De Londres à Paris en passant par le MIT (Massachusetts), Claire Calmejane (M.06) a bâti une brillante carrière dans le digital, à la Société Générale. Personnalité française la plus influente de la tech, la directrice de l’innovation du Groupe se bat pour donner aux femmes toute leur place dans cet univers encore très masculin.

Aucune journée pour Claire Calmejane ne ressemble à une autre. Enthousiaste et punchy, la directrice de l’innovation du groupe Société Générale passe avec aisance des réunions de comex au suivi des jeunes pousses digitales du groupe, tout en contribuant activement à l’écosystème de la tech française. Le 15 février, elle participe à la conférence EntrepreneurEs innovantes organisée sous le patronage d’Élisabeth Moreno, ministre chargée de l’Égalité et de la Diversité. Le 8 mars, journée internationale des Droits des femmes, elle reçoit, des mains de son boss, Frédéric Oudéa, l’insigne de chevalier de l’ordre national du Mérite, en reconnaissance de son parcours professionnel hors norme, en présence de sa famille, ses amis, collègues et mentors. Quelques jours auparavant, l’Institut Choiseul l’avait classée 6e parmi les 100 leaders de moins de 40 ans. A Viva Tech, le 16 juin, le partenariat qu’elle a lancé avec 50inTech pour soutenir et mentorer les talents féminins de la tech à travers le Female Founder Challenge bat son plein avec 500 candidatures reçues, assurant la relève du Next40. Tout en continuant de transformer les services bancaires, elle est devenue l’heureuse maman d’un troisième enfant en juin. Infatigable et toujours fidèle à sa devise : « Courage et cœur à l’ouvrage ». Mais où puise-t-elle donc cette énergie ?

Un choix qui détonne

Première source d’inspiration : sa mère, qui grandit dans le Nord avant de rejoindre la capitale afin de faire médecine. Ayant interrompu son travail pour élever ses trois enfants, elle reprend à la quarantaine « autant pour l’indépendance financière que pour la stimulation intellectuelle ». Un exemple marquant pour son aînée, qui garde le souvenir d’une enfance heureuse à Paris, entrecoupée de week-ends en Bourgogne. « Nous avons reçu une éducation très libre, favorisant la créativité et l’autonomie. » Claire s’épanouit à travers l’équitation et les arts plastiques. Après l’école, elle s’occupe des prises de rendez-vous de son père, également médecin, dont le métier lui ouvre des perspectives insoupçonnées. « Je l’accompagnais parfois à ses gardes à la police judiciaire au 36, quai des Orfèvres, ou dans les salles de théâtre, pour profiter du spectacle ! » Claire suit une scolarité classique de bonne élève : Première S, terminale S. Post-bac, en revanche, son choix détonne : elle opte pour l’informatique alors que son lycée la voyait en fac de philo. Il est vrai que l’EPITA (École pour l’informatique et les techniques avancées), l’école qu’elle rejoint, compte alors seulement 1 % d’étudiantes. Peu importe pour Claire, qui a un ADN technophile : « Je codais déjà sur Apple pour faire le secrétariat médical de mon père. Ados, nous avions chacun notre ordinateur et construisions nos PC en allant chercher les pièces rue Montgallet. » L’EPITA lui offre sa première expérience de leadership grandeur nature. Dès la deuxième année d’ingénierie, Claire est nommée responsable du programme de tutorat entre étudiants et se trouve à la tête d’une équipe de 40 personnes. Elle y prend vite goût. Sortie major de sa promotion en sciences cognitives et intelligence artificielle, Claire complète sa formation par un master à HEC, qui lui donne les clés du monde du business. « J’y ai appris à traduire mon bagage informatique en langage économique. »

