À l’occasion de l’Heure H organisée par Michel Tardieu (H.66), l’ancien ambassadeur de France en Russie, en Inde, au Vietnam, au Tadjikistan et en Espagne a livré une lecture sans détour des bouleversements géopolitiques actuels. De la guerre en Ukraine à la rivalité sino-américaine, en passant par le retour du nucléaire et les nouvelles formes de conflictualité, Claude Blanchemaison décrit un monde où les rapports de puissance prennent le pas sur les règles établies — et où la diplomatie reste, plus que jamais, indispensable.

« Nous sommes aujourd’hui peut-être au milieu du gué. » C’est par cette formule que Claude Blanchemaison a commencé son intervention lors de la dernière Heure H, organisée par Michel Tardieu (H.66) à l’Association HEC Alumni. Diplômé d’HEC dans la même promotion que l’organisateur, l’ancien ambassadeur possède une expérience de plus de quarante ans au Quai d’Orsay et des postes dans plusieurs des grandes zones de tension de la planète. Son dernier ouvrage, Fragments d’un parcours aventureux, au fil des bouleversements du monde, revient justement sur ce parcours qui l’a conduit de Bruxelles à Moscou, de New Delhi à Madrid.

Face à une salle presque comble, Claude Blanchemaison a choisi de partir de la question qui domine aujourd’hui le débat géopolitique : sommes-nous à la veille d’une nouvelle guerre en Europe ?

Ukraine : le retour de la guerre de haute intensité

Pour le diplomate, la guerre en Ukraine ne peut être comprise à partir du seul déclenchement de l’invasion russe de février 2022. Il en situe les prémices en 2008, avec la guerre russo-géorgienne, puis revient sur les évolutions successives des relations entre Moscou, Kiev et les puissances occidentales.

Son regard de diplomate se veut d’abord celui d’un observateur chargé de rapporter les faits à son gouvernement. « Le diplomate, il est chargé de faire des notes objectives sur la situation réelle », rappelle-t-il. Une mission qui consiste, selon lui, à regarder la réalité « dans tous les domaines : économique, social, politique, militaire », sans céder aux simplifications.

Cette approche l’amène à souligner un paradoxe : alors que la Russie avait initialement conçu son opération en Ukraine comme une campagne rapide, la guerre s’est transformée en conflit de longue durée. Et elle a profondément changé de nature.

L’une des principales transformations tient à l’importance prise par les drones. Ukrainiens et Russes se livrent désormais à une course permanente à l’innovation, chacun rattrapant rapidement les avancées de l’autre. Drones aériens, navires sans pilote, intelligence artificielle pour la désignation des cibles : la technologie modifie déjà les stratégies militaires.

« Aujourd’hui, toute guerre sera une guerre de drones », estime Claude Blanchemaison. La guerre s’est également rapprochée des populations civiles. Les frappes sur les infrastructures énergétiques, les réseaux ferroviaires et les installations industrielles ont rendu le conflit tangible jusque dans les villes russes. À l’inverse, les frappes ukrainiennes sur le territoire russe et notamment sur des infrastructures énergétiques traduisent une évolution majeure : la frontière entre le front et l’arrière s’estompe.

Pour les Ukrainiens, l’enjeu est aussi de montrer à la population russe que « l’opération militaire spéciale » est devenue une véritable guerre qui touche désormais le territoire national.

Poutine, Trump et le piège de la négociation

L’ancien ambassadeur revient longuement sur la rencontre entre Donald Trump et Vladimir Poutine en Alaska, en août 2025. Pour lui, cette rencontre illustre deux conceptions très différentes de la négociation.

Trump souhaitait obtenir rapidement un cessez-le-feu. Poutine, lui, aurait fait valoir qu’un tel accord ne pouvait être envisagé sans traiter au préalable les questions de fond : territoires, statut de l’Ukraine, garanties de sécurité, neutralité.

« Poutine avait gagné ce jour-là », analyse Claude Blanchemaison, considérant que le président russe avait réussi à déplacer le terrain de la discussion : d’un cessez-le-feu préalable aux négociations, on passait à une négociation préalable au cessez-le-feu.

Cette séquence révèle aussi, selon lui, une faiblesse de la diplomatie américaine actuelle : la négociation internationale ne répond pas aux mêmes codes que la négociation commerciale. « Lui, il est spécialiste de la négociation business », dit-il à propos de Donald Trump. Pour Claude Blanchemaison, le risque est désormais celui d’un compromis qui serait négocié sans les Européens. Or ceux-ci pourraient difficilement accepter les termes d’un accord auquel ils n’auraient pas participé. Une situation qui pourrait déboucher sur une paix de fait plutôt que sur un règlement politique définitif. « La guerre pourrait s’arrêter, mais en effet à un coût très, très élevé pour l’Ukraine et, par conséquent, pour l’Europe », estime-t-il.

