducatif et associatif.

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