Paris, Boston, Londres

Ses premières armes, elle les effectue au département Technology Transformation de Capgemini Consulting. En 2010, sélectionnée pour contribuer à une étude d’un an sur la transformation digitale au sein du labo de recherche du MIT, elle n’hésite pas et traverse l’Atlantique du jour au lendemain. À raison : la publication est unanimement saluée. Mais Claire ne compte pas s’arrêter là : elle veut continuer à apprendre et se spécialiser dans la finance. Elle quitte Boston pour la capitale mondiale de la fintech, Londres, où la Lloyds la recrute pour diriger ses services de banque en ligne. « Mon anglais était loin d’être parfait à l’époque. Aux États-Unis, ce n’est pas grave : ils adorent les Frenchies. Mais au Royaume-Uni, vos interlocuteurs vous font clairement sentir quand ils ne comprennent pas votre accent : ça enseigne l’humilité ! », sourit-elle. Enchaînant les succès dans ses fonctions, elle gravit les échelons et est nommée directrice de l’innovation de la Lloyds, à 32 ans : son premier poste exécutif. Dans la foulée, elle devient membre du très sélect Fintech Delivery Panel, qui conseille le gouvernement anglais sur le futur des services financiers. Pourtant Claire refait ses cartons dès 2018. Direction Paris, pour prendre la tête de l’innovation de la Société générale. Prise de risque, là encore : « J’avais passé plus de la moitié de ma carrière à l’étranger, j’étais imprégnée de l’efficacité anglo-saxonne, axée “résultats” et je me sentais bien à Londres. J’étais aussi enceinte de mon second enfant. Mais une telle opportunité ne se présente pas deux fois ! Et mon mari m’a suivie ! » La voici donc, à 36 ans, plus jeune directrice de l’innovation d’un groupe du CAC40 en Europe.

Banque et transition numérique

Les défis à relever ne manquent pas. « Le monde bancaire a été profondément bouleversé par les nouvelles technologies. Il doit faire évoluer ses business models, accélérer son rapprochement avec les start-up innovantes – la Société générale a acquis en 2020 Shine, néobanque des freelances et des entrepreneurs qui font partie de Société générale Ventures, qui a déployé plus de 250 millions d’euros d’investissements dans les start-up à date – et se transformer pour tirer parti de l’intelligence artificielle et des données qu’elle génère. Mon job est d’inventer ce futur en gardant à l’esprit la dimension opérationnelle, afin d’accompagner nos métiers dans la construction de nouvelles offres digitales et de nouveaux modèles d’affaires. » Cette transformation, Claire l’envisage de manière résolument optimiste, s’inscrivant en faux contre l’idée d’un retard du secteur bancaire traditionnel : « Au contraire : il est plutôt avancé ! Les chiffres le démontrent. Parmi les 23 millions de clients particuliers de la Société générale dans le monde, 67 % utilisent régulièrement le digital dans leurs transactions et se connectent en ligne plus de 25 fois par mois. En revanche, il existe des disparités géographiques. La France n’est pas en avance comparée à d’autres pays dans lequel le Groupe Société générale opère (République tchèque, Roumanie). Heureusement, les efforts du gouvernement pour développer la French Tech portent leurs fruits. Et ces deux dernières années, le Covid a accéléré la bascule vers les usages digitaux en bouleversant les modes de consommation. »

Avec le réchauffement climatique, le digital est l’enjeu majeur

Wonder woman in Tech

Claire milite pour accroître la présence des femmes dans la Tech. « Le digital est au cœur de toutes nos activités. Avec le réchauffement climatique, c’est l’enjeu contemporain majeur. Pourtant, il y a encore trop peu de jeunes femmes qui possèdent les compétences tech de base ! », déplore-t-elle. C’est pourquoi elle s’implique activement dans des stages qui apprennent à des adolescentes de 12 à 17 ans à coder . « C’est d’abord à ce niveau que doivent porter nos efforts. » Mais pas uniquement : Claire se positionne aussi en rôle modèle, ouvrant dès qu’elle le peut des portes aux jeunes femmes talentueuses du secteur. « J’ai eu la chance, tout au long de mon parcours, d’être accompagnée par des mentors qui m’ont donné confiance et encouragée à aller plus loin. On m’a beaucoup donné, je donne en retour. Être le mouton à cinq pattes, LA femme qui réussit dans la tech n’est absolument pas mon but : je veux alimenter le “pipeline” de la relève ». Un investissement constant, qui demande temps et énergie, à côté d’une vie personnelle bien remplie.

Retour à l’interrogation de départ : quelle est la recette pour tenir cet agenda de Wonder Woman ? Claire Calmejane rit aux éclats : « J’aime ma vie, mon job, mes engagements. J’ai un niveau d’exigence élevé mais je ne me mets pas particulièrement la pression au quotidien. Je ne cherche pas non plus à tout planifier à l’avance. Mon moteur, c’est de faire ce qui me plaît avec des gens qui me plaisent. À partir de là, tout se déroule assez naturellement ! »

Par Marianne Gérard

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