Une Europe directement concernée

La guerre en Ukraine a aussi fait évoluer la place de l’Europe. Face au désengagement américain en matière d’aide militaire, les Européens ont progressivement pris davantage de responsabilités. Mais cette évolution dépasse la seule question ukrainienne.

Claude Blanchemaison insiste sur le retour d’une logique de puissance au sein même de l’Europe. Les pays membres de l’Union européenne et de l’OTAN doivent désormais envisager non seulement l’hypothèse d’une guerre conventionnelle, mais aussi celle d’attaques « hybrides » : cyberattaques, opérations de déstabilisation, manipulations de l’information ou actions clandestines.

Le diplomate rappelle à ce propos le rôle de Kaliningrad, enclave russe située entre la Pologne et la Lituanie. Lorsqu’il était ambassadeur à Moscou, il avait travaillé sur les conditions de circulation entre cette enclave et le reste du territoire russe. À ses yeux, cet épisode constitue un exemple concret de ce que peut produire la diplomatie : trouver un compromis entre deux principes apparemment contradictoires, la continuité territoriale russe et le respect des frontières européennes. Une illustration, surtout, de sa conviction que même dans les périodes de tension extrême, les canaux diplomatiques restent indispensables.

Chine, Taïwan et les nouvelles routes de la puissance

La guerre en Ukraine ne constitue pourtant qu’un des foyers de tension. Pour Claude Blanchemaison, le prochain grand théâtre stratégique pourrait se trouver en Asie, et plus précisément en mer de Chine du Sud. Il se montre relativement prudent sur le risque d’un conflit immédiat autour de Taïwan. Pékin, selon lui, n’est pas nécessairement pressé de procéder à une réunification par la force. En revanche, la mer de Chine du Sud constitue une zone de confrontation croissante. Pourquoi ? Parce qu’une part considérable du commerce mondial y transite et que la Chine, devenue une puissance économique majeure, entend sécuriser ses routes d’approvisionnement et d’exportation. Les revendications territoriales chinoises sur plusieurs archipels et les infrastructures militaires construites sur certaines îles traduisent cette volonté de contrôle stratégique.

Là encore, Claude Blanchemaison invite à dépasser une lecture exclusivement occidentale. « Mettons-nous un instant du côté chinois », propose-t-il. Pour Pékin, le contrôle de ces espaces répond aussi à une logique de sécurisation économique. Une méthode qui résume finalement toute son approche : comprendre les intérêts de chaque puissance sans nécessairement adopter son point de vue.

Le retour du nucléaire

Mais c’est sans doute sur le nucléaire que son analyse prend la tournure la plus préoccupante. La guerre en Ukraine, estime-t-il, a profondément modifié l’économie de la dissuasion nucléaire. Elle montre notamment que la possession de l’arme nucléaire permet à une puissance de limiter le risque d’une intervention directe des autres puissances nucléaires. Le danger est alors celui d’un nouvel effet domino. Si un État non nucléaire peut être attaqué par une puissance nucléaire sans provoquer d’intervention directe de ses homologues, d’autres pays peuvent être tentés de considérer l’arme nucléaire comme une assurance ultime. Claude Blanchemaison cite notamment l’Iran et l’Arabie saoudite, mais aussi la Corée du Nord, dont le régime a fait de la possession de l’arme nucléaire une garantie de sa survie.

« On a ouvert la porte à la prolifération nucléaire », prévient-il. Pour autant, il refuse de considérer comme inéluctable une escalade nucléaire. Il rappelle une conviction attribuée au général de Gaulle : il n’existerait pas véritablement d’« arme nucléaire tactique », car toute utilisation de l’arme nucléaire franchirait un seuil dont les conséquences seraient imprévisibles. « S’il y avait une utilisation d’armes nucléaires, quelle qu’elle soit, les effets de sidération seraient tels par le franchissement du seuil nucléaire : on irait vers l’apocalypse. »

« Une vision extrêmement optimiste »

À l’issue de près d’une heure d’analyse, le tableau dressé par Claude Blanchemaison est donc pour le moins sombre : guerre en Ukraine appelée à durer, montée des tensions entre puissances, multiplication des conflits hybrides, compétition technologique, prolifération nucléaire et remise en cause progressive des règles internationales. Et pourtant, sa conclusion se veut… « extrêmement optimiste ». Une pointe d’ironie qui n’efface pas l’essentiel de son message : dans un monde où les rapports de force reviennent au premier plan, la diplomatie n’a pas disparu. Elle est simplement confrontée à une tâche plus difficile encore. Car, derrière les armes, les drones et les stratégies de puissance, demeure une réalité que l’ancien ambassadeur connaît intimement : les conflits ne peuvent durablement être réglés que par la négociation.

C’est peut-être là, finalement, la principale raison d’espérer.